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LARRY FONDATION

Dans La Dèche à Los Angeles


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Le vendredi 17 Janvier 2014

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Larry FONDATION




Une lecture de
CLAUDE LE NOCHER

CLAUDE LE NOCHER

1994, c'est l'année d'un mémorable tremblement de terre en Californie, qui causa des dizaines de morts, des milliers de blessés. C'est aussi l'année d'une guerre génocidaire au Rwanda, entre Hutus et Tutsis. Pendant ce temps-là, Fish, Soap et Bonds, vivent au jour le jour depuis trois ans dans la rue, à Los Angeles. Avant la dégringolade, Fish vendait des assurances. Il s'intéresse encore à l'actualité du monde, assiste parfois à une messe.

Soap a sûrement été une jolie femme, d'ailleurs elle a eu plusieurs maris. Son dernier divorce a précipité sa chute. “Fish et Soap se sont mariés dans la rue. Le garçon d'honneur, le témoin et le pasteur, c'était Bonds „Ÿ à l'époque, dans son église, il était diacre... Le lendemain, ils ont voulu remplir les papiers à la mairie pour obtenir un certificat de mariage, mais ils se sont retrouvés coincés lorsqu'on leur a demandé leurs tests sanguins et divers documents.” Au gré de leurs disputes, ils forment néanmoins un vrai couple.

Bonds est un Noir. Autrefois, il avait un restaurant fort bien fréquenté, mais des impératifs économiques ont entraîné sa faillite. Lui si actif, il a glissé vers la mollesse. Il s'est engagé dans l'armée, pour rebondir. Bonds a fait la guerre, mais il est revenu au point de départ. En pire car, désormais à la rue, une sorte de paralysie l'empêche de remonter la pente.

Le trio n'est pas exactement sans argent. Faire la manche pour s'acheter un simple seau, une de leurs réalités basiques. Il leur arrive aussi de glaner une centaine de dollars. Se pose la question d'en faire quoi ? Plutôt se loger décemment durant quelques nuits. Ou en réserver une partie, la dèche n'empêchant pas la coquetterie, pour que Soap achète des produits de beauté May Company. Bien que propre, elle est repérée comme une clodo par le personnel, mais rien à refuser puisqu'elle a assez d'argent. La revoilà séduisante.

Le quotidien du SDF, c'est encore et toujours la violence, des agressions aux motivations quelquefois indéfinies : “C'est là qu'il y a eu les matraques, les menottes, les hurlements qui sortaient de nulle part. Bonds s'est pris ça dans la tronche, mais cette fois, pour la première fois, Bonds saignait, mais cette fois-là, Fish a reçu les pires coups...” À pieds, l'hosto n'est pas tout près, et ils n'ont aucune assurance médicale. Quand une bactérie rend malade l'un ou l'autre, pas le choix, faut y aller quand même.

Leur quartier général, c'est le Back Door. Une sorte de bar malfamé, un bouge, un boui-boui malpropre, dont les toilettes ne sont jamais récurées. Pourtant, ça compte dans la vie d'un SDF, les chiottes. En déménageant du centre-ville vers Crown Hill, juste un peu plus à l'ouest de la ville, le trio espère trouver un peu de ce soleil qui fait la réputation de Los Angeles. Quant aux boulevards d'Hollywood avec tout leur clinquant, pour eux, ça reste la rue...

Avec “Sur les nerfs” et “Criminels ordinaires”, Larry Fondation avait entamé une série de romans restituant la brutalité que l'Amérique exerce contre sa population la plus démunie. S'agissant de textes très courts et frappants, de scènes rudes, d'un quotidien destructeur, d'un monde de non-droit où l'agressivité est la règle, ces premiers opus fascinaient. On ne pouvait qu'apprécier le ton exempt de fioritures. Pourtant, on n'était pas obligé d'adhérer totalement à ces puzzles éclatés, aussi cohérents que soit le récit, finalement.

