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CARYL FEREY

Pourvu Que ça Brûle


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Le mardi 18 Janvier 2017

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Caryl FEREY




Une lecture de
CLAUDE LE NOCHER

CLAUDE LE NOCHER
Est-ce qu’un écrivain est lucide quand il se raconte, lorsqu’il retrace son parcours depuis l’adolescence jusqu’à près de cinquante ans (Caryl Férey est né le 1er juin 1967) ? On pourrait craindre que ce ne soit pas le cas, qu’un passionné de fiction enjolive sa réalité. D’ailleurs, est-il logique qu’un "petit gabarit" élevé à Montfort-sur-Meu accède à une belle notoriété en écrivant des livres. Il y a sûrement tromperie quelque part. Aussi malin soit-il, ce freluquet doit berner son monde. Dans sa folle jeunesse rock’n’roll, n’était-il pas un suicidaire, un punk-destroy-no-future ? Sa manière perso d’être romantique, en adepte de David Bowie, dit-il. Bande de copains à moto et scarification, rêves hallucinés de voyages, poursuite des études sans chercher à les rattraper, Caryl ne fut pas un modèle de stabilité. Un fou d’écriture, grattant des quantités de pages indigestes, ça ne prouve nullement qu’on a une once de talent. N’est pas qui veut Joseph Kessel, écrivain-voyageur.

Bien qu’il ait déjà publié, outre des petits romans inaboutis, “Haka” (Éd.Baleine) et “Plutôt crever” (Série Noire), il n’y avait pas foule à le solliciter en cet été 2002 quand il dédicaça ses livres à l’Interceltique de Lorient. Mais puisque des éditeurs avaient confiance en son potentiel, autant garder un œil sur cet auteur trentenaire. N’avait-il pas fait le tour du monde avec un pote quand il n’avait que vingt-et-un ans ? De ces tribulations en Océanie et en Asie (Nouméa, Sydney, l’Indonésie, Singapour, le Sri Lanka), c’est une longue étape en Nouvelle-Zélande qui marqua le jeune aventurier. Ses amours compliquées avec la belle Francesca, compagne d’un caïd local jaloux, source d’inspiration trop classique. Mais plus tard, après un périple calamiteux avec un ami hypocondriaque gaffeur en Israël et en Jordanie, naîtra son premier roman vraiment construit, “Haka”.

Émule de René Char, Jacques Brel, Joseph Kessel, Jean Moulin, Lawrence d’Arabie, Che Guevara, c’est très bien, mais ça ne nourrit pas son écrivain débutant. Une porte qui s’est entrouverte chez Gallimard, ça encourage beaucoup, à condition de frapper fort. Retour en Nouvelle-Zélande, un peu décevant jusqu’à ce qu’il entre en contact avec des Maoris : la genèse de “Utu”, premier véritable succès. Puis viendra pour le baroudeur Caryl, en 2007, la découverte de l’Afrique du Sud. L’icône Mandela masque un pays toujours violent. Entre des gros Afrikaners ruraux, le splendide désert de Namibie, les quartiers pauvres de Cape Town où soigner la population tient du miracle, il y a de la matière et des personnages. Au final, “Zulu” consacre Férey, bientôt transposé au cinéma. Forest Whitaker est sympa et humain, il nous le confirme (on n’en doutait pas). Le Festival de Cannes, passée la maladresse sur le tapis rouge des marches, c’est à pleurer d’émotion (sûrement, oui).

La destination suivante, ce sont les repérages en Argentine pour “Mapuche”. Troublant et ambigu, ce pays qui n’a jamais désavoué sa dictature militaire. Où l’ESMA, de sinistre mémoire, se visite avec neutralité. Il lui faudra un autre voyage, deux ans plus tard, pour mesurer le combat des Grands-mères de la Place de Mai, pour comprendre la place infime laissée au peuple indien Mapuche, tant en Argentine qu’au Chili voisin. Là encore, bien des aléas à surmonter pour approcher la population chilienne et les Mapuches. Tout ça pour un résultat – une première mouture du roman – beaucoup trop désespérément noir. C’est là que l’esprit de saint-David Bowie apportera une petite dose de légèreté à l’histoire. Caryl Férey n’en aura pas fini avec l’Amérique latine, car il y retournera avec sa bande pour trouver les protagonistes et les ambiances de “Condor”.

Caryl Férey apporte le même soin pour concevoir “Les nuits de San Francisco”, que les amateurs de romans noirs auraient grand tort de mésestimer. Car c’est au hasard d’un voyage à l’Ouest des États-Unis qu’il va toucher du doigt les réalités américaines. Et, une fois de plus, croiser les personnes existantes qui deviendront ses héros de fiction. Rester un "auteur en vue", ça signifie ne pas décevoir, ne pas bâcler… et pour Caryl Férey, conserver la méthode qui permet le réalisme quasi-journalistique de ses intrigues. Il pense dès maintenant à de prochains romans, pas moins durs que les précédents.

Quand il retrace les épisodes de sa vie ayant (ou pas) amené l’écriture de ses livres, il nous entraîne dans son sillage, sourire aux lèvres, légitimement fier du chemin parcouru. Il nous agace bien un peu avec les surnoms attribués à ses amis, façon totems-scouts, car il en abuse. Rien de dramatique, toutefois. En tant qu’écrivain, ce sont les arcanes de son métier (tel qu’il le conçoit) que nous raconte Caryl Férey. On aperçoit quelques aspects de sa sensibilité intérieure, de son caractère : “Oui, j’ai tendance à m’emporter dans ces moments-là, et je me fous de savoir ce qu’on peut en penser […] J’ai l’empathie dans mes tripes, c’est ma douleur et ma force.” Sa complicité n’est pas "intime" : il a autant besoin d’amis avec lesquels s’afficher, se montrant vachard ou agréable selon les cas, qu’il a un besoin vital d’écrire, d’exprimer. Ce récit hybride n’est pas une confession, plutôt un "état des lieux" qui prend à témoin les lecteurs (et son éditrice). Idéal pour compléter la lecture des romans de cet auteur.

(Extrait) “Je n’intellectualise pas beaucoup ce que je fais ou vis. En voyage, je prévois un minimum de choses – des contacts à rencontrer, des lieux qui fixeront les étapes du périple – et attends de voir ce qui arrive. Nous sommes ce qui arrive. Au fond c’est de cela qu’il s’agit. Le "personnage" de l’araignée n’aurait jamais vu le jour si le gardien du parc ne m’avait pas parlé de celles qui peuplent le désert. On peut ficeler une intrigue, apprendre dans des livres ou en suivant des cours spécialisés comment tirer un récit au cordeau, mais il est susceptible d’exploser à la vue d’une simple araignée. C’est elle qui m’a donné l’ultime ressort de "Zulu".”

(Extrait) “Je ne réfléchis pas beaucoup à la méthodologie de mes livres, comme si, à l’instar de mes personnages, les actes primaient sur la psychologie. Ou alors est-ce l’influence du cinéma, où l’on montre plutôt qu’on ne dit les choses, qui conditionne ma perception ? […] J’ai tendance à agir de la même façon dans le vie, et dans mes romans. Mes personnages s’affinent à mesure que je rencontre leur avatar dans le réel : je ne les quitte jamais. Du moins le temps du livre. Certains surgissent au hasard du voyage, d’autres se construisent petit à petit. Mes héros en particulier. D’abord ébauches, ils deviennent mouvants, mobiles, puis familiers, presque réels. Quand le personnage est réussi, ce n’est plus le cerveau qui dicte les mots, mais les mains. Un moment rare. Une quête.”

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