44... Gobelins. La Concierge Est Dans L'escalier FIGUEIRA_LEVY144

CHANTAL FIGUEIRA LEVY

44... Gobelins. La Concierge Est Dans L'escalier


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Le dimanche 16 Fevrier 2014

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Chantal FIGUEIRA LEVY




Une lecture de
PAUL MAUGENDRE

PAUL MAUGENDRE

Et ce n'est pas affiché sur la vitre de la loge...

Les réunions de copropriétaires sont en général réglées comme du papier à musique, comme une pièce de théâtre à la mise en scène sans imagination, chacun connaissant déjà les questions et même les réponses. Mais parfois les dialogues, qui fâchent la plupart du temps, prennent un tournant imprévu à cause d'un événement indépendant de la volonté des participants. Quoique...

En ce mois de septembre 1962, les propriétaires du 44 de la rue des Gobelins, Paris XIIIème, tiennent leur réunion. Sont présents à cette assemblée ordinaire, la syndic, madame Andréas, accompagnée de son assistante Julia, architecte. Le local est prêté par Monsieur Charles, le fourreur de ses dames, à la quarantaine élégante. Il est le propriétaire au rez-de-chaussée d'une boutique de manteaux de fourrure depuis la fin de la guerre. Sont également présentes les deux petites vieilles du premier étage, toujours à se chamailler; de l'avocate du troisième qui aimerait jeter son dévolu sur Monsieur Charles et fait tout pour attirer son attention, alors qu'il n'a d'yeux que pour Julia qui l'ignore; il y a aussi la comédienne, spécialisée en animations de supérettes mais qui se croit à la Comédie Française; il ne faut pas oublier le jeune homme, un peu jeune pour être propriétaire selon les anciens, qui est installé depuis peu, et dont la tare est d'être Pied-Noir, et qui va s'attirer les foudres des autres participants en effectuant quelques propositions mal venues de la part d'un colonisateur dont les congénères se plaignent d'avoir été spoliés.

Le débat commence par un ordre du jour qui n'était pas prévu au programme. Le remplacement de la bignole qui s'est accidentellement tué un mois auparavant dans l'escalier menant au second sous-sol. Mais qu'allait-elle faire aussi en cette galère, enfin, en ce lieu qui ne requérait pas ses services ? Et quand le jeune homme avance qu'il va falloir effectuer des travaux dans la loge, installer une douche, et autres aménagements, c'est le tollé général. Personne n'a les moyens de payer le confort pour quelqu'un qui sera à leur disposition nuit et jour. La foire d'empoigne, mais la condition sine qua none pour qu'une concierge française, veuve de préférence et sans enfant, s'occupe du ménage et autres travaux guère fatigants et sous-rémunérés.

La bignole, madame Mitois était déjà en place bien avant la guerre et elle en a connu des locataires ainsi que le précédent propriétaire de l'immeuble, Monsieur Grunberg, qui était fourreur et auprès duquel Monsieur Charles a appris le travail. Il a hérité de tout, même des autres maisons et villas que le couple possédait à Barbizon et à Cannes. Comment est-il devenu l'héritier de cette fortune, chacun se pose la question mais personne n'ose ou ne sait y répondre. Quant à madame Mitois, dont l'allure était plus proche de celle des vagabonds que d'une honnête concierge propre sur elle, des rumeurs selon laquelle elle aurait été collabo durant la guerre et aurait dénoncé les Juifs qui peuplaient l'immeuble dont la famille Grunberg, circulent mais comme pour toutes les rumeurs, rien ne prouve cette assertion. D'ailleurs on ne sait même pas si elle a eu des enfants, pourquoi elle était si négligée, sale, repoussante, acariâtre, se prenant de bec même parfois avec monsieur Charles.

Nous laisserons de côté les autres résolutions à prendre inscrites à l'ordre du jour pour nous intéresser à deux faits marquants qui vont déclencher insidieusement tout un enchainement de situations embarrassantes ou sentimentales.

D'abord l'immeuble mitoyen qui a connu les dégâts d'un bombardement doit être démoli et deux huissiers sont préposés au relevé de toutes les fissures, bénignes ou imposantes, existantes sur les murs du 44 rue des Gobelins ainsi que la fiabilité du sous-sol des deux immeubles, ce qui amènera à vérifier le fameux escalier dans lequel madame Mitois est tombée et qui se termine par un mur qui ne doit pas être d'origine. Or entre le plus jeune des huissiers et Julia qui supervise les travaux en tant qu'architecte, des atomes qui ne se connaissaient pas vont bientôt devenir crochus.

Autre raison pour laquelle Julia est sur place, c'est l'aménagement de la loge sale et repoussante. Et les surprises ne vont pas manquer de poindre aux yeux ébahis de Julia qui sent qu'elle vient de lever un lièvre en même temps que des sacs cachés sous le plancher et contenant entre autre un cahier.

Les rumeurs seraient-elles fondées et madame Mitois aurait-elle dans ce cas succombé à un meurtre délibéré et non à un accident ? Et corolaire, pourquoi ?

Tout repose sur l'ambiguïté des propos, des pensées, des actes des protagonistes. Nimbé d'humour, noir au début, plus le récit avance et plus le lecteur est confronté à une situation qui aujourd'hui perdure. Au début des années soixante, les Pieds-Noirs devenaient les têtes de Turc de nombreux Français qui accueillaient ces nouveaux arrivants, chassés du pays qu'ils avaient colonisé et qui pour certains se retrouvaient le plus souvent démunis. Pas tous, mais ce fut le lot d'un grand nombre. Ensuite c'est le rapport entre la société et les Juifs qui est décrit et ce phénomène qu'on pensait devoir être éradiqué redevient d'actualité à cause d'intégristes, d'antisémites et l'ostracisme perdure souvent alimenté par l'Eglise.

Je ne voulais pas faire partie de cette race qui avait tué le Christ, comme nous l'avait expliqué la dame nous apprenant le catéchisme. Or ce déni, car l'Eglise oublie bien souvent de préciser que le Christ était Juif et qu'il ne s'est fait baptiser qu'à l'âge de trente ans et qu'il a donc renié sa religion, ce déni est à l'origine de toutes les vindictes, les expulsions, les tortures, liées à ce rejet. Et bien entendu, rejetés de tous la plupart des Juifs se sont repliés sur eux-mêmes, se rassemblant sous forme de castes, se sentant obligés de se recroqueviller dans un ghetto, attisant de ce fait la haine concentrée sur eux, devenant arrogants envers ceux qui les méprisaient.

L'histoire policière cède le pas à l'illustration, et non à l'explication d'un côté ou d'un autre, de ce qu'il s'est déroulé durant des siècles et qui malgré les lois, les interpellations, les souffrances endurées, perdurent encore dans une frange de la société, frange qui tend à prendre de plus en plus d'importance à cause d'exaltés, d'intégristes, de faux humoristes. Chantal Figueira Lévy ne tranche pas, ne prend le parti des uns ou des autres, elle met en scène une tranche de vie sans faire de prosélytisme. Et si certains se trouvent choqués à cette lecture, c'est soit qu'ils n'ont rien compris au roman soit qu'au fond d'eux-mêmes ils ressentent un ostracisme latent ou qu'ils se montrent démagogues.

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