La Solitaire

par

SEBASTIEN GARLOT

" Allô?... Oui!...Je voudrais un numéro en France. Le 84100000...C'est ça...OK, je patiente."

Alec avait encore les pieds froids après sa petite promenade dans les rues de la ville. Il aurait dû prévoir qu'une expédition dans les rocheuses ne serait pas aussi agréable qu'un pèlerinage sur la route 66. Ca lui servirait de leçon pour la prochaine fois. Heureusement, le bistrot local était bien chauffé, et il y régnait les odeurs agréables du tabac et du vieux bois. Cet endroit lui plaisait bien malgré son isolement et ses températures. Il savait qu'il n'y resterait pas, mais quand on voyage souvent, comme lui, il vaut toujours mieux tomber dans des endroits agréables. Ca fait parfois oublier qu'on est toujours sur la route à faire un sale boulot. Et dans ce boulot là, on a rarement l'occasion de trouver des petits coins sympa.

Il coinça le combiné entre son épaule et son cou, comme il avait l'habitude de le faire en attendant que la communication soit établie. Il tira une cigarette de son paquet et l'alluma. Il tourna la tête vers la salle en remettant les cigarettes dans la poche de son imperméable, et regarda les clients. Ils étaient peu nombreux. Son arrivée n'avait suscité que quelques regards indifférents. Tous les hommes présents dans le bar semblaient ailleurs, perdus dans leurs pensées. Beaucoup restaient attablés tête baissée, les yeux rivés à leur bière. La musique que jouait le juke-box était clairement audible. Aucune conversation, aucun rire ne venait se mêler à elle. La salle baignait dans une espèce de torpeur que la fumée bleue des cigarettes ne faisait que rendre plus irréelle. Le bourdonnement cessa soudain dans le combiné, et une sonnerie retentit, lointaine.

Au bout de l'appareil, quelqu'un décrocha.

"_ Allô?

_ Allô, Pierre? C'est Alec.

_ D'où appelles tu?

_ De Silver Lake Junction.

_ Comment ça va? Tu l'as eue?

_ J'y suis. Mais elle, non. Elle s'est tirée.

_ Quoi? Mais qu'est ce qui ce passe?

_ J'en sais trop rien. Je suis allé voir le pasteur en arrivant. Il est mort.

_ Merde! C'est elle?

_ Non, je ne crois pas. D'après ce qu'on m'a dit, c'est une crise cardiaque. Mais évidemment, ça ne veux pas dire qu'elle n'y soit pour rien.

_ Elle est partie tu dis? T'en est sûr?

_ Pas tout à fait. J'ai parlé avec une vieille bonne femme, la gouvernante du pasteur d'après ce que j'ai compris. Mais ses propos n'étaient pas des plus cohérents. C'est elle qui m'a dit qu'elle était partie. Je ne vois pas de raison de ne pas la croire.

_ C'est dommage. Dit Pierre. C'est pas tous les jours que les affaires nous tombent toutes cuites dans le bec, comme ça."

Alec eu un petit sourire. Il fit tomber sa cendre par terre. Il garda le silence. Pierre s'aperçut de la légèreté de ses paroles, et reprit.

"_ Oh! Excuse moi, ce n'est pas ce que je voulais dire.

_ T'en fais pas, c'est rien.

_ Bon. Qu'est ce que tu comptes faire? Tu crois que tu peux la suivre?

_ Je ne sais pas. Je vais voir. J'ai pas pu tirer grand chose de la vieille. Je l'ai trouvé étendue devant la statue de la vierge. Pas en bon état. Elle m'a dit deux trois trucs sensés, ceux dont je viens de te parler. Et puis elle est partie dans des délires hystériques sur l'apocalypse, l'heure du jugement dernier, et l'arrivée de l'Antéchrist. Tu vois le topo?

_ Oui. Sans problème. J'ai l'habitude. J'espère que cette pauvre femme s'en remettra, mais on ne peut rien pour elle. Tu n'as qu'à questionner d'autres personnes. Après ce qui s'est passé, il y en aura bien une qui pourra te donner des indications sur elle. Et peut être sur la direction qu'elle a prise.

Va voir au bar du coin. Ils sont toujours ouverts la nuit, il y aura sûrement quelqu'un qui a vu ou entendu des choses intéressantes.

_ C'est de là que je t'appelle." Il tira une longue bouffée sur sa cigarette et choisit ses mots: "Mais je me demande si ça va être aussi simple que tu le crois.

_ Qu'est ce que tu veux dire?

_ Eh ben... Tu disais -... après ce qui s'est passé ici... - Tu te souviens?

_ Oui. Et Alors?

_ Eh ben... J'ai comme l'impression qu'il ne s'est pas passé grand chose ici.

_ Quoi? Tu te fous de moi, ou quoi? Tu viens de me dire que la pasteur était mort et que sa gouvernante était devenue à moitié folle.

_ Ouais. Mais le pasteur est décédé de mort naturelle. Evidemment, la vieille chouette m'a dit que c'était son œuvre, mais elle n'était pas là. Et il y a autre chose..." Alec tira une bouffée de sa cigarette. "Je suis passé au cimetière comme je fais d'habitude en arrivant dans un patelin pas trop grand, tu sais... Eh ben, accroche toi bien: Il n'y a eu qu'un seul décès ces six dernier mois."

A l'autre bout du fil, cette révélation fut accueillie par un long silence. Alec attendit la réaction de son interlocuteur, qui finalement reprit:

"_ Qu'est ce que c'est que ces conneries? Ca fait six jours qu'on a eu l'appel du curé, et il nous a dit qu'elle était là depuis plusieurs mois...

_ Eh ouais. C'est là que ça chie. Tout est calme. Tout le monde a l'air de mener une petite vie pépère, comme dans tout bon trou perdu qui se respecte. Il n'y a rien qui laisse penser que quelque chose de particulier ce soit passé ici depuis la guerre d'indépendance. Rien à part, une pauvre bonne femme étendue de tout son long devant une statue de la vierge, à l'église. C'est à n'y rien comprendre. Et je t'avoue que je n'y comprends rien."

Nouveau silence. Alec, tira une dernière bouffée de sa cigarette, et l'écrasa sous sa botte. Il exhala la fumée avec satisfaction. Il commençait à se réchauffer. Il jeta un coup d’œil vers le bar. Il ne lui manquait maintenant qu'un petit remontant. Une lumière rouge sur le téléphone lui indiqua que le temps qui lui était accordé allait arriver à son terme. Il prit en hâte les derniers jetons qu'il avait acheté au bar, et les introduisit dans l'appareil.

"_ Allô? Pierre? T'es toujours là?

_ Oui.

_ Mon crédit s'épuise, on va bientôt être coupés. Qu'est ce que tu veux que je fasse?