Cette fois, “Dans la dèche à Los Angeles” présente une ligne directrice plus claire. Plaçant un trio de paumés au centre de l'histoire, l'auteur garde sa tonalité corrosive et mordante. Le lecteur peut identifier plus directement les protagonistes et leur contexte. On y gagne en limpidité, et ça permet à Larry Fondation une ironie plus caustique encore. Il n'est pas question de les juger, ni de les défendre. Via ce patchwork de courts moments, s'esquisse une facette de l'Amérique, dans le vif, dans le vrai.

Malgré la profusion de gros mots dans cette vulgarité ambiante, malgré une fatalité qui les accable, on comprend mieux que ces gens ne sont pas des perdants-nés, des losers congénitaux. En filigrane, apparaît leur profonde sensibilité : Soap raconte son voyage en Grèce avec son deuxième mari... “Soap se met à pleurer et puis elle se calme. Elle n'est ni sentimentale ni complaisante. Elle est forte. „Ÿ L'enculé, il est resté en Grèce, elle dit. Avec une nana de vingt ans. Je suis rentrée à Los Angeles avec que dalle. Il y avait ce putain de contrat. Eh Bonds, comment que ça s'appelle déjà ? „Ÿ Un contrat de mariage. „Ÿ Ouais, voilà.” Entre malchance et illusoire espoir d'un avenir ensoleillé, Fish, Soap et Bonds possèdent une forme personnelle de dignité, sans doute éloignée des codes américains. Une lecture hautement recommandable.

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Une autre lecture du

Dans La Dèche à Los Angeles

de
JEANNE DESAUBRY

JEANNE DESAUBRY
Dans la Dèche à Los Angeles Larry Fondation Fayard 2014 C’est indéniable. En ces temps de crise, nous voyons bien des maisons d’édition se replier sur des valeurs sûres, limiter leurs sorties, faire parfois le choix de la facilité et de la banalité commerciale. Quel bonheur, dans ces conditions, de pouvoir s’immerger, que dis-je,  se noyer dans les lignes de Larry Fondation. Car c’est bien de cela dont il est question. D’une noyade, qui plus est, brutale. L’eau est glacée.  J’ai tellement de bonheur à vous le signaler : « Attention : Styliste ! »  Pourquoi tant d’enthousiasme ? C’est que l’affaire est exceptionnelle. Songez-y, sur une année pleine de romans, combien vous ont-ils arraché à votre confort narratif, à vos certitudes, à vos habitudes ? Cela se fait diablement rare. Le diable n’y est pas pour rien, il faut le dire aussi. Il se niche sans doute dans les raisons de la débine dans laquelle sont tombés Soap (la fille) Bonds et Fish, trois clodos qui n’ont pas oublié l’époque où ils vivaient comme le commun  des mortels de Los Angeles. Enfin, ils ne sont pas seuls non plus, et c’est tout le mérite de ce roman de Larry Fondation : nous livrer dans un style haché, heurté, dans une histoire non structurée mais qu’il vous rentre à violents coups de marteau dans le cerveau, le quotidien de trois individus  parmi les paumés d’une ville qui compte aussi des fortunes énormes. Quotidien fait  d’errance, de recherche de toilettes avec papier hygiénique, de lieux ou s’abriter en paix.  Et tout le temps, chercher les quelques pièces qui permettront de picoler pour survivre à l’attente vide d’un lendemain qui sera semblable : puant, plein de galères et d’expédients. S’il y a des cris, des coups, des pleurs, il y a aussi des rires, des moments de fraternité. Il y aussi les autres, ceux qui vivent en oubliant que les laissés-pour-compte sont encore des humains. Et ce ne sont pas uniquement les flics qui tapent durement. Un refus dégoûté fait mal aussi. Ce roman est à part, entre témoignage et fiction, colère et humanisme. Les amateurs de frissons faciles n’y trouveront peut-être par leur compte, pas de gendarme au grand cœur ou de serial killer aux yeux injectés. Mais n’importe qui ayant été ému un jour par la détresse d’une épave humaine, dans un couloir de métro ou sous un porche, n’en décrochera pas.
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