Une lecture de L AIl est des polars dont les premières phrases marquent à jamais la mémoire du lecteur. Immédiatement celui-ci pressent qu’il tient dans ses mains un livre qui fera date.
On se souvient de
« Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytique sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse »
« Il était une fois un homme habitant près d’un cimetière… »
« L’intérieur de Georges Gerfaut est sombre et confus, on y distingue vaguement des idées de gauche »
« La fille apparut brusquement dans le champ lumineux de mes phares »
On se souviendra de
« Mais pourquoi est-ce que j’écris ça à la troisième personne ? pourquoi dire il quand c’est moi qui… »
Non seulement cette entrée en matière éveille la curiosité de par son évidente fausseté -Ne s’agit-il pas d’un roman ? Les personnages seraient-ils autre chose que romanesques ? - mais aussi et surtout parce que 350 pages plus loin, une phrase tout aussi surprenante répond en écho :
« Tu oublies que je suis un personnage de roman ! »
Entre ces deux phrases, l’auteur déroule une histoire de serial killer, entièrement contenu entre ces mots qui se répondent, telle une remarque entre deux parenthèses.
Mais s’agit-il vraiment d’une histoire classique de serial killer ? Qui, comme il se doit et pour d’obscures raisons philosophiques et religieuses, a décidé de débarrasser la terre des individus que ses pulsions lui désignent comme abjects et menaçants.
Bien sûr, les cadavres s’accumulent au fil des pages et notre tueur revendique les meurtres d’au moins cinq créatures innocentes et paisibles. Mais aucune particularité physique ne relie ses victimes. Ce tueur n’égorge ni les blondes vaporeuses et rieuses à la poitrine maternelle, ni n’éventre les prostituées besogneuses et bigarrées au rouge à lèvres criard. Ses meurtres sont tellement dissemblables que même la police ne soupçonne pas son existence.
Les seuls qui connaissent ses activités funestes sont les lecteurs, les lecteurs de son journal intime. C'est-à-dire nous.
Mais peut-on faire confiance à un tueur ? Doit-on le croire sur parole ? Et si tout ceci n’était que fiction ? Et s’il fallait vraiment écrire à la troisième personne ?
Pourtant les cadavres sont là ! Le tueur a éclaté le crâne de Jeanne et son corps gît sur le dos à quelques mètres de la cheminée de marbre, au milieu d’une marre de sang, le tee-shirt relevé jusqu’au ventre, « laissant le sexe à découvert ».
Portant les lieux et les ambiances décrits ne relèvent pas de la fiction. Le désespoir des jeunes stagiaires de l’éducation nationale, les rivalités aux causes absconses entre enseignants, les directeurs au comportement militaire, les intellectuels alcoolisés, les hommes politiques prévaricateurs et les enfants qui n’ont rien de prodigue… autant de faits qui n’appartiennent pas à la sphère de l’imaginaire.
Un coin tranquille pour mourir est le quatrième volet de la série des Carole Riou qui avait débuté par la réécriture d’un mythe grec et qui trouve ici son expression la plus achevée. Peut-être parce que l’auteur s’éloigne de la pure intrigue « anglaise » et construit une banale et surprenante histoire vraie autour de son interrogation sur l’acte d’écrire.
|
Autres titres de yvonne besson
Double Dames Contre La Mort
La Nuit Des Autres
Meurtres à L'antique |