Mathilde Et Ses Mitaines BERNARD385

TRISTAN BERNARD

Mathilde Et Ses Mitaines


Aux éditions CALMANN-LEVY SUSPENSE


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Le dimanche 7 Septembre 2014

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Tristan BERNARD




Une lecture de
PAUL MAUGENDRE

PAUL MAUGENDRE

Préface de René Blum. Illustrations intérieures de J.-G. Daragnès. Première publication 1912. Collection illustrée à 2 Francs. 1921. 96 pages.

Hommage à Tristan Bernard né le 7 septembre 1866.

Célèbre pour ses pièces de théâtre et ses romans, ses mots d'esprit et ses mots croisés, inventeur du Jeu des petits chevaux en 1936, Tristan Bernard fut un prosateur prolixe. Mais connaissez-vous ce roman policier, Mathilde et ses mitaines, qui a bénéficié de nombres rééditions ?

Le jeune Firmin Remongel, dont le père est fabricant de chapeaux de paille à Vesoul, s'est installé dans le quartier parisien de Belleville afin de poursuivre ses études de droit. Austère et laborieux il ne sort pas le soir comme la plupart de ses condisciples. Pourtant il faut bien se résoudre à quelques compromissions et il a participé ce soir là à un dîner trimestriel d'une société d'étudiants francs-comtois. En rentrant chez lui il n'est guère rassuré car il lui faut traverser quelques rues inquiétantes. La veille il avait été réveillé par un cri venant de la rue et avait aperçu deux silhouettes s'enfuir au coin de la rue.

Arrivé près de son logis il aperçoit derrière lui quelques individus et il court, tremblant de peur car le concierge ne lui ouvre pas assez rapidement la porte. Enfin à l'abri dans son studio, il peut se coucher jusqu'à ce qu'il entende à nouveau un cri dans la rue. Il redescend immédiatement et trouve une jeune femme allongée près d'un bac de gaz. Elle est choquée. Il la monte dans ses bras jusqu'à sa chambre et la soigne. Deux scarifications en forme de croix lui balafrent l'épaule. Elle dit se prénommer Rose sans plus d'explications et lorsqu'elle apprend l'heure elle s'affole. Il lui faut rentrer chez elle. Il l'accompagne jusqu'à une ruelle où se tient une maison basse. Elle frappe à la porte d'une boutique et requiert auprès du vieil homme qui ouvre l'huis son chapeau. Puis ils affrètent un cocher non loin et Rose demande de la conduire à l'Etoile. En bas de chez lui deux hommes qui semblent chercher quelque chose, là où gisait peu de temps auparavant Rose. S'ensuit un bref entretien au cours duquel les deux individus lui demandent s'il n'aurait rien vu d'anormal, puis enfin Firmin peu remonter chez lui.

Le lendemain Firmin, tombé amoureux de Rose, décide d'éclaircir ce mystère avec l'aide d'un de ses compatriotes, un inspecteur de la Sûreté nommé Gourgeot. Auparavant il fouine près de la boutique. La raison sociale est cachée par un calicot et la concierge qui procède à la lessive lui apprend que la boutique est fermée. Elle a été louée mais les locataires sont partis le matin même alors que le terme n'était pas arrivé.

Au cours du repas avec Gourgeot il fait connaissance de Mathilde, la femme du policier. Mathilde, contrairement à son mari qui est assez imposant pour ne pas dire gros et blond, ressemble à une petite paysanne du Morvan, au teint basané, aux durs yeux noirs, vouvoyant son mari. Mais sous des dehors revêches elle se montre particulièrement perspicace et sert souvent d'aide précieuse à son mari lors de ses enquêtes.

Et c'est ainsi que Firmin et Mathilde remontent la filière, découvrent enterré dans la cave de la boutique miteuse un cadavre dont l'épaule porte les mêmes stigmates que Rose, trouvent un passage secret que viennent d'emprunter quelques individus, recherchent le domicile de Rose, ainsi que son identité, et partagent d'autres péripéties parfois savoureuses ou périlleuses. Et Firmin se rend compte que sous des dehors parfois peu amènes, Mathilde est redoutablement efficace dans sa façon de procéder pour délier les langues, se sortir de situations délicates, et obtenir des renseignements. D'ailleurs Gourgeot ne tarit pas d'éloges sur sa femme : C'était désormais pour lui une bonne chercheuse de vérité, qui n'avait pas à sa disposition des moyens d'investigations bizarres ou merveilleux, mais qui se servait admirablement de ses ressources humaines. De nos jours, les ressources humaines ont une tout autre signification, qui n'est pas à l'honneur du technocrate qui a imposé cette appellation politiquement correcte mais qui cache une nouvelle forme d'esclavagisme.

Toutefois l'estomac de Mathilde lui joue des tours, le brûle, et elle est astreinte à absorber diverses concoctions. Son mari possède des médicaments plus efficaces puisqu'il lui donne comme traitement un petit verre de Kirsch, les remèdes de grand-mère s'avérant, dans l'esprit de bien des gens plus efficaces que les produits pharmaceutiques.

Sous la plume alerte de Tristan Bernard, le Paris d'avant-guerre, la première guerre mondiale je précise, se dévoile avec ses quartiers plus ou moins mal famés, ses ruelles et ses boutiques vétustes, ses concierges qui ouvrent les portes de chez eux à l'aide d'un cordon, ses becs de gaz censés éclairer les rues, et ses apaches. Aujourd'hui on appelle plus volontiers ces tristes individus voyous, malfrats ou loubards. La conversation entre un patron de bar et un client est assez édifiante à ce sujet.

C'est égal ! Qu'est-ce que fait la police ?

Oui, dis-moi un peu qu'est-ce qu'elle fait ? On a beau penser : c'est des apaches, ils s'abîment entre eux et ça n'offre pas d'inconvénients, n'empêche que toi, dans ton métier, qui rentres tard, tu vas tomber dans une dispute d'un de ces voyous, tu ne t'occuperas pas de prendre parti pour l'un ni comme pour l'autre, mais il suffit que tu soyes là pour que ces petits propres à rien, dont il y en a beaucoup qui n'ont même pas seize ans, ils vont s'amuser, toi qui ne leur dit rien, à te faire ton affaire.

Ceux qui pensent qu'aujourd'hui nous vivons un siècle bizarre où tout est permis et que les gamins ne devraient pas sortir le soir, peuvent se rendre compte qu'avant c'était pareil. Rien n'a changé, seule la mémoire est sélective et défaillante.

Tristan Bernard décrit le Paris qu'il a sous les yeux tous les jours mais avec la naïveté d'un provincial. Firmin ne connait que le Faubourg du Temple de par les voyages effectués depuis vingt-cinq ans par son père. C'est à ses yeux un endroit sûr et comme Belleville n'est pas loin, il a décidé de s'y installer. Pour le reste de la capitale, il s'agit d'un vaste Paris mal connu et suspect. Un préjugé sur lequel Firmin reviendra en compagnie de Mathilde lorsqu'il est amené à découvrir le boulevard de Courcelles, le parc Monceau et leurs environs. Un Paris dans lequel Léo Malet a évolué et qu'il a restitué dans ses romans, mais déjà cela avait bien changé.

Au passage, Tristan Bernard égratigne l'administration, la police, montrant un commissaire de quartier se reposant sur ses secrétaires, imbu de lui-même, préférant parader dans des concerts plutôt que de s'occuper réellement des affaires qui lui incombent. Monsieur le commissaire observe fidèlement les prescriptions du repos hebdomadaire.

Un roman plaisant à lire comme tout roman qui restitue une époque vécue par l'auteur.

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