_ Je n'en sais trop rien... Le mieux est que tu restes un jour ou deux là bas. Essaye de tirer ça au clair. Au moins tu n'auras pas fait le trajet pour rien. Mais sois prudent... Cette histoire ne me dit rien qui vaille.

_ T'en fais pas. Elle me dit rien non plus. Et puis en fait, c'est même trop calme ici... Un calme comme ça, c'est pas normal.

Ecoute Pierre, on fait comme ça: je fais une petite enquête, et je te rappelles. OK?

_ OK.

_ Bye.

_ Au revoir. Sois prudent.

Alec reposa le combiné en souriant. Il récupéra deux jetons dans l'appareil, et se dirigea vers le bar. Il commanda une bière. Le serveur la lui apporta sans dire un mot, sans même lui accorder un regard. Alec fixa son large dos, tandis qu'il s'éloignait pour servir un autre client.

Tout ça était vraiment bizarre. A commencer par ce serveur. Un serveur, ça parle, c'est curieux. Ca veut toujours savoir d'où on vient, ce qu'on fait là. Surtout dans une petite ville de quelques centaines d'âmes, isolée dans les montagnes. Un serveur, ça fait chier... Celui là non. Il servait, encaissait, essuyait les verres sales. Rien d'autre. Il avait l'air de penser à autre chose. Comme tout le monde ici d'ailleurs. Ils avaient tous l'air de penser à autre chose qu'à ce qu'ils étaient en train de faire. Et c'était ça qui était bizarre. Car une personne avec la tête dans les nuages, ça passe inaperçu. Trois personnes avec la tête dans les nuages, on peut imaginer qu'il y a eu une grosse fête la veille. Mais douze personnes dans les nuages en même temps... c'est pas normal. Et le pas normal, Alec le connaissait bien. Ca faisait quatre ans qu'il faisait partie de sa vie à part entière. Il en avait vu des patelins au cours de ses multiples traversées des Etats Unis. Il connaissait bien la vie et l'atmosphère qui règnent normalement dans ces patelins. Et malgré les différences inévitables qui existent entre les comportements de populations éloignées, il connaissait bien les gens. Et ce qu'il voyait ici, à Silver Lake Junction, petite bourgade des Rocheuses... C'était pas normal!

Celle que le pasteur avait appelé Lucie était bien passée par là. Il en était sûr. Il le sentait. Le problème auquel il était confronté ne résidait pas dans ce point. Lucie était venue ici et s'y était installée. Elle en était partie avant qu'il n'arrive et lui fasse la peau. Le problème ne résidait pas non plus dans le fait qu'elle ait su qu'il arrivait. Pierre avait fait une déduction des plus probable quant à ce qui avait pu se passer. Et on pourrait aisément trouver d'autres scénari qui tiendrait aussi bien debout. Non. Le problème auquel il devait trouver une réponse résidait dans le fait qu'elle avait séjourné ici plusieurs mois, et qu'elle n'avait tué qu'une seule personne. Et encore! Il n'était même pas sûr qu'elle soit responsable de ce décès...

Alec délaissa un instant le fil de ses pensées, et but une longue gorgée de son verre. Il se sentait maintenant beaucoup mieux que lors de son arrivée dans le bar. Il remua ses orteils à l'intérieur de ses bottes. Un délicieux frisson le parcourut. Ses extrémités reprenaient vie. Il en retirait un plaisir quasi divin. Il but une nouvelle gorgée de sa bière et dû retenir un rot qui eût été malvenu. Il amena son poing devant sa bouche. Il se racla la gorge, et décida d'allumer une nouvelle cigarette.

Le barman cessa un temps d'essuyer ses verres pour allumer la télévision. Il mit une chaîne sportive sur laquelle l'équipe de base-ball locale disputait un match. Quelques hommes levèrent la tête une seconde, pour la replonger aussi vite dans leur verre. Le barman reprit son chiffon, et se remit sans entrain à sa tâche. Alec prit un cendrier qui traînait sur le bar, et le rapprocha de son verre. Il cala ses coudes sur le comptoir, son pied gauche sur la coursive qui longeait le bar à vingt centimètres de hauteur, et il réfléchit.

Il resta ainsi pendant un moment, regardant sans le suivre le match de base-ball. Il essayait de cerner l'ensemble des implications que pouvait sous-entendre cette situation. Il mélangeait parfois à son analyse, des bribes de ses expériences passées, en cherchant des éléments de comparaison qui pourraient lui permettre de deviner ce qui avait pu arriver dans cette ville. Il revit des visages, décomposés par la haine, et d'autres, marqués à jamais par la peur. Il revisita des villes, mortes avant l'heure, et les alignements de tombes fraîches qui les caractérisaient. Il revit le tremblement de ses mains à l'approche de l’ultime confrontation. Et il revit le sang. Beaucoup de sang. Partout. Toujours...

Mais pas dans cette ville, pas maintenant. Il s'était passé ici, quelque chose qui était de son ressort. Quelque chose d'étrange. Mais ça ne ressemblait pas aux autres fois.

Alec se rendit compte qu'il tournait en rond. Il aimait réfléchir, faire des déductions, deviner pour comprendre ses proies, et ensuite agir. Mais il réalisa vite, que malgré les capacités de sa logique, et son ouverture d'esprit, il n'arriverait à rien de cette façon. Il se retrouvait face à une situation atypique. Il fallait que quelqu'un lui raconte ce qui s'était réellement passé. Sinon, il perdrait trop de temps. Il ne pouvait comprendre par lui même, une chose à laquelle il n'avait jamais été confronté. Il ne pouvait, au vu de ce qu'il connaissait, admettre que Lucie s'était arrêtée ici sans faire un carnage.

Il laissa la télévision à l'indifférence générale, finit son verre, s'étira, et se retourna vers la salle.

Les clients du bar, à cette heure avancée de l'après midi, étaient essentiellement des bûcherons. Ce devait être leur jour de congé, ou peut être avaient ils fini leur journée plus tôt, pour quelque raison que ce soit. Ils portaient tous d'épaisses chemises à carreau entrouvertes, dans les tons rouges, et se tenaient par groupes de deux ou trois. Ils étaient tous rassemblés dans l'arrière salle. " Ce doit être leur habitude". Se dit Alec. Aucun d'entre eux ne parlaient. Ils n'avaient pas l'air saouls, pas non plus l'air fatigués. Ils ne semblaient pas spécialement intéressés par la musique. Ils avaient simplement l'air ailleurs.

