Trou

par

J MICHEL L

Il faisait très noir. La nuit enveloppait le moindre grain de lumière. Je dormais, confortablement installé dans la chaleur de mon lit. J'ouvris les yeux. Toute la chambre était plongée dans l'obscurité. A côté de moi, dans le mur, il y avait un très grand trou. Une lumière épaisse et grise s'en échappait. Je me levai. Je restais debout, face au trou. Debout et droit. Je tendais la main. Je touchais la lumière. Elle était si douce, tiède et un agréable parfum s'en dégageait. Le même parfum qu'Anne-Lyne. Je me sentais attiré.

La lumière grise entoura ma taille, mes bras, mes jambes ; elle captura mon esprit. Elle m'invitait à traverser le mur. J'étais si bien. Je franchis le trou... Je perdis conscience...

J'ouvris les yeux et regardai tout autour de moi. Le monde qui m'entourait, était en noir et blanc. Le sol, sur lequel j'étais allongé, dégageait une chaleur douillette. C'était comme un immense damier aux larges carreaux noirs et gris. Le ciel ne bougeait pas mais, il pleurait de minuscules cubes d'eau très blanche. Les teintes se perdaient dans un horizon rectiligne.

Je restais confiant. Le paysage m'apparaissait comme très reposant, calme, sans inquiétudes. Je me levai et marchais quelques instants, pour visiter ce curieux monde. Je m'arrêtai, surpris. Je ne voyais plus mon corps ! Je devais être invisible ! Certainement ! Pourtant, j'existais, puisque je pensais.

Je m'assis. Je réfléchis. Je m'endormis...

- Dormeur, regarde-moi et... écoute !

J'ouvris les yeux. Au-dessus de moi, un être tout blanc me regardait. Son visage ne se composait que d'une bouche rouge. Une bouche large comme celle d'un clown. L'être me parlait.

- Ecoute, dormeur, écoute le clown ! Quitte ton masque et ris de vie. Ne gaspille plus ce bien précieux, ne meures pas d'ignorance...

A chaque mot, le rouge de ses lèvres se ternissait. La créature blanche disparaissait ; sa voix s'éloignait.

- Dormeur, visite-toi et apprends-toi. Donne ce que tu ne pourrais recevoir ! Ami dormeur... arrête-toi...

La petite larme rouge s'effaçait, absorbée par la grisaille trop grande de ce monde en noir et blanc.

Je restais assis. Je ne comprenais pas...

Quelqu'un posa une main sur mon épaule. C'était un autre être blanc. Une ombre blanche. Elle me parla.

- Bonne nuit, jeune dormeur ! Quelles couleurs vois-tu, ici et là ?

- Aucune, répondis-je très surpris !

Elle garda un peu de silence entre ses mots. Puis les laissa filer.

- Exact ! Aucune couleur n'existe. Le monde n'existe qu'au travers de deux teintes. Le Beau Noir et le Triste Blanc. Ou peut-être l'inverse ? A ton humeur, jeune dormeur !

Un nouveau silence, puis...

- Toutes les couleurs que nous percevons, ne sont en réalité que différents gris, noirs ou blancs. Rien de plus !

Elle fit silence, encore, et...

- Si, jeune dormeur, il existe bien des couleurs, pourtant... De terribles et très belles couleurs. Pour ne pas te brûler de leur éclat, prends soin de te crever les yeux ! Ces couleurs entrent par le regard et vivent dans nos coeurs !

L'ombre se retourna brusquement, me faisant face. Elle se tenait droite, devant moi. Elle me fixait. Elle me fixait de son regard sans yeux. Elle avait deux grands trous noirs au milieu du visage. Elle partit droit devant elle, passant à côté de mon corps invisible, répétant à perte d'entente...

- Prends soin de te crever les yeux, tu ne souffriras plus ! Prends soin...

Les mots résonnaient dans le paysage gris.

Combien de personnages étranges devrai-je encore rencontrer ?

Malgré la curiosité de ce monde, je m'y sentais très à l'aise.

Je me rassis. Je pensais. Je regardais droit devant moi, le regard perdu dans un horizon sans début et sans fin.

Qu'était ce monde ? D'où venait-il ?

Une suite de questions étranges me bouleversait l'esprit.

Peut-être que je le rêvais ! Ou, une autre personne le rêvait et, en même temps, me faisait traverser son rêve. Et si je n'étais moi-même qu'un vulgaire rêve ?

