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CESARE BATTISTI

Face Au Mur


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Le mardi 17 Mai 2012

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Cesare BATTISTI




Une lecture de
PAUL MAUGENDRE

PAUL MAUGENDRE

Une page de l’histoire de France vient de se tourner, une nouvelle page est en train de s’écrire. Espérons que le nouveau Président de la République se montrera plus humain que son prédécesseur, lequel on le sait n’appréciait guère les étrangers sur le sol national. Et peut-être, reprenant à son compte la promesse de François Mitterrand, acceptera-t-il d’accueillir à nouveau Cesare Battisti, non pas comme un pestiféré mais comme un homme auquel on doit appliquer la présomption d’innocence.

Debout dans la cour d’une prison brésilienne, le narrateur pose une joue sur le mur afin de capter le soleil, puis au bout de longues minutes présente l’autre côté, et regarde les évolutions d’un oiseau voletant des branches d’un eucalyptus jusque sur une antenne de la police, sans pépier, sans chanter, des aller et retour incessants.

Il ne joue pas aux cartes comme ses compagnons de geôle. Tout au plus écoute-t-il en pointillé les conversations. Il pense, il revoit ce qu’il a vécu durant des années. Les souvenirs de son passé éclatent comme des bulles, des tâches de peinture sur une toile ou plutôt comme des balles formant des impacts sur une cible. Il ne s’attache plus aux futilités qui le guidaient auparavant. Son apparence physique par exemple. Et il se moque bien de ce que les autres peuvent penser de lui. Lui-même en est complètement indifférent, ne cherchant plus l’imperfection pouvant se refléter dans le morceau de miroir qui passe de mains en mains lors de la séance de rasage. Il s’intéresse au soleil, à l’oiseau, autant de symboles de la liberté. Pour d’autres c’est dans ces emblèmes de la liberté de se mouvoir, de disposer de ses mouvements, que résideraient ces futilités. Et pourtant cet oiseau qui effectue le même trajet indéfiniment, ne donne-t-il pas l’impression d’être en cage ?

Ses pensées tournent dans sa tête, se bousculent dans son esprit, se chevauchent dans un désordre infernal, s’entremêlent. Pourtant il lui arrive de parler avec les autres détenus, Zeca, Cruel, et d’autres qui se confient. Jamais de lui ni de son passé. Il est surnommé le Gringo, l’étranger. Il écrit en catimini, car en prison les stylos, les cahiers, les livres sont interdits. Il est désabusé, sa colère est rentrée, il lui faut s’exprimer par des mots.

Cruel, le poète, qui aime bien l’asticoter sur divers sujets, sur la religion par exemple. Pas sur le foot, car le foot c’est sacré, au Brésil. A la question posée de savoir s’il a une idée en tête lorsqu’il écrit en cachette, et comment il la pense son idée, le narrateur répond : Ce n’est pas moi qui pense, je me laisse penser par l’idée. Car Cruel est obsédé par l’idée que le narrateur puisse écrire sur lui et ses compagnons.

Avec Zeca, c’est autre chose. Il sait que je suis en train de penser à ce qui ne se rattrape plus. Ses rides sont claires, elles disent que le passé est une bonne caisse à outils pour ceux qui n’attendent plus rien du présent ni du futur.

Il revit ses tribulations d’un pays à l’autre, de l’Asie jusqu’au Brésil. Je prenais toutes les précautions pour ne pas laisser de traces pouvant établir un lien entre ma période orientale et mon futur repaire brésilien. Une fuite constante, mais même ainsi je ne cessais de me réveiller la nuit, au milieu d’un désert ou en pleine mer, vidé de toutes les certitudes qui, la veille, m’avaient paru inébranlables. Il revoit les personnes qui l’ont plus ou moins aidé. Auréa, Sandra, Janaïna. Janaïna, qu’il a connu en rendant visite à Sandra, une amie qu’Auréa lui avait conseillé de rencontrer en arrivant au Brésil. Janaïna qu’il a revu à la terrasse d’un café, qui l’avait suivi. Lorsqu’il a retrouvé Janaïna, dans ce bar où les jeunes filles attendent le bon vouloir des consommateurs, il a honte. Honte d’être là. Et il pense alors à ses filles qui ont peut-être l’âge de Janaïna. Qu’aurais-je fait, moi, les voyant assises dans un lieu pareil, souriant à un vieux con. Un peu plus loin : Combien d’anniversaires avaient-elles fêté, mes filles, en mon absence ? Bon Dieu, j’avais raté cela aussi, je n’avais pas vu mes enfants grandir, j’avais tout raté. Janaïna avec qui il a vécu avant de plonger dans l’enfer du bloc

Lorsqu’il arrive à Duque de Caxias, afin de rencontrer Sandra, il prend une chambre anonyme comme toutes les chambres d’hôtel à prix moyen. Ironie du lieu, sa fenêtre donne sur les consulats français et italiens. Plan à la main, je regardais ébahi les deux drapeaux tricolores pendus à leurs mâts inclinés. Je me trouvais exactement entre les représentations diplomatiques des deux pays qui m’en voulaient le plus au monde.

A son arrivée au Brésil, ayant voyagé grâce à un passeport fourni par Jeff, un prétendu légionnaire de la Guyane française accompagné d’une Thaïlandaise affriolante, les ennuis commencent à s’accumuler sur sa tête. Jeff lui a donc procuré le précieux sésame devant lui permettre de se déplacer en toute impunité partout dans le monde. Seulement les sueurs froides ne tardent pas à se manifester lorsque le douanier à l’aéroport de Fortaleza retient son passeport pour. Trois personnages, dont une femme, le lui rendre enfin au bout de longues minutes. En règle. Juste un petit problème de code-barres.

Janaïna. Qu’il retrouve au moment où il ne s’y attend pas, alors qu’il a déménagé. Janaïna dont il doute, car tout n’est pas clair dans ses déclarations, ses actes, sa présence. Le petit grain de beauté sur le visage, comme la femme de l’aéroport. Pourtant Auguste, oui j’ai omis de vous dire que le narrateur se prénomme Auguste, moi-même je ne l’ai découvert que page 204, Auguste écrit sur son ordinateur. Car c’est avant tout un écrivain, et il lui faut noircir du papier quelque soit le lieu où il se trouve. D’ailleurs il est encouragé implicitement par Janaïna : Mais tu es écrivain, tu sais bien qu’on ne peut pas apprécier un livre seulement pour sa couverture. A moins qu’elle réponde par une métaphore lorsqu’il lui déclare qu’elle est belle.

Cet ouvrage porte la mention Roman sur la couverture. Mais c’est tout autant un récit, un document sur la vie des exilés, de ceux qui sont en fuite, qu’une autobiographie. Auguste, qui comme les clowns du même nom passent du rire, de la pitrerie à la désolation, à la tristesse, au personnage solitaire dans un univers de fêtes, de carnaval, de joie, de futilité. Des plages de Copacabana et d’Ipanema aux brimades subies dans la prison, un établissement pilote, par de jeunes recrues destinées à imposer leur force et leur dureté dans des quartiers de haute sécurité.

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