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THIERRY MARIGNAC

Morphine Monojet


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Thierry MARIGNAC




Une lecture de
CLAUDE LE NOCHER

CLAUDE LE NOCHER

Ils sont trois, mais ces mousquetaires-là manquent de panache, dans le Paris de 1979. Un trio de junkies désargentés, des pieds-nickelés du monde des stupéfiants. Des paumés, oui, mais issus de bonnes familles, des rejetons de la petite-bourgeoisie. Fernand est un jeune Français de base, au destin quelque peu abâtardi. L'Arménien, “le fils perdu”, tient son sens du commerce de ses ascendants. Ils ne sont pas doués pour négocier avec les dealers, pourtant, quasi incapables de se procurer assez de fric. Et puis, il y a l'Ashkénaze, qui se fait appeler Al. Âgé de vingt-quatre ans, il revendique l'esprit punk, toujours prêt pour un shoot puissant. En guise de culture familiale, il se souvient du grand-père Meyer, qui vécut aux confins de la Pologne et de l'Ukraine, au temps du stalinisme. Peut-être lui légua-t-il un certain goût pour l'Histoire ?

Cette fois-là, c'est Jackie qui ravitaille le trio en drogue. À moitié Anglaise, cette Orientale encore séduisante est fille de diplomate. Jackie les invitent chez elle, entre camés. Tandis que l'Arménien et Fernand recherchent les faveurs de leur hôtesse de hasard, l'Ashkénaze se faufile au sous-sol de la maison. Le père de Jackie s'y est emménagé un petit musée privé, dédié à la Seconde Guerre Mondiale. Rien que des objets d'époque sous vitrines, d'authentiques pièces de collection. Après avoir dérobé une rare statuette Mamy Wata, Al repère une drogue exceptionnelle : une seringue de Morphine Monojet, destinée autrefois à soigner les soldats. Bien que périmée depuis plus de trente ans, Al imagine que la dose aurait toujours un effet explosif. Il laisse bientôt ses amis se shooter gaiement, mais ne va pas retourner à leur cambuse, squat où on le retrouverait trop facilement.

La statuette précieuse n'est pas difficile à négocier auprès de leur dealer habituel, en échange de l'effacement de leur dette et d'une provision de drogue. En coupant ce stock avec de la lactose, Al peut se faire un certain bénef. À condition de ne pas s'éterniser sur le territoire des vrais vendeurs de stupéfiants. Ce qui ne l'empêchera pas de recevoir de méchants coups. Fernand et Jackie vont tenter de récupérer la Mamy Wata, car le père de la jeune femme remarquerait sa disparition. Urgent, quand l'acheteur-dealer est au cœur d'une embrouille avec des Antillais. L'Arménien, lui, se renseigne auprès d'un étudiant en médecine sur la toxicité de la Morphine Monojet, si longtemps après. Ils finissent tous les trois par alerter Nicole, la sœur d'Al. Celui-ci s'est trouvé un nid douillet dans le quartier de Saint-Lazare, où il pourra tester ce produit dont il espère le nirvana…

La France des junkies d'avant 1980 reste marijuana, cocaïne et héroïne. Les produits de synthèse, tout aussi nocifs, débarquent à peine chez nous. Chacun son “trip” chez ces condisciples en autodestruction : “Si la poudre était pour tous une déchéance, elle était pour Al une mise en scène d'autiste aggravant son isolement, pour le fils perdu un soulagement intermittent créateur de nouveaux cauchemars, pour Fernand une fuite en avant vers les abysses de l'origine. Chacun connaissait les symptômes des deux autres par cœur. Et les enfers intimes des uns et des autres n'accusaient au fond, dans la détresse secrète qui les soudait, que des différences de détails.”

Les héros de ce récit ne sont pas incultes, ils sont conscients de leur dépendance. Ça fait partie de leur choix de vie, inspirée du “no future” des punks. Ce ne sont pas de pitoyables larves, même s'ils en prennent le chemin. Ils sont en mesure de maîtriser, encore un peu, leurs faits et gestes. D'essayer de réparer la connerie commise par un des leurs. Belle occasion de présenter de singuliers personnages : “Puis le fils perdu reconnut le rocker étalé au centre du divan, qu'on appelait Gros Taré dans le milieu des voyous rock'n'roll… Il traînait derrière lui une légende de poignard et de manche de pioche, d'agressions de rues avec d'autres bandes défrayant la chronique de l'époque – les Hell's de Malakoff et ceux de la rue de Lappe… Gros Taré était le fils d'un commissaire de police désespéré par sa progéniture, qu'il avait renoncé avec le temps à sauver des foudres de la loi.”

Il y a l'intrigue, avec sa part de suspense dans les tribulations de ces camés, et la manière de raconter l'histoire. Si l'auteur emprunte peut-être des souvenirs personnels, ce n'est pas avec une nostalgie d'Ancien Combattant de la punk-attitude. Il témoigne d'une époque, à l'aide d'une écriture vive et soignée : “Jackie, instantanément relancée sur des nerfs en vrille, plus la moindre trace de l'égérie lasse de la veille les comblant d'une générosité maternelle avant de sombrer elle-même dans les affres, faillit lui sauter au visage...” Nul besoin de gonfler le nombre de pages, quand l'aventure trouve son rythme et sa tonalité propre en 150 pages. Une précision claire et nette guide la narration. C'est un des atouts qu'on apprécie chez Thierry Marignac.

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