Je ne serais donc que le rêve d'un rêveur, qui serait à son tour, le rêve d'un autre rêveur ; ainsi, sans commencement, sans fin, à l'infini... Une simple absurdité !

Une voix féminine, très agréable, interrompit mes pensées.

- Comment me trouves-tu, jeune dormeur ?

Je me levai rapidement et me retournai. Une nouvelle ombre était près de moi. Une ombre d'un blanc parfaitement clair.

- Comment me trouves-tu ? Suis-je belle ?

Je ne pouvais rien répondre. Son visage était si blanc, rempli d'une blancheur exquise. Son visage n'avait pas de bouche, pas d'yeux, pas d'oreilles, pas de nez... Rien ! Juste un visage nu, sans expression. Il était juste blanc. Rien d'apparent ne pouvait traduire quelque impression ou particularité physique. J'avais en face de moi une ombre blanche sans traits.

- Comment me trouves-tu ? Réponds-moi, je t'en prie.

Je répondis finalement, assez gêné.

- Je ne sais pas. Je ne vous vois pas.

Une larme traversa le visage trop clair. Elle sanglotait. De longues secondes de silence nous séparèrent avant qu'elle ne se remit à parler.

- Ne pense pas logiquement. Le temps et le réel n'existent plus dans ce monde.

Elle se tut. Elle s'approcha de moi. Elle me confia de nouveaux mots, tout en me prenant la main.

- Apprenons à nous connaître. Quand tu connaîtras mon esprit, mon physique transparent n'aura plus d'importance. Crois-moi, jeune dormeur. Et là, tu m'aimeras avec les plus belles couleurs ou, tu me haïras de tes plus grandes teintes. Apprends les gens. Ne te fies pas aux apparences du temps.

Je suivis l'ombre blanche qui me tenait si gentiment la main. Nous marchâmes durant de longs carreaux gris et noirs.

Je lui posai une question.

- Comment t'appelles-tu ?

Elle s'arrêta de marcher, se tourna vers moi, me caressa le visage et me répondit d'une voix excessivement douce.

- Je suis heureuse que tu me parles. La question est une marque d'intérêt ou de curiosité mal placée.

Quelques instants de silence s'installèrent entre nous. Elle me reprit la main, mêla ses doigts aux miens et continua sa pensée.

- Comment veux-tu que je m'appelle ? Choisi mon prénom. Tu choisiras si nous devons être Amis ou Ennemis ! Choisis !

Je répondis aussi tôt.

- Anne-Claude !

Sur son visage blanc se dessina de fines lèvres roses et de curieux yeux noirs.

- Mélanger l'Amour et la Haine est dangereux. Pourras-tu me faire confiance ? Pourras-tu me Haïr ou m'Aimer entièrement ? On ne peut apprécier qu'à moitié ! Il faut accepter les défauts comme les qualités ! Me dit-elle.

Nous repartîmes, essayant de rejoindre l'horizon gris...

A force de marcher, nous arrivâmes dans un autre paysage. Entièrement blanc, où seuls quelques flocons noirs tombaient du ciel et venaient fondre sur le sol. Il y avait une créature au centre du blanc, une ombre blanche. Je m'approchais de l'être qui tenait son visage entre ses mains. Anne-Claude me suivait. Je demandai à l'ombre...

- Qui êtes-vous ?

Je n'eus aucune réponse. L'ombre ne bougea pas, ne leva même pas les yeux sur moi. Anne-Claude me lâcha la main. Elle s'éloigna un peu, fit tourner l'ombre comme une statue sur un socle. Elle posa doucement ses mains sur les épaules de l'ombre et m'expliqua.

- Il ne répondra pas. Il veut oublier. Sa plus grande connaissance est l'ignorance !

- Pourquoi ? demandai-je.

Il leva la tête, laissant apparaître un visage à l'intérieur duquel coulaient des milliers de larmes. Il parla, pas seulement à moi mais au paysage tout entier, au monde de noir et de blanc.

- Je suis le rieur qui ne peut s'empêcher de pleurer. Je suis l'amuseur qui s'ennuie. Je suis l'ignorant qui connaît trop...

Il laissa résonner ses paroles dans le gigantisme des lieux. Il se leva, tourna la tête. Il fit plusieurs pas. Son âme errait dans le vide. Il continua sa pensée.