Les deux jeunes filles qui se trouvaient en face d'Alec avaient ce même air absent. Elles étaient assises en vis à vis, le long des larges fenêtres qui faisaient face au comptoir. Elles regardaient dehors la rue enneigée, le regard fixe. Elles étaient les deux seules personnes à ne pas boire de bière. Elles avaient toutes les deux une tasse entre les mains. Elles la tenaient toutes les deux de la même façon: les paumes contre le récipient encore chaud, de façon à faire profiter leurs mains de la douce température de celui ci. Elles étaient légèrement vêtues, mais de lourds blousons d'hiver étaient posées à leur coté. Elles ne bougeaient presque pas. Peut être attendaient elles quelqu'un, mais Alec en doutait. L'une d'elles était pourtant assez jolie. Il se serait bien assis à leur table, histoire de donner un caractère plus intéressant à son enquête. Il le faisait parfois, et souvent avec succès. Mais aujourd'hui, il avait besoin de trouver quelqu'un de seul, avec qui il pourrait parler tranquillement, et de façon plus intime, de ces derniers mois à Silver Lake Junction.

C'est pourquoi il se dirigea vers la seule personne relativement isolée de la salle. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, assis à deux tables de celle des filles. Il portait des jeans et un gros chandail en laine grise, à col roulé. Il avait l'air assez distingué, et Alec se dit qu'il devait appartenir à la bourgeoisie locale. Cela lui convenait parfaitement. Ces jeunes désœuvrés qui ne savent pas quoi faire de leur vie sont souvent les plus instables, et donc les plus faciles à faire parler. C'est confiant qu'Alec s'approcha de lui et lui demanda:

"_ Bonjour. Je peux m’asseoir?"

Sans arrêter de jouer avec la petite boite d'allumette qu'il tenait entre ses mains, le jeune homme leva les yeux de sa bière et les posa sur Alec. Il le regarda des pieds à la tête, et le fixant dans les yeux avec une intensité qui surpris Alec il dit calmement:

"_ Non."

Et il retourna à la contemplation des bulles dans son verre de bière.

Alec se sentit stupide. Il avait mal jugé ce garçon. Maintenant, il se retrouvait debout, comme un imbécile, sans la permission de s’asseoir. Il jeta un coup d’œil à l'assistance, à gauche, vers la salle, puis à droite, vers les filles. Ils le regardaient tous. Alec sourit. Retrouvant sa maîtrise, un instant prise à défaut, il ignora le refus de son interlocuteur, et prit place sur les larges sièges rouges imitation cuir, en face de lui. Le jeune homme releva lentement ses yeux noirs, et les plongea dans ceux d'Alec. Il avait les paupières à demi fermées, et les sourcils froncés. Malgré l'impassibilité de son visage, il était clair qu'il était très énervé. Alec tenta de manœuvrer avec douceur:

"_ Excusez moi d'insister, mais je viens d'arriver, et je ne connais personne ici. Je m'appelle Alec Parson. Il lui tendit la main, mais le jeune homme continua de le fixer, sans esquisser le moindre geste. Alec retira sa main, et la posa sur la table, sans se démonter. Il poursuivit:

_ Je travaille pour les studios Warner. Je fais de la prospection pour un nouveau film. Nous avons besoin d'un endroit retiré dans les montagnes pour certaines scènes. C'est un film d'horreur qui doit se tourner prochainement. Avec des monstres, des loups garous, des vampires peut être... Vous voyez? Je ne suis pas au courant de tous les détails du scénario mais ce sera une grosse production. Et nous aurons certainement besoin de figurants sur le terrain, ça pourrait vous intéresser... Il avait dit ces mots sur un ton courtois, et avec le sourire. Il ne savait pas si son entrée en matière serait convaincante. Généralement, il ne mentait pas sur son identité. Et jouer la comédie n'avait jamais été sa spécialité. Se faire aborder par un producteur lui avait toujours semblé être un des fantasmes du rêve américain. Pourtant, il fut à nouveau, bien que moins surpris, déçu par la réponse du jeune homme.

_ Ca ne m'intéresse pas. Il fit mine de se lever. Alec le retint par le bras.

_ Euh... Mais, attendez! Euh... Ce n'est pas tout. Je cherche un guide qui pourrait me faire visiter la région, et me montrer les endroits singuliers... Vous voyez? Vous ne savez pas à qui je pourrais m'adresser?

Alec ne pensait évidemment pas visiter le pays, mais il avait espéré que le garçon serait intéressé par la valorisation de sa région et se serait rassis. Il aurait ainsi pu orienter la conversation vers des sujets plus utiles pour lui. Mais le jeune homme se dégagea de l'étreinte d'Alec avec fermeté. Ce dernier sentit un accès de rage pointer face au comportement de ce morveux. Mais sentant une certaine agitation dans l'arrière salle, il se contint. Le garçon parla avant de partir. Il dit suffisamment fort pour que tous l'entendent:

_ Monsieur, je ne vous connais pas. Ce que vous me racontez m'indiffère. De plus, la fumée de votre cigarette me gène, et vous me paraissez bien impoli. Foutez moi la paix!

Après cette courte démonstration d'éloquence, il sortit. Tout le monde regardait Alec. Même le barman, avait temporairement arrêté son essuyage méthodique, et lançait vers lui des regards mauvais.

Alec, à moitié debout, résista à l'envie de rattraper ce petit con et de lui ouvrir le nez. Il avait conscience d'avoir perdu momentanément le contrôle de ses émotions. Cela avait dû se lire sur son visage. Il essaya de rattraper le coup en prenant une expression surprise. Il éteignit sa cigarette presque entièrement consumée. Il réfléchit très vite. Plutôt que de se donner en spectacle sur la banquette de cuir rouge, il se leva et rallia le bar. Voyant cela, le barman baissa les yeux et se remit à faire tourner son chiffon à l'intérieur d'un verre déjà sec. "C'est dingue la vitesse à laquelle on peut se mettre une communauté à dos". Pensa-t-il. Il fallait qu'il contre-attaque, ou qu'il sorte d'ici au plus tôt.

S'accoudant à nouveau au comptoir, et ignorant les regards toujours posés sur lui, il s’adressa au barman:

"_ Qu'est ce qui lui prend à ce jeune? Il a des problèmes ou quoi?

_ Nous avons perdu quelqu'un de cher, récemment. Ca a attristé tout le monde. Grommela-t-il.

_ Ah! Oui. Je comprends. J'ai appris en arrivant que le pasteur était décédé il a peu de temps. Vous devez être très croyants ici...

Le barman rangea enfin le verre dont il s'occupait, et releva la tête vers Alec. La profondeur de son regard lui rappela celle du jeune homme à qui il venait de s'adresser. Il y avait en eux une sorte de sagesse méfiante. La conscience de connaître des choses que peu de gens connaissent. La volonté de vouloir les préserver. L'homme trapu qui se tenait derrière le comptoir, en face d'Alec, donnait l'impression de ne pas vouloir vivre. Le sentiment que rien ne l'intéressait sur cette terre. Il n'aurait pas été surpris de l'entendre parler du suicide de façon positive. De la possibilité d'abréger cette vie insipide qu'il ne vivait que par lâcheté.

