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JEAN-BERNARD POUY

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Le mardi 30 Janvier 2018

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Jean-bernard POUY




Une lecture de
CLAUDE LE NOCHER

CLAUDE LE NOCHER

Être sympathisant d’une Zone À Défendre, ça expose le quidam à quelques tracas. Camille Destroit, quarante-quatre ans, en fait la fâcheuse expérience. Le site de Zavenghem, dans le Nord, est un projet controversé mis en œuvre par la société Valter & Frères, un géant du BTP. Il s’agit d’une plateforme multimodale de trente kilomètres carrés, destinée à dispatcher des millions de conteneurs venant du port de Dunkerque. Bétonnage maximum et nuisances tous azimuts garantis. Camille a hérité de ses défunts parents une ferme dans les environs. Plutôt favorable à la production bio et au respect de la nature, il a apporté un soutien actif aux zadistes. Ce qui lui a valu d’être alpagué par les flics, avant que le hangar attenant à sa ferme soit détruit par un incendie carrément suspect.

Dans la foulée, il est viré de l’hypermarché Écobioplus qui l’employait. Quand on sait que Valter & Frères sont actionnaires de l’entreprise en question, on s’étonne moins. Ils ne manquent pas de "gros bras" pour mettre le feu au hangar d’un gêneur, non plus. Ils sont aussi capables de provoquer maintes tracasseries administratives contre lui, afin de le démoraliser. Pour Camille, une villégiature iodée en Pays Bigouden permettra de faire une pause bienvenue. La tempête du côté de Saint-Guénolé, où il compte quelques amis piliers de bistrots, ça rafraîchit les idées. Par là-bas, pour faire sauter les problèmes, ils ont des solutions directes. Plaisant séjour qui, pour l’heure, ne résout rien. Camille n’a plus qu’à rentrer dans le Nord, mais il aura sûrement l’occasion de revenir sur les côtes bretonnes.

Parmi les pacifiques compagnons de lutte que Camille héberge dans sa ferme, se trouve la ravissante Claire Mernotte, vingt ans. Entre eux, plus d’attirance que d’état amoureux, ce qui convient à Camille. Malgré quelques succès, le combat continue. C’est ainsi qu’une baston contre des fachos envoie Camille à l’hôpital. À peine convalescent, sa rage et son besoin de vengeance s’accentuent. Il commence par les véhicules de son agresseur, joli feu d’artifice. Toujours aux petits soins pour lui, Claire lui offre un bon alibi face aux flics. Des enquêteurs peu passionnés par ces bisbilles, il est vrai. C’est à Jérôme Valter, le PDG du BTP, que Camille doit s’attaquer. Pas encore frontalement, il y a des limites. Mais en appliquant la recette de la datcha lettone au molotov, un sacré cocktail.

Certes, Camille ne peut publiquement se glorifier d’un tel fait d’arme, quand il regagne ses pénates des Hauts-de-France. Toutefois, Claire sait bien qu’il n’est pas allé se ressourcer entre-temps au cœur de la ruralité profonde, comme il le prétend. Quant aux motivations personnelles de la jeune femme, au-delà du militantisme, Camille a fini par s’interroger. Est-ce que le périple du couple jusqu’aux montagnes d’Interlaken suffira à éclaircir les secrets de la famille Valter ? Rien n’est moins certain. Le jusqu’au-boutisme de Camille risque de provoquer chez lui une schizophrénie d’enfer…

(Extrait) “Quand je suis sorti de l’hosto, avec interdiction de faire le zazou, chez moi on m’a accueilli comme si j’étais le meilleur ami de la famille, de passage dans le coin. Ça m’a presque fait plaisir puisque ça me confortait un peu plus dans l’idée qu’il fallait que je change tout, et que cette maison ne devrait plus, dans quelques temps, être la mienne. Tout ça me menait silencieusement à une réalité : abandonner peu à peu ce qui avait fait ma vie d’avant, et qui se soldait par un échec, une impasse et la gueule comme un compteur. Entamer un nouveau parcours. Même avec embûches. Comme cette maison n’était presque plus la mienne, je ne pouvais désormais la regarder que d’une oreille.”

Au 20e siècle, il y eut le Larzac, paysage campagnard qu’il n’était pas utile de militariser à outrance. Et Plogoff, où une centrale nucléaire aurait fait tache à quelques encablures de la Pointe du Raz. Après les mobilisations citoyennes, on calma les esprits avec, entre autres, la Loi Littoral qui évitait de bétonner le bord de mer. Puis vinrent les années 2000, et le retour de projets pharamineux. Des élevages de porcs ou de poulets par millions, ici. Un barrage inondant telle vallée ou un aéroport démesuré, ailleurs. Une part des citoyens ne trouvaient pas indispensables ces initiatives de développement économique, aux effets destructeurs pour l’espace naturel. Oublié l’aménagement raisonné du territoire, au profit de groupes industriels et financiers déjà largement bénéficiaires, estimaient-ils.

Faute de décisions équilibrées, ça engendra une nouvelle espèce d’hominidés, les zadistes. Sincères défenseurs des valeurs éternelles, ou baroudeurs plus politisés tels les No Border ou les Black Bloc, les activistes firent de la résistance de terrain, occupant les Zones À Défendre. Parmi les nostalgiques des combats d’antan, peut-être y en eût-il quelques-uns pour soutenir ces mouvements de désobéissance civile, de rébellion. C’est le cas de notre Camille qui, après une enfance qu’il décrit comme heureuse, a été ballotté par la vie. Il sent un grand besoin de tourner la page, d’envisager un autre futur. En franchissant les bornes de la stricte légalité, probablement. Et parce que l’ennemi, ce ne sont pas les gens aussi modestes que soi-même, mais les puissants qui imposent leurs règles.

Voilà un sujet que l’on peut traiter avec sérieux, de façon didactique et argumentée. Jean-Bernard Pouy préfère toujours illustrer son propos, sur une tonalité enjouée. En prenant pour exemple un personnage ordinaire, candide un peu romantique, insatisfait du monde actuel, trublion se fourvoyant peut-être mais incontestablement de bonne foi. L’amitié, la solidarité et jongler avec le vocabulaire pour en extirper de souriants jeux de mots, ce sont là des repères qui conviendraient à son bonheur. Mais vient un temps où le passage à l’acte se présente comme une nécessité. Quelques déceptions seront fatalement au rendez-vous. Grâce à la virtuosité stylistique de J.B.Pouy, on suit avec plaisir Camille dans ses épatantes tribulations agitées.

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