- Connaître un être par coeur, c'est supprimer la surprise. Connaître un être par coeur, c'est l'emprisonner et se priver.

Apprends l'ignorance, jeune dormeur ; apprends l'ignorance et vois la beauté de la connaissance !

Il pesa ses derniers mots, comme pour annoncer une douleur.

- Apprends l'ignorance, jeune dormeur. Et, chaque jour sera un merveilleux mystère !

Il reprit place au milieu du paysage. Assis. Il referma son visage de pleurs entre ses mains. Anne-Claude était à côté de moi. Elle m'embrassa et me dit à l'oreille...

- Laissons-le et partons. Il a besoin de solitude pour souffrir.

Nous partîmes.

Nous marchâmes longtemps, un temps de carreaux gris et noirs. Nous parlions. Nous parlions de tout et de rien, de tous et de moi. Mais nous ne parlions jamais d'elle et de nous. Je ne savais rien sur elle, ou si peu. Cela me suffisait. Je l'appréciais simplement. Elle me plaisait.

Soudain, le sol se déroba. Je tombai. Je criais. Je me réveillai. J'étais dans mon lit, dans ma chambre. Le jour entrait dans la pièce par les fentes des volets de bois vert.

Je me levai. Je mangeai. Je me lavai. J'allai en classe. Je faisais passer la journée. Anne-Lyne me téléphona. Et, enfin, la nuit vint à moi...

Les jours m"ennuyaient. J'étais souvent seul, sans amis réels. Je restais seul au milieu de la foule, mélangé à mes camarades humains. Les gens ne m'attiraient pas. Je n'aimais pas les gens.

La nuit me plaisait. Je m'endormais, très calme. J'ouvris les yeux. Je regardais ma chambre. Le trou dans le mur était là, à côté du lit. Je retournai dans le monde de noir et de blanc...

Anne-Claude m'attendait de l'autre côté.

- Bonne nuit, me dit-elle en me prenant la main.

Nous nous promenions dans le monde de noir et de blanc. Nous avancions au gré de nos esprits. Ne parlant que peu, nous commencions à nous apprécier beaucoup. Je l'estimais. Un petit vent, transportant un léger sentiment d'Amour, me caressait doucement le coeur. Anne-Claude s'immobilisa, face à moi. Elle me redemanda, d'une voix sûre...

- Comment me trouves-tu ? Réponds-moi, je t'en prie !

Cette fois, je pus répondre, sans hésitation, à sa question.

- Je le peux à présent ! Tu es belle, très belle. J'ai appris à te connaître. Je t'Aime. J'Aime ton esprit, ta personne, ce que tu es. J'Aime ton Coeur ! Mais je Hais ce que tu pourrais représenter. Je Hais la beauté physique que tu pourrais m'imposer ! Je Hais ce Corps qui n'existe pas !

Tu es si belle ainsi...

Elle me donna un doux et tendre baiser sur mon visage invisible et, me confia à voix basse...

- Vois-tu l'importance du rêve et de l'âme !

Nous marchâmes encore, main dans la main, Coeur contre Coeur, le long de l'horizon noir et blanc. Un soleil de nuit se couchait au loin, arrosant de sa vive lumière les reliefs du paysage. Les teintes se métamorphosaient en de joyeuses aquarelles très claires.

Une file d'ombres nous croisa. L'une d'elles m'agrippa la bras. Elle me suppliait.

- Jeune rêveur, je t'en supplie, achète-moi un peu de rêve. Je te vends du beau rêve, de fées et de princes, de gloire et de richesses. Je te vends les plus beaux rêves que tu ne feras jamais, pour presque rien. Mais je t'en supplie, en échange, donnes-moi un peu de temps. Un soupçon de vie contre une immensité de rêves. Je t'en supplie. J'ai peur...

L'ombre se tut. Elle s'évapora. Je demandai alors, des explications, à mon Amie.

- Que voulait-elle ? Qu'était-elle ?

Anne-Claude répondit, les mots détachés les uns des autres, comme entrecoupés de pensées.

- C'était un marchand de rêves. Un pauvre. Ils sont condamnés à dépendre du temps. Ils doivent sans cesse créer et vendre des rêves... Ce n'était qu'un marchand de rêves, un de ces marchands trop réalistes !

- Est-il mort ? lui demandai-je.