Le barman jaugea longuement les paroles d'Alec avant de lui répondre. Il jaugea les mots, le sens qu'on leur avait donné, et les intonations avec lesquelles elles avaient été prononcées.

_ Qu'est ce que vous avez demandé au jeune Priestley? Demanda-t-il.

_ Oh! Eh bien... Je lui ai juste demandé s'il pouvait m'indiquer quelqu'un qui pourrait m'aider à trouver des endroits intéressants pour le tournage d'un film dans le coin. Mais il n'a pas voulu me répondre. La mort du pasteur l'a visiblement ébranlé.

_ Quel genre de film?

_ Eh bien... dans le genre fantastique.

Le barman fixa Alec encore un instant. Il avait toujours une lueur mauvaise au fond de l’œil. Finalement il dit:

_ Oui. La mort du pasteur l'a beaucoup affecté. Comme nous tous ici. Je ne crois pas que vous trouviez de guide dans le coin monsieur...

_ Parson.

_ Monsieur Parson. Vous devriez pousser un peu plus loin vers les montagnes. Là bas il y a des guides, et des coins sympas où vous pourrez tourner votre film.

Puis il se détourna, et retourna à son nettoyage.

"Super!" se dit Alec. "Je suis tombé sur des bargeots. Pour une fois que je tombe sur un bled tranquille, c'est un bled de bargeots. Merde!". Dans le fond de la salle, les bûcherons s'étaient désintéressés de lui. ils avaient repris leur rêverie surréaliste de groupe. Les filles, quant à elles, s'étaient remises à la contemplation de la rue. Dehors, la nuit commençait à tomber. L'une d'elles, la moins jolie, se détourna un instant de la vitre pour regarder Alec. Celui ci chercha un signe sur son visage, un appel, une question, une mise en garde. Mais la seule chose qu'il put lire sur ce visage emplit d'une morne tristesse fut: "Tu ne peux pas comprendre..."

Arrivé devant l'église, il arrêta le moteur de sa moto. C'était une belle bécane de routier, comme il se plaisait à dire. Malheureusement, ses revenus ne lui permettaient pas de se payer la moto de ses rêves: une vraie Harley! Alors il avait dû, momentanément, se rabattre sur un des modèles japonais spécialisés dans les imitations. Il avait été un peu réticent au début. Mais après une quinzaine de mois de loyaux services, il devait admettre qu'il était plus que satisfait de sa Suzuki.

Il la laissa devant l'entrée principale, de façon à pouvoir être à ses cotés rapidement, au cas où quelqu'un chercherait à la lui voler. Il enleva ses gants, poussa la grande porte, et pénétra dans le lieu de culte.

Il y faisait un froid de canard.

Il lui fallut un petit moment avant que ses yeux ne s'habituent à l'obscurité. Il se dirigea vers l'autel, cherchant la vieille folle. Elle seule pourrait le renseigner. Mais il allait certainement falloir la secouer un peu... Il finit par la trouver à l'endroit où il l'avait laissé un peu plus tôt: Devant la statue du Christ, allongée les bras ouverts, face contre terre.

Il s'approcha doucement et s'accroupit près de la vieille. Dans la pénombre, il repoussa le petit carré de dentelle qu'elle avait mis sur sa tête et qui lui cachait le visage. Il distingua nettement la pâleur de ses joues et de son front, ainsi que les cernes noirs qui entouraient ses yeux. Elle restait ainsi, complètement immobile, terrassée par la fatigue et le manque de nourriture. Alec se demanda depuis combien de temps elle était là, priant son dieu, ne sachant que faire d'autre...

Il prit la vieille femme dans ses bras, et se dirigea vers la petite porte, à la gauche de l'autel, qui menait au presbytère. Il la coucha, prépara tant bien que mal un repas avec ce qu'il trouva dans les placards, et la fit manger. L'opération fut délicate, tant la vieille femme était faible. Il dut tout d'abord la réveiller en lui appliquant un chiffon imbibé d'eau fraîche sur le visage, puis lui porter la nourriture à la bouche, la faisant manger, cuiller par cuiller, comme pour un jeune enfant. Il pensa la doucher, mais se ravisa. Dans son état, elle aurait pu prendre froid très vite. Et cela aurait pu avoir des conséquences désastreuses. Il la recoucha donc, et se posta à son chevet, attendant qu'elle eut repris quelques forces avant de la questionner.

La soirée ne faisait que débuter, mais la nuit était tombée depuis un bon moment lorsqu'il s'endormit. La fatigue de la route et le confort de la chaise à bascule qu'il avait choisi eurent raison des interrogations qui tournaient dans sa tête. Avant de sombrer, il se dit que cela n'était pas raisonnable, que tout danger n'était peu être pas écarté, qu'il devrait rester éveillé. Son intuition lui dit pourtant que cette ville ne présentait plus de risques. De plus, il avait besoin de repos, il n'avait dormi que quelques heures ces trois derniers jours et il savait qu'il ne pourrait tenir beaucoup plus longtemps. Finalement, avant qu'il n'ait atteint la fin de sa réflexion, il oublia sa raison, et céda à son envie.

Il y avait une petite allée devant le parvis de l'église. Cette allée était recouverte de gravier. Ce fut le bruit des pas qui foulaient ce gravier qui réveillèrent Alec. Le bruit était étouffé et lointain, mais son inconscient avait l'habitude de tirer la sonnette d'alarme dans sa tête à chaque son, même infime, qui sortait de la normale. Dans son métier, les gars qui avaient le sommeil lourd ne survivait pas longtemps.

Il prit conscience du bruit sans bouger d'un pouce. Il l'analysa. Et, jugeant qu'il était suffisamment éloigné, ouvrit les yeux et se leva en prenant soin de ne pas faire craquer la chaise à bascule. Il regarda sa montre. Il était près de vingt trois heures. Il avait dormi un peu plus de trois heures. Il se sentait assez bien. Il regarda la gouvernante du pasteur, toujours allongée sur son lit. Sa respiration était régulière. Elle avait l'air d'aller mieux.

Il avait localisé le bruit de pas sur le gravier comme venant de devant l'église. Il n'avait pas entendu d'autres bruits suspects. Il décida d'aller examiner la source de ce bruit, en espérant que ce ne serait que des gamins de sortie intéressés par sa moto.

Il enleva ses bottes, et se dirigea vers la grande porte de chêne qui trônait à l'entrée de l'église. En progressant le long de l'allée centrale, il toucha le renflement que faisait le P38 contre son ventre, puis la croix qui ne quittait jamais son cou. Il ne sut lequel des deux objets lui apporta le plus de réconfort.

