Le Diable S’habille En Voltaire LENORMAND189

FREDERIC LENORMAND

Le Diable S’habille En Voltaire


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Le samedi 19 Mai 2013

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Frédéric LENORMAND




Une lecture de
PAUL MAUGENDRE

PAUL MAUGENDRE

Franchement, retrouver un cadavre dans une église est pour le moins déplacé, surtout lorsque l’assassinat a eu lieu sur place, accompagné par le tintamarre des touches de l’orgue malmené. Le père Pollet, vicaire de Saint-Nicolas du Chardonnet en a été perturbé durant sa prière. Et sa perruche aussi, mais ce n’est pas elle qui est au cœur de l’histoire, même si son appui favori est l’épaule du prêtre. Le père Lestard, le maitre de scolastique, a été assassiné, pour preuve l’échancrure sanglante dans le dos de sa soutane. Une odeur de soufre plane dans l’édifice et les dictionnaires et traités anciens, jetés au sol, portent des empreintes de chèvre. Nul doute, le Diable est passé par là commettant son forfait. Pourquoi, la question est pour le moment sans réponse.

En ce temps-là, comme il est écrit dans la Bible, mais nous sommes en 1733, François-Marie Arouet dit Voltaire a décidé de se faire monter un bain. C’est un événement ! Après des préparatifs longs et laborieux, Voltaire peut enfin se glisser dans son bac d’eau chaude. Seulement l’eau lui semble grise et il en fait la remarque au porteur de bain. Celui-ci se défend, elle n’a servi qu’une fois, selon lui, et encore à une duchesse. Dans ce cas ! Assis dans le baquet, en chemise et bonnet, il s’adonne aux joies du pataugeage, comme un gamin, lorsque lors d’une chasse sous-marine, il ramène un doigt de pied. Emilie le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, qui vient lui rendre visite inopinément, lui apprend que l’organe appartenait à une femme, puisque l’ongle est recouvert d’un vernis et que la dame auquel appartenait l’orteil n’était ou n’est plus de toute fraîcheur. Mais Voltaire a aussi des projets en tête. Par exemple montrer sa nouvelle tragédie Adelaïde du Guesclin aux Comédiens-Français et leur demander, leur imposer même de jouer sa pièce. Selon Emilie il lui faut un nouveau domestique pour suppléer Linant, abbé, secrétaire, homme de ménage et homme à tout faire qui est en voyage dans sa famille.

Emilie emmène son ami embaucher un valet susceptible de convenir aux besoins du philosophe. Alors qu’ils traversent le parvis devant l’Hôtel-Dieu, ils manquent d’être renversés par un carrosse mené par deux chevaux. Ils trouvent toutefois le candidat idéal, un nommé Lefèvre, au passé de poète pauvre, ce qui n’est guère étonnant.

Il faut habiller Lefèvre afin qu’il puisse tenir avec prestance sa condition de valet, et après s’être rendu chez un fripier, il est enlevé, cagoulé et transporté en un lieu qu’il reconnait au son de cloche. Le ravisseur n’est autre que le père Pollet qui requiert les services de Voltaire. Si l’homme d’église n’est point habitué à frayer avec le diable, Voltaire lui pourra éventuellement résoudre l’énigme du meurtre de son maitre de scolastique. Des hommes du lieutenant général de la Police René Hérault frappent à la porte de l’édifice, prévenus on ne sait comment. Vite il faut cacher le cadavre, remettre tout en place, afin que les serviteurs de l’état ne trouvent rien de louche. Et Voltaire dans tout ça ? Il part par une sortie dérobée. Car comme le déclare le père Pollet : Nos pieuses communautés ont toujours deux entrées. Comme les maisons closes pense in-petto Voltaire.

En compagnie d’Emilie, Voltaire enquête auprès de l’Hôtel-Dieu, car le quartier est affolé par les cavalcades du carrosse funèbre, comme si c’était un véhicule loué par le diable. Une nouvelle surprise les attend. La servante d’une dame qui vient de décéder a aperçu avec stupéfaction sa patronne traverser l’Hôtel-Dieu, sur ses deux jambes, telle une personne valide. Plus bizarre, cette femme portait les vêtements avec lesquels elle avait été inhumée. Encore plus bizarre, cette personne qui avait pour profession jupière, était administrée par le père Lestard, le défunt. Comme il n’est jamais Lestard pour bien faire (désolé), Voltaire et Emilie décident de se rendre nuitamment en cet endroit réservé pour le repos des âmes, où ils font une curieuse rencontre. Un chevalier qui dit se nommer Krakenberg se dresse sur leur chemin, et lorsqu’ils veulent le faire arrêter pas les soldats du guet, celui-ci leur montre un sauf-conduit salvateur.

On retiendra de ce roman quelques scènes qui ne sont pas piquées des vers. Celle de la visite nocturne du cimetière, refuge de ces charmants lombrics, et qui plonge le lecteur dans les prémisses d’un roman d’épouvante. Mais aussi celle qui se déroule à la Comédie-Française où doit se jouer la nouvelle pièce de théâtre de Voltaire, en vers (et apparemment contre tous), lequel devient metteur en scène montrant aux comédiens comment il faut jouer, c’est-à dire selon ses souhaits, et non selon les habitudes héritées du temps de Corneille. Mais d’autres moments épiques sont proposés au lecteur. Par exemple lorsque le philosophe et sa compagne se rendent dans un cercle de jeux clandestin accueillant le gratin de la gent parisienne. L’intrusion de la maréchaussée alerte immédiatement les employés et les joueurs, et l’immeuble prend aussitôt l’aspect d’un club honnête fréquenté par la noblesse et autres personnalités. Emilie et Voltaire n’ont d’autre ressource que de s’enfuir par une porte dérobée et déambuler dans les souterrains des anciennes carrières de la capitale.

On apprend également que les os à moelle peuvent servir de moyen de transport idéal pour transmettre des messages, que Voltaire était adepte des lentilles, les légumineuses cela va de soi, et que son acrimonie envers les Jansénistes ne connait pas de repos.

Frédéric Lenormand s’est immergé dans ce qui a été surnommé le Siècle des Lumières avec bonheur, délectation même, et il nous livre un roman historique vivant, et une intrigue assez tarabiscotée pour entretenir l’intérêt du lecteur. Les déductions d’Emilie le Tonnelier nous ramènent à celles de Zadig dans le conte Le Chien et le cheval, lorsqu’il décrit l’allure des deux animaux d’après les quelques traces relevées à terre, déductions reprises par la suite par Conan Doyle pour ses aventures de Sherlock Holmes. L’auteur nous livre quelques digressions fort bien venues qui, au lieu d’alourdir le texte, l’allègent et lui permettent d’étoffer le personnage de Voltaire tout en décrivant une époque charnière située entre la fin du règne de Louis XIV et les prémices de la Révolution, alors que Diderot, D’Alembert, Rousseau, et Voltaire renouvelaient la littérature.

Voltaire se plaint parfois de ne pas être compris par ses contemporains. La belle Emilie le réconforte en lui déclarant : Tout écrivain doit se faire détester par une poignée d’imbéciles, sans quoi il manquerait quelque chose à sa réussite. Etonnant, non ?

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