- Non ! Non, il ne vivait pas ! Il existait tout juste ! Les marchands de rêves sont toujours à la recherche du temps, ils n'en ont jamais assez. C'est toujours à la fin, que la peur de la mort brûle les êtres...

Je me mis à pleurer.

J'avais tant de privilèges. J'avais une Amie...

Une curieuse mélodie flottait dans l'air gris. C'était comme un mélange de plaintes et de pleurs...



Je crains le lendemain,

La minute qui vient,

Le temps qui me tient...

Anne-Claude me serra contre elle. Je sentais sa chaleur, sa respiration. Elle posa son âme tout près de mon Coeur. Elle chuchotait...

- C'est l'esprit du marchand qui prend vie dans un enfant. Une ombre disparaît pour donner vie à un petit homme... Rassure-toi, ne pleure plus mon Ami, cet esprit est maintenant une âme. Il est sauvé...

Nos Coeurs s'Aimèrent toute la nuit.

Je me réveillai. J'étais encore dans le monde de noir et de blanc. Anne-Claude se blottissait contre moi. Je devais bientôt franchir le passage. Elle me retint.

- Ecoute, Ami, écoute ! Chaque âme est double ! Une face est féminine et l'autre masculine. Cherche celle qui te manque. Tu connaîtras la beauté de l'Amour...

Anne-Claude pleura tout le jour.

La nuit suivante, nous ne rencontrâmes aucune ombre. Comme les autres nuits que nous passions seuls.

Un matin, avant de traverser le mur, Anne-Claude me dit...

- Mon Ami le rêveur, ferme tes yeux, ouvre ton Coeur et vois !

Une photographie, sortant des années terribles, s'éclaira dans mon esprit. Cela ressemblait à la projection d'un vieux film. Le son craquait, l'image était fatiguée. Une ombre blanche sortit de ce magma de bruits et de masses gigantesques. Non, deux ombres blanches, très blanches et unies par les mains. Un Coeur rouge, unique, battait vivement, violemment. Il rythmait les battements d'une passion unificatrice. Les deux ombres se superposèrent pour n'en former plus qu'une rayonnante. Tous leurs gestes, toutes leurs paroles, tous leurs sentiments s'alliaient, se confondaient pour se transformer en un doux ensemble. Les variations des sens de l'un suivaient celles de l'autre. Les gestes de l'autre accompagnaient ceux de la première ombre. Cette perfection m'émut. Etait-ce cela l'utopie Amoureuse ? N'était-ce pas un autre nouveau rêve ? Pourrai-je le vivre, rien qu'une fois, dans le monde de la réalité ? Pourrai-je, juste une fois au moins, connaître cette Beauté ?

Pour la première fois, je ressentais de l'angoisse, dans le monde de noir et de blanc. J'avais peur de retourner dans la réalité. Je craignais de ne jamais trouver la moitié de mon âme qui me manquait tant.

Anne-Claude posa ses mains sur mon visage. Elle essuya mes larmes. Elle m'embrassa tristement.

J'ouvris les yeux. J'avais contre moi une très belle ombre qui pleurait.

Nous continuâmes notre court chemin, main dans la main.

Des nuages roulaient dans le ciel. De grosses masses lourdes et noires bruissaient au-dessus de nos têtes, projetant de furieux éclairs de lumière blanche. A quelques pas de nous une ombre grise cassait des cailloux noirs. L'ombre brisait les quartiers de roc à grands coups de rage, de violence. Je m'en approchai. Anne-Claude m'arrêta.

- Ne lui dis rien, ne lui demandes rien. Il se fait violence et affiche cette hargne pour se protéger. C'est un être trop sensible, trop émotif. Il a besoin d'une armure de violence pour ne pas donner de la douceur. S'il vit un instant, il en mourra ! Laisse-le. Tu lui ferais du mal.

Je ne dis rien. Nous partîmes encore. Nous marchions, main dans la main, le Coeur dans le Coeur.

Anne-Claude s'arrêta de marcher et elle me dit...

- Notre voyage se termine ainsi. Tu dois retourner chez toi.

Elle m'embrassa.

- A bientôt, Ami rêveur...

Le trou apparut, au centre d'un mur de briques. Il me happa. Le réveil sonna. Une terrible journée montrait ses couleurs brûlantes.

Jamais je ne revis Anne-Claude...
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