A trois mètres de la grande porte, il sortit l'arme de sa ceinture releva le chien, et ralentit son pas. Plus aucun son ne parvenait de derrière la porte. Il jeta un œil circulaire dans l'église, vérifiant qu'il était bien seul dans l'édifice, puis se concentra sur la nuit, dehors. La porte de l'église était un bel ouvrage. Mais les sévices du temps et du climat de la région l'avaient éprouvé. Elle n'était plus aussi hermétique au froid qu'elle eut pu l'être par le passé. Elle n'était plus non plus très hermétique aux sons. C'est sans difficulté, qu'après quelques instants, pendant lesquels Alec ne perçut que le léger souffle du vent et les bruit lointains de la forêt, il entendit:

_ Putain, on va pas rester là pendant des heures! C'est sa moto, j'en suis sûr, je l'ai vu tout à l'heure. Qu'est ce qu'on fout? Je me les gèle!

Alec aussi avait froid. Il respirait profondément pour essayer de ne pas grelotter et surtout, de ne pas claquer de dents. Après quelques secondes, une seconde voix répondit à la première:

_ Viens, on va voir Barney. Il saura quoi faire. De toutes façons, il doit dormir. Il ne va pas s'envoler.

Alec réajusta lentement le chien de son arme en entendant les pas qui s'éloignaient sur le gravier. Il remit l'arme dans sa ceinture et se dépêcha de rejoindre le presbytère. Ses pieds étaient gelés d'avoir marché en chaussettes sur le ciment glacé de l'église. "Décidément, se dit-il. Je viendrai pas finir mes vieux jours par ici".

Il atteignit la chambre où la vieille femme dormait toujours, et alluma la lumière. Sans ménagement, il la secoua pour la réveiller. Il s'assit sur le lit, et tout en remettant ses bottes, il cria pour la tirer du sommeil:

_ "Oh! Debout maman! Y faut qu'on parle! Allez, debout!

Ses bottes remises, il s'approcha d'elle, et la secoua plus énergiquement. Il lui donna de petites tapes sur la joue, puis lui hurla dans l'oreille:

_ De-bout!

Cette dernière manifestation eut raison de ses songes. La vieille femme sursauta et porta une main à son oreille meurtrie, tout en éloignant la tête de la bouche d'Alec. Elle émergea assez rapidement du sommeil et protesta:

_ "Mais vous êtes fou! Vous m'avez fait mal! Et puis, qui êtes vous d'abord? Qu'est ce que vous faites ici?

Revenant tout à coup à la réalité, son expression changea. Elle baissa la tête, et se recroquevilla sur elle même. Une légère plainte s'éleva de sa bouche. Alec fut ému par la vision de cette femme faible et apeurée qui se retrouvait confrontée sans le vouloir et sans y être préparée à des événements qui la dépassaient. Il aurait voulu à cet instant, rester auprès d'elle, la consoler, la protéger... Mais il n'en avait ni le temps, ni la vocation profonde. Aussi se secoua-t-il en repensant à l'urgence de la situation.

_ "Madame, vous vous souvenez de moi? Je suis venu vous voir tout à l'heure. Vous m'avez parlé de la disparition du pasteur".

A ces mots la vieille femme grogna et se recroquevilla un peu plus sur elle même. Elle secoua la tête, comme si elle ne voulait plus entendre parler de tout ça.

Alec soupira.

_ "Je sais que c'est dur pour vous, mais il faut que j'en sache plus. Je suis venu pour vous aider. Mais depuis que je suis là, je n'ai pas avancé d'un pouce. Personne ne semble disposer à m'écouter, et encore moins à me répondre".

La vieille femme avait fermé les yeux. Elle ne bougea pas. Elle ne dit pas un mot.

_" S'il vous plaît... Dit Alec. Le temps presse. J'ai vu deux hommes dehors qui avaient l'air de me chercher. Et ils m'ont trouvé. J’ai peur qu'ils ne reviennent avec des intentions moins pacifistes que la première fois. Mais je ne sais même pas pourquoi ils me cherchent...

Enfin merde! On m'a fait venir ici pour venir au secours d'une population menacée. J'arrive, personne n'a l'air d'avoir besoin de moi, personne ne veux me parler. Et j'ai même la désagréable impression d'être carrément indésirable! Alors maintenant, fini de jouer! De deux choses l'une: soit vous vous décidez à me mettre au parfum rapidement, et je vois ce que je peux faire. Soit je me casse d'ici et vous vous démerdez entre vous!

La vieille femme était maintenant aussi contractée qu'on peut l'être. Son visage était figé par une grimace de dégoût et elle appuyait ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre la moindre parole.

Alec se leva avec le regard méprisant. La vieille femme ne lui inspirait plus pitié. Il ne pouvait comprendre cette tendance qu'on les gens à refuser de faire face à la réalité lorsque celle ci est cruelle. Il était habitué à se battre, et à refuser la fatalité. L'attitude de cette femme était une goutte supplémentaire à la coupe presque pleine des événements qui ne lui avait pas plu depuis le début de la journée. Cet accès de colère, justifié ou non, lui fit du bien. Elle compensa un peu des frustrations qu'il avait accumulé depuis son arrivée en ville.

Il donna un grand coup de pied dans le lit, et se détourna. Il alla chercher son imperméable sur le dos de la chaise où il l'avait laissé et l'enfila en lâchant un juron. Il vérifia que les clefs de sa moto s'y trouvaient bien, et se dirigea vers la porte contiguë à l'église. Il ne l'avait pas passée qu'il se ravisa. Il ne voulait pas partir comme ça, mais il le ferait si nécessaire. Il n'allait pas supplier ces cul-terreux de lui expliquer ce qui s'était passé s'ils ne le voulaient pas. Après tout, ils faisaient ce qu'ils voulaient. Et s'ils ne voulaient pas de lui, grand bien leur fasse! Pourtant, ses pensées déjà tournées vers l'extérieur et le chemin du retour, une vision possible du futur proche s'imposa à lui, et avec cette vision, une idée.

Il retourna en hâte vers la chambre. Elle était toujours là, dans la même position. Elle tremblait de tous ses membres, et son visage, si pâle quelques heures plus tôt, avait viré au rouge. Il s'approcha d'elle, s'assit sur le lit, et d'une main ferme, lui prit le poignet. Il écarta sans mal la main de la vieille femme de son oreille gauche et lui parla doucement.

_ "Je m'en vais. Je vous conseille de beaucoup prier. Parce que quand elle reviendra, il n'y aura plus que votre dieu pour l’empêcher de vous faire ce dont elle aura envie...

Puis il la lâcha et partit. Elle le retint.

_ " Non! Attendez! Ne partez pas! Attendez! Je... Je...

