La Chute De M. Fernand SANDERS279

LOUIS SANDERS

La Chute De M. Fernand


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Louis SANDERS




Une lecture de
PAUL MAUGENDRE

PAUL MAUGENDRE

Il faut distinguer le vrai du faux du faux du vrai !

Hiver 1979. Le corps qui dépasse de la poubelle d'une boîte de nuit des Champs Elysées n'est pas celui d'un fêtard nocturne aviné, mais celui de Fernand Legras, célèbre marchand de faux tableaux de maîtres. Même l'homicide semble faux, perpétré à l'aide d'un pic à glace comme dans les vieux romans policiers. Et pour faire bonne mesure dix-sept coups ont été assenés. Le commissaire Cabrillac est chargé de l'enquête.

Hiver 1978. Avec son manteau à poils noirs, de la peau de gorille, son chapeau à large bord et sa bimbeloterie autour du cou, Monsieur Fernand ne passe pas inaperçu dans le quartier de Pigalle en cette fin de décennie soixante-dix. Mais les habitants ne savent pas que ses babioles tintinnabulantes sont en or, et non point du toc.

S'il vit dans un hôtel, il possède ses habitudes au 11 boulevard de Clichy, au fond de la cour de l'immeuble, chez Jimmy Fallow un Américain qui a débarqué en 1944 puis a déserté, et sa femme Annie et le fils d'Annie. Elle aimerait bien que Fernand donne un coup de pouce à son rejeton, lui ouvrant les portes d'un studio d'enregistrement. Ils ne roulent pas sur l'or mais possèdent toujours une bouteille de whisky coûteux et goûteux à proposer. Dans la pièce où il est reçu il y a aussi Karl, son secrétaire garde du corps chauffeur et amant. Sans oublier sa petite chienne Jouvencelle qui lui fait la fête comme si elle ne l'avait pas vu depuis... la dernière fois. Parmi les autres locataires de l'immeuble il faut citer aussi Kowalski, un peintre et sa femme Irène qui enseigne le français dans un lycée proche. Elle a publié deux romans mais ce n'est pas ça qui fait vivre le ménage. Un autre peintre, mondain, du nom de Sicard vit également au fond de la cour et il ne faut pas oublier la Baronne, et le fils de la Baronne. Vieille noblesse mais riche de son passé et de meubles d'origine véritable ainsi que de tableaux de maitres, la Baronne est entourée de poussière et d'un fils drogué, dont le dernier amant en date est un travesti.

Monsieur Fernand n'a plus l'aura d'antan, lorsqu'il voyageait souvent hors des frontières, se rendait aux Etats-Unis, s'affichait au bras de Marilyn Monroe, mais il est encore sollicité parfois par des amateurs d'art. Ainsi il lui faut trouver un tableau de Dufy pour un truand corse, et il se retourne vers son fournisseur habituel, Bronstein, qui lui-même travaille avec des sous-traitants. Seulement les faussaires capables de pouvoir honorer la commande sont partis au Brésil ou sont cachés dans la nature ou en prison.

Monsieur Fernand est un homme charmant, aimable, onctueux, quand il le veut, mais il sait aussi se montrer exigeant, colérique et jaloux, surtout lorsqu'il a abusé du breuvage écossais, ce qui lui arrive souvent. Principalement envers Karl, qu'il n'aime pas voir tourner autour des femmes, ou envers ses amis, qu'il ponctionne sans vergogne. Pourtant lorsqu'il se rend au Favori, sa cantine, un club de strip-tease, il se fait conduire en Rolls Silver Shadow blanche.

Il fournit la Baronne en petits sachets de poudre, une friandise dont elle est gourmande tout comme son fils. Elle a beau les cacher mais il finit toujours par en trouver obligeant sa mère, septuagénaire, à pleurer dans le giron de Monsieur Fernand. Et c'est comme cela, alors qu'il l'entend se plaindre et pleurer parce que le rejeton a une fois de plus fait main basse sur son trésor en poudre, que Monsieur Fernand découvre qu'elle possède un véritable Dufy.

Pendant ce temps le commissaire Cabrillac, dont la femme est une ancienne prostituée qui exerçait ses talents en Dordogne, est chargé d'une enquête sur le meurtre d'une hôtesse qui se faisait payer pour s'envoyer en l'air. C'est un peu à cause de ce passé pesant et à cause de méthode expéditive qu'il a été muté au 36 quai des Orfèvres. Un certain Le Guen, des R.G., demande à le rencontrer. Ce n'est pas le passé de l'épouse de Cabrillac qui l'intéresse mais les relations entre Fernand Legras et le truand corse Albertini. Et surtout il veut découvrir l'identité du faussaire.

Le lecteur ne pourra s'empêcher d'établir une corrélation entre ce Fernand Legras à Fernand Legros, célèbre marchand d'art américain d'origine française qui fut traduit en justice à la fin des années 1970 pour vente de faux tableaux et qui mourut en 1983 d'un cancer. D'ailleurs il existe de nombreuses ressemblances entre les deux hommes. Et pas seulement patronymique ou presque. Monsieur Fernand a passé son enfance à Alexandrie, est un ancien danseur mondain, et est en attente d'un procès. Pour le reste tout est fiction, ou presque.

Amusant de lire aussi qu'une certain chanteur s'appelle Francis Claude, un petit clin d'œil, et qu'un avocat réputé du nom de Dejoint-Dancourt défend les intérêts de Fernand Legras. On pourrait remplacer Dejoint-Dancourt par Tixier-Vignancourt, célèbre avocat qui défendit des personnalités comme Raoul Salan ou Céline, qui se présenta aux élections présidentielles de 1965 et avait comme directeur de campagne un certain Jean-Marie Le Pen.

Le décor est important dans ce roman, tout autant que les personnages. Nous sommes dans une sorte de vase clos, trimballé entre Pigalle et les Champs Elysées. Les bars, les boîtes de nuit, les clubs de strip-tease avec hôtesses d'accueil parfois défraichies sont toujours présents, quant aux ateliers d'artistes, situés en haut des immeubles ou dans les arrière-cours d'immeubles ils sont transformés pour la plupart en loft pour bourgeois bohêmes. Louis Sanders met l'accent sur la déchéance d'un homme qui a connu la gloire, a beaucoup voyagé, a possédé des résidences un peu partout de par le monde, et jusqu'à six Rolls, et qui est obligé malgré les colifichets en or qu'il porte autour du cou, de quémander des billets de cent francs (environ quinze euros de nos jours) aux uns et aux autres, leur narrant en contrepartie ses mémoires. Fernand Legras fascine, surtout les femmes, hypnotise presque, déçoit parfois, mais ne laisse personne indifférent, pas même le lecteur.

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