Je Vais Tuer Mon Papa NOZIERE53

JEAN-PAUL NOZIERE

Je Vais Tuer Mon Papa


Aux éditions RIVAGES NOIRS

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Le lundi 6 Septembre 2011

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Jean-paul NOZIERE




Une lecture de
PAUL MAUGENDRE

PAUL MAUGENDRE

Charles Adam, surnommé par sa belle-mère mais seulement lorsqu’il a le dos tourné, Charlatan, et sa compagne Pénélope Bovary, nom prédestiné pour quelqu’un qui est prof « agrégée » de lettres, sont considérés par les habitants de la petite ville de Sponge, près de Dijon, comme des « zozos ». Faut avouer que Pénélope n’est pas tendre avec ses élèves et ne se gêne pas pour signifier aux parents obtus les carences et frasques de leurs enfants. Quant à Chad, contraction de Charles Adam, il est saxophoniste intermittent du spectacle, donc considéré comme un fainéant. Il joue dans les rues, du Coltrane de préférence, genre musical fort peu apprécié de ses concitoyens. De plus ses cheveux longs et son apparence vestimentaire ne plaident pas en sa faveur. Mais les deux amoureux s’en fichent pas mal des opinions des « braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». Lorsque Péné tente d’inculquer les bases de la littérature française à ses collégiens, Chad vaque à ses occupations dans leur appartement, occupations que se réduisent en séances de relaxation et visites dans les deux ou trois cafés situés sur la place principale. Il se rend surtout chez Lucie, accorte gérante de l’Escale, âgée de trente cinq ans et qui ne voit pas son mari de la journée. Elle est amoureuse de Chad et ne se prive pas de le lui faire comprendre.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, selon leur concept de leur existence, si un beau matin Benjamin, le facteur atypique, n’effectuait une intrusion dans l’appartement, perturbant quelque peu Chad dans sa séance de repos matinale. Il tient à la main une lettre dont la suscription est pour le moins réduite : Monsieur Chad, Sponge. Heureusement le préposé à la distribution des objets postaux, qui le dimanche effectue des parcours vélocipédique en compagnie de Chad, connaît le diminutif de son client. Et cette bafouille est pour le moins curieuse. Il émane d’une jeune gamine qui signe « celle dont on ne doit pas prononcer le nom ». Une référence sans conteste à Harry Potter, ce qui pourrait faire penser à une blague. Seulement le contenu est nettement moins plaisant. Je vais tuer mon papa. Suivent quelques lignes que Chad lit avec une sensation mitigée.

Dans la missive, sa correspondante, qui s’adresse uniquement à Chad, précise que son père est un assassin, sa mère une salope, et que pour tuer son papa, elle s’est entraînée. D’abord avec des chats, et Chad découvre les corps des félidés à l’endroit indiqué. Il en parle à Péné et tous deux se demandent s’ils doivent avertir la gendarmerie. Mais le désir de se substituer aux enquêteurs les titille, d’autant qu’un second pli vient les narguer. Alors, n’écoutant que leur curiosité, ils suivent les indications décrites dans les lettres. Par exemple ils se rendent nuitamment à l’adresse suggérée et trouvent comme convenu enterrés sous un sapin trois poupées. Des poupées, en plastique noir, représentant deux adultes et un enfant, avec un trou entouré de rouge à la place du coeur. Plus une figurine en bronze ressemblant à un léopard ou à un tigre. Cela ne s’apparente plus guère à un jeu.

La maison, du doux nom d’Iasnaïa Poliana, appartient à un certain Serge Dupaquier dit Vronski, info recueillie par Chad auprès de Luce après une séance de réconfort dans la chambre de la cabaretière. Vronski tient à Dijon un commerce d’objets africains, des antiquités en provenance du Bénin principalement et classés dans la catégorie des Arts Premiers. Tandis que Chad essaie d’obtenir des renseignements auprès du boutiquier des renseignements sur la figurine en bronze, Péné surveille les alentours et principalement le manège de deux Noirs en scooter.

Vronski est en colère depuis que quelqu’un lui a dérobé quelque chose dans le coffre de sa voiture. Et ses soupçons se portent sur tout le monde et principalement sur ceux qui gravitent dans son entourage, à leurs dépends.

Si dans certains de ses romans je rapprochais Jean-Paul Nozière du style de Jim Thompson, Je vais tuer mon papa m’incite à pencher du côté de Donald Westlake. Attention, je ne compare pas, j’établis juste une homologie littéraire, afin de situer l’univers de l’auteur. Jean-Paul Nozière possède son propre style et je ne veux en aucun diminuer ses mérites. Au contraire, car il joue dans la cour des grands. Il signerait d’un pseudonyme américain, ses romans porterait la mention traduit de l’américain par..., les scènes seraient transposées dans un état rural genre Iowa, je suis sûr que bien des lecteurs tomberaient dans le piège. Ses personnages sont gentiment fantaisistes, mais recèlent tous plus ou moins une blessure issue de leur enfance ou de leur vie quotidienne. Leur bonne humeur n’est parfois que de façade, et parfois fois ils craquent. Celle dont on ne doit pas prononcer le nom tient un journal littéraire dans lequel elle narre pourquoi elle veut tuer son papa. Le vrai, pas l’autre, pas l’officiel qui est décédé. Et sa mère noie ses désillusions dans le ratafia et un mélange de médicaments.

Les chemins suivis par Chad et Péné, Celle dont on ne doit pas prononcer le nom et sa mère, et Vronski qui ne pense qu’à rejoindre l’île de la Réunion après avoir résolu ses problèmes, débouchent sur un carrefour dangereux, un croisement non signalé par des panneaux stop. Et des dommages collatéraux fournissent quelques cadavres. Le dénouement est ce que l’on appelle une fin ouverte, le lecteur se devant d’imaginer ce qui lui semblera le plus moral. Si l’on peut parler de moralité dans cette histoire qui dénonce en filigrane le racisme, et émet quelques autres réflexions personnelles dont, par exemple l’avenir de la Poste. Institution qui n’est plus ce qu’elle était. Selon Benjamin, le facteur : « Ces salauds (il parle des technocrates chargés de trouver des solutions à des problèmes qu’ils ont créés eux-mêmes) Ces salauds ont rallongé ma tournée d’une bonne heure. Ils n’embauchent personne, certains jours on ne distribue pas le courrier. Ils sabotent le service public exprès pour pouvoir privatiser peinards en gueulant : Vous voyez bien que ça ne marche pas, le public ! ». Un roman beaucoup plus profond qu’il y parait, même si la gravité est sous-jacente, sans oublier la référence à Harry Potter.

Cerise sur le gâteau voici la liste de quelques musiciens évoqués dans ce roman : John Coltrane, Roland Kirk, Jan Gabarek, Lionel Hampton, Yusef Lateef, Dizzy Gillespie, Count Basie, Charlie Mingus, Cannonball Adderley, Ravi Shankar.

Enfin, il me semble que François Guérif, l’éditeur de Rivages/Noir, serait bien inspiré de rééditer la série des Slimane : Un regrettable accident, Bogart et moi, Trois petites mortes… Ce ne serait pas du luxe, au contraire, ce ne serait que justice.

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