Gagné! Se dit Alec. La vieille femme avait quitté sa position fœtale et tendait maintenant vers lui une main implorante. Tout son corps était tendu vers lui dans une tentative futile pour le retenir. Elle pleurait en silence, et au travers de tous les traits de son visage, filtrait un appel poignant à la pitié.

_ " Je vais tout vous dire".

Alec resta un moment sans bouger. Il regarda sa montre, soupira à nouveau et dit:

_ " A la bonne heure... Bon., allons-y.

Il revint s’asseoir sur le lit, près d'elle. Il lui prit la main, et la regarda, attendant qu'elle se décidât. Elle commença par se détendre, enfonçant son dos dans le lourd oreiller de plumes. Elle se détourna ensuite vers le mur, laissant errer ses yeux sur celui ci, replongeant douloureusement dans un passé récent, qu'elle aurait préféré ne jamais connaître. Elle inspira profondément une fois, puis deux. Ce n'est que quand son souffle eût trouvé un rythme régulier qu'elle commença.

Elle n'avait jamais vu Lucie. Mais elle la connaissait bien au travers des récits que lui en avait fait le père O'Brian. Lui même ne la connaissait qu'au travers des confessions de ses paroissiens. Mais ce qu'il en savait était bien suffisant. Elle n'avait appris son existence qu'une dizaine de jours avant l'arrivée d'Alec.

Depuis quelques mois, la fréquentation de l'église avait beaucoup diminué. Elle était, en fait de venue quasi nulle. Les paroissiens, s'ils restaient courtois envers le père O'Brian dans la vie de tous les jours, ne venaient plus à ses offices. Le prêtre ne comprenait pas ce changement dans les mentalités des gens du village. il s'en émeut et leur en fit part lors d'une journée pendant laquelle il visita presque tous les foyers du village. Peu de temps après, tous, sans exceptions vinrent se confesser. Le père O'Brian apprit que, curieusement, c'était Lucie qui leur avait dit de retourner à l'église, que c'était mieux ainsi.

Après cette vague subite de confessions, le prêtre changea. Il mangea moins, dormit moins, et pria beaucoup. Il était visiblement en proie à un malaise qui l'ébranlait. Il fit à cette époque des sermons étranges, beaucoup plus axés sur la menace du Malin que sur les bienfaits du seigneur. Bien que ses paroissiens fussent revenus en nombre à la messe dominicale, et qu'ils vinssent régulièrement à confesse, la torture mentale du prêtre continua à le tourmenter.

Cette situation dura environ un mois.

Un matin, elle trouva le père étendu devant la statue du Christ. Il ne bougeait plus. Elle crut un instant qu'il était mort. Il n'avait pas bougé depuis près de deux jours, sans s'alimenter. Elle prit son pouls, et vit qu'il était toujours en vie. Elle appela le médecin, qui s'occupa de lui.

Au bout de trois jours de sommeil, il reprit conscience. Il avait l'air las et fatigué. Une fatigue différente de celle que l'on rencontre chez les malades ou les accidentés. Ce n'était pas son corps qui avait enduré l'épreuve la plus terrible, mais son âme. Après s'être un peu alimenté, il se confia à cette femme qui partageait sa vie.

Il connaissait tous les tenants et les aboutissants de l'étrange comportement de ses concitoyens depuis quelques temps. La raison en était horrible et dépassait ses compétences et ses attributions. Il avait cherché dans sa conscience et dans la prière la force d'affronter la situation, et la meilleure façon de le faire. Il pensait l'avoir trouvé. Il lui raconta tout, afin que quelqu'un d'extérieur à l'église puisse donner l'alerte si un malheur lui arrivait. Puis il se reposa, et partit voir l’archevêque pour lui exposer la situation, et donner sa démission pour avoir trahi le secret de la confession.

Son village était habité par une créature de la nuit, une enfant de Satan. Sous son apparence angélique, elle avait séduit tous les hommes du village, hormis les enfant et les vieux. Elle avait commencé par les bûcherons. Ceux qui passent la majeure partie de leur vie dans la montagne pour ne revenir qu'à la fin d'une semaine de labeur. Dans ces campements montés à la hâte, et déplacés au rythme de l'exploitation de la forêt, elle s'était fait connaître, et avait ensorcelé les premiers hommes, les plus robustes. Puis, grâce à ses nouveaux amis, conscients de ses besoins, mais aveugles devant l'horreur de ce qu'elle était, elle s'était installée dans le village.

Elle dormait le jour, et vivait la nuit. Elle se rendait au bar, où les hommes se retrouvent le soir, et choisissait ses amants. Deux, trois, parfois cinq hommes passaient chaque nuit dans son lit. Là, elle leur faisait connaître des plaisirs qui n'appartiennent pas à ce monde. Des plaisirs qu'aucun des confessés n'avait pu décrire par des mots. Mais ce qu'ils lui avaient dit, leur voix chevrotant au souvenir de leurs actes, c'est qu'au moment le plus fort, quand ils oubliaient leur corps pour se laisser emporter par la chaleur qui les envahissait, elle prenait leur sang...

Le prêtre, bouleversé par ses propres mots, avait alors fermé les yeux. Une larme avait coulé sur sa joue, seule trace visible de la douleur qui était la sienne. Il avait inspiré profondément, et avait repris.

_ "Et cela décuplait leur plaisir..."

Jamais elle ne les tuait. Experte dans les techniques sexuelles, elle l'était également dans le domaine biologique. Elle les affaiblissait, se nourrissait d'une part de leur être, mais les laissait en vie, afin de survivre sans être inquiétée. Satisfaisant les hommes, elle prenait place au sein de notre micro société telle un parasite devenu maître de ses hôtes. Elle ne s'est trompée qu'une fois, avec le jeune Anderson. Trop heureux de connaître à son tour les plaisirs dont on lui parlait tant, il omit de révéler son insuffisance cardiaque. Et dans la liesse générale, personne ne s'en inquiéta. Ce plaisir inhumain fut la dernière chose qu'il vécut en ce monde. Son cœur, soumis à trop rude épreuve, s’arrêta au milieu d'un corps tout entier crispé par la plénitude. Personne ne lui en tint rigueur. Seule la mère du gamin l'accusa de meurtre. Mais elle fut vite ramenée à la raison par le reste de la communauté, notamment par les autres femmes.

C'était probablement le fait qui avait le plus troublé le père O'Brian. Comment les femmes pouvaient elles accepter cet adultère démoniaque? Certaines d'entre elles lui avaient avoué avoir rencontré Lucie. Elle leur avait parlé de la vie, de la mort, de la solitude... Elle, Lucie, n'était pas une menace pour les femmes, ni pour leur corps, ni pour leur foyer. Elle était juste un élément étranger, qui apportait une part de connaissance supplémentaire au village. Tous depuis son arrivée, vivaient des moments extraordinaires, et devaient prendre conscience de leur chance. Elle était issue du mal, mais n'en faisait à personne. Elle avait apporté quelque chose à la communauté. Une sorte d'assouvissement collectif des fantasmes de chacun. Elle était d’ailleurs certaine que les femmes, malgré la jalousie inévitable dans ce type de situation, s'étaient très vite accommodées du nouveau comportement de leurs époux. Elles avaient acquiescé. Les hommes du village étaient devenus plus calmes, moins sensibles aux petites difficultés de la vie. Ils étaient conscients de leur chance, des expériences uniques qu'ils vivaient, et cela transparaissaient sur leurs comportements. Ils s'étaient également faits une nouvelle jeunesse, redécouvrant les plaisirs de la chair. Ne pouvant les assouvir avec Lucie que rarement, puisque tous tournaient dans son lit, ils revenaient à l'intimité matrimoniale avec ferveur, avides de nouvelles expériences...

Finalement, la présence de cette monstruosité avait été acceptée par tous et toutes. Le village s'était découvert une sérénité nouvelle. Parfois, des petits problèmes venaient troubler cette quiétude artificielle. Ils étaient vite réglés par le bon sens et le pouvoir de persuasion de leur abominable invitée d'honneur.

Evidemment, leur nouvelle vie leur posait tout de même le problème du rapport à Dieu. Ils ne savaient pas ce qu’Il pourrait penser, et cela les troublaient quelque peu. N'osant pas en parler à Lucie, ni à leur prêtre, et gênés de continuer à faire comme si de rien n'était devant le père O'Brian, ils avaient, petit à petit déserté les bancs de la chapelle. Ils fuyaient en cela le problème plutôt que de l'affronter, comme beaucoup de leur congénères. A la suite de la visite collective du pasteur, Lucie prit connaissance de ce problème et leur montra la voie à suivre.

Tout allait bien lui avaient-ils dit. Il n'avait pas à s'inquiéter. Elle était une envoyée divine. Et ils étaient des élus. Tout le monde était heureux. Le pasteur devait donc être heureux pour ses paroissiens.

Mais le père O'Brian ne pouvait accepter tout cela. Après lui avoir tout dit, il partit pour l’Archevêché, pensant ne jamais revenir.

Il revint pourtant.

L’Archevêque l'avait écouté. Il l'avait compris. C'était un grand homme, généreux. Il prit la situation en main en félicitant le père O'Brian pour la force de sa foi. Il lui pardonna son péché, et le renvoya dans sa paroisse, là où on avait besoin de lui. Auparavant, l’Archevêque avait contacté l'agence d'Alec, dont la réputation est grande dans les milieux religieux.

Le prêtre était revenu rasséréné. Impatient de délivrer son village du démon qui l'habitait, il n'avait pu attendre la venue des secours qu'on lui avait promis. Il était allé voir Lucie et...

La vieille femme interrompit son récit. Alec se leva. Fronçant les sourcils, il se concentra pour identifier la source d'un brouhaha qui s'élevait au loin. Captivé par l'histoire qu'il venait d'entendre, il avait oublié les deux hommes qui s'étaient approchés de l'église quelques minutes auparavant. Il avait relégué ce problème au second plan pendant qu'il tentait de convaincre la gouvernante du pasteur. Celui ci revenait maintenant avec une force qui lui déplut. Le bruit d'un important mouvement de foule se rapprochait. La vieille femme demanda:

_ "Qu'est ce que c'est?". L'expression de son visage traduisait son inquiétude.

_ Ce doit être le comité de réception qui vient me souhaiter la bienvenue." Il passa la main sur la crosse de son revolver.

_ "Est ce que les gens d'ici sont de nature violente? demanda-t-il.

La vieille femme secoua la tête. Mais ce geste exprimait plus l'ignorance que la négation. La foule se rapprochait. Il estima ses chances de survie s'il fuyait vers la forêt. Il n'était pas équipé. Il faisait certainement dans les moins dix degrés. La communauté comprenait sans aucun doute des chasseurs expérimentés... Sa cote frisait l'infini.

_ "Je crois qu'ils viennent pour me lyncher. Ils ont vite fait le rapprochement entre mon arrivée et le départ de Lucie. Si vous avez une idée qui pourrait m'aider, je vous en prie, exprimez la." Les gens du village progressaient à grande allure. On pouvait maintenant distinguer des mots scandés au milieu de la rumeur collective. Certains disaient: A mort!...

La vieille femme ne disait rien. Elle en était incapable. Son attention allait d'Alec, aux sons provenant de la foule. Et elle tournait la tête ainsi, de l'un à l'autre, sans vraiment pouvoir se fixer. Sur son visage, Alec lisait l'affolement, et le regret de ne pouvoir rien faire.

Il eut un petit sourire indulgent à son égard. Il se voulait rassurant. Mais au fond de lui, une voix lui disait que ce qui devrait arriver arriverait. Pour cette voix, pour lui même, ce sourire était fataliste. Et il voulait dire: je le sais bien.

Alec se dirigea de nouveau vers l'église. Il devait trouver un endroit d'où il pourrait leur parler sans courir de risque. Il lui fallait un endroit protégé, d'où il pourrait éventuellement tenir un petit siège. Il ne pensait pas que le lieu de culte soit pour lui un lieu sûr. Après les actes hérétiques pratiqués ces derniers mois dans le village, Alec voyait sans aucun problème les habitants se jeter sur lui et le battre à mort au beau milieu de l'église.

Passant en trombe dans le petit salon du presbytère, son attention fut attirée par un objet accroché au mur. Il stoppa net, hésita un instant, puis décrocha l'objet du mur. Les villageois arrivaient sur la place de l'église.

La lourde porte s'ouvrit aussi vite que lui permettaient son âge et celui de ses gonds. Le tumulte, qui avait jusqu'alors envahi la nuit, cessa. Alec, qui avait finalement choisi de rester simplement derrière le banc le plus éloigné de l'entrée pointait son arme vers l'homme qui tenait la première torche. Après un bref temps d'arrêt, il dit:

_ "Allons-y !". Et il pénétra dans l'église.

Alec lança:

_ "Stop! ou je fais un carton."

La foule s'immobilisa à nouveau. Une quarantaine de personnes avait passé la porte. Leurs torches faisaient danser les ombres sur les murs de l'église. Alec distingua, au sein de cette avant garde, des murmures qui lui faisait penser à l'inquisition. Au bout d'un court moment, une forme courbée se détacha de la masse des gens et se faufila sur la gauche d'Alec, loin, le long de la première rangée de bancs. L'homme de tête mit fin au silence tendu qui s'installait:

_ "C'est toi, l'étranger?"

_ "Oui!" dit Alec.

_ "Nous ne te voulons pas de mal. Juste te poser une ou deux questions.

_ "Bien sûr. C'est comme ça que je l'avais compris. Ce qui me gène un peu, c'est que vous soyez venus si nombreux, et armés, pour me les poser. C'est le genre d’incompréhension bête qui peut déboucher sur un drame. Et le drame en ce moment, il arrive sur ma gauche. Alors tu vois papa, j'ai une très bonne vision de la situation. Et si le drame est allergique au plomb, il vaudrait mieux le rappeler avant qu'il n'arrive. Alec termina son discours par un coup de feu tiré au dessus de la foule. Le fracas assourdissant qu'il provoqua fit se baisser une partie des personnes qui se trouvaient devant lui. Alec vit également que l'ombre qui se rapprochait de lui avait stoppé sa progression, attendant sans doute un signe de celui qui semblait être le chef de cette communauté. Celui à qui appartenait cette ombre était arrivé à mi chemin de lui. Alec décida qu'il ne devrait pas le laisser s'approcher davantage. Modifiant légèrement sa position afin de garder un œil sur lui, il remit le chef dans sa ligne de mire, et dit:

_ C'est bien. On fait quoi maintenant?

La troupe était devenue silencieuse et immobile. Ceux qui s'étaient baissés se relevaient lentement. Les flammes des torches semblaient donner vie aux murs de l'église, qui apparaissait maintenant comme un lieu d'accueil pour les pratiques sataniques, plutôt qu'un lieu de diffusion de la parole d'amour dispensée par le Christ. La voix qui lui répondit trouva un écho bien noir dans l'édifice, et le résultat conforta malgré lui Alec dans ce jugement.

_ Qui es tu étranger? Et qu'est ce que tu viens faire chez nous?

_ Je m'appelle Alec Parson. Je fais partie d'une organisation internationale qui s'intéresse à tous les phénomènes étranges. Je travaille pour eux en tant que chasseur. En général, je débarrasse les endroits comme celui ci d’hôtes indésirables. On m'a chargé de venir ici pour m'occuper d'un gibier de ce genre. D'habitude, on est plutôt content de me voir débarquer, mais si...

Alec ne put finir sa phrase. La foule recommença à s'agiter. Des voix se firent entendre, criant que c'était bien à cause de lui qu'elle était partie, qu'il ne fallait pas l'écouter, et qu'il fallait lui faire payer. Le chef, qui tenta un moment de calmer ses troupes, ne put les contenir longtemps et de nombreux hommes en armes quittèrent la masse des formes attentistes pour prendre position. Certains ouvrirent le feu, et furent suivis par les autres. Bientôt un grêle de plomb s'écrasa autour de lui, faisant voler en éclats des morceaux de bois provenant des bancs et de la chaire derrière lui. Alec se recroquevilla, et se décala sur sa gauche pour s'écarter du champ des tirs et tenter de rallier le presbytère. Des projectiles continuaient de le suivre, mais son mouvement avait semé une certaine confusion parmi les tireurs, dont certains ne cherchaient même plus à le viser mais appuyaient machinalement sur la détente de leur arme, se complaisant dans le vacarme apocalyptique qu'elles provoquaient. Toujours courbé, Alec atteignit le dernier banc de la rangée. Il inspira profondément et se jeta à découvert pour atteindre la porte qu'il avait déjà passé plusieurs fois, mais sans savoir ce qu'il ferait ensuite. Conscient que son mouvement le mettait dans la ligne de mire de l'homme qui avait essayé de le contourner par sa gauche, il tira à l'aveuglette dans sa direction à plusieurs reprises.

Il ne sut jamais si ce fut lui ou un autre des tireurs qui le toucha. A mi chemin de la porte du presbytère, un coup terrible porté à son épaule le dévia de sa trajectoire et l'envoya s'écraser contre l'encadrement de la porte. Les douleurs de la blessure par balle et du choc contre le mur explosèrent ensemble dans sa tête. Il s'écroula en pensant que sa vie allait se terminer là.

Tout se passa ensuite très vite. Alors qu'il luttait pour ne pas perdre conscience et se demandant comment il avait pu se mettre dans un pareil pétrin, une forme floue passa près de lui, lui arracha le crucifix qu'il avait détaché du mur du salon et se précipita vers l'intérieur de l'église en brandissant le symbole de Dieu. Alec voulut l'en empêcher mais n'en eu pas le temps. Il hurla.

-"Non !

Au moment ou la vieille femme franchissait la porte du presbytère, le fracas des armes, qui s'était un moment interrompu repartit de plus belle. La vieille femme fut déchiquetée par les balles.

Repoussant les émotions qui l'assaillaient et dans un effort surhumain pour sauver sa vie, Alec se releva, repoussa la porte du presbytère et la verrouilla. Il se retourna ensuite vers le local spartiate, qui avait abrité l'homme de foi et la vieille femme maintenant morts, à la recherche d'une issue. Habitué à évoluer dans des situations extrêmes, il savait que ce triste épisode allait lui donner quelques secondes de répit. Mais en se dirigeant vers la fenêtre, il se demandait plus comment il allait mourir que comment il pourrait s'en sortir.

Il ouvrit la fenêtre et entreprit d'ouvrir les volets qui l'empêchaient encore de quitter cet endroit. Les armes s'étaient tues. Alec n'arrivait pas à ouvrir les volets gonflés par l'eau gelée. Dans son dos, derrière la porte, il entendait des discussions et des cris, signes de la confusion dans laquelle le meurtre de la vieille femme avait plongé la foule. Ces satanés volets ne cédaient toujours pas à ses efforts. Quelqu'un essaya d'ouvrir la porte qui résista. Alec commença à frapper sur les volets. Comme un écho à ses coups, ses assaillants entreprirent d'enfoncer la porte qui le protégeait encore. Encore, mais pour combien de temps ? Certains d'entre eux devaient avoir choisi de passer par dehors pour le cueillir s'il sortait par là. Il devait absolument quitter cet enfer au plus vite. La panique commençait à le gagner. Il s'était sorti de situations que la plupart d'entre nous n'auraient même pas cru envisageables. Il était sorti vainqueur de combats qui l'avaient opposé à des créatures démoniaques d'une puissance phénoménale et il allait crever, lynché par des péquenots. Il ne pouvait y croire. Et pourtant, à mesure que les craquements de la porte se faisaient plus inquiétants, cette hypothèse devenait plus probable.

Pris d'une inspiration soudaine, il arrêta de s'acharner sur les volets. Grimaçant de douleur, il prit de l'élan, aspira une grande bouffée d'air frais, et s'élança, bras valide en avant, à l'assaut des volets. L'espace d'un instant, il douta de pouvoir les enfoncer et se vit gisant par terre, un bras cassé, l'autre blessé par balle, attendant le coup fatal qui mettrait un terme à sa trop brève carrière. Ses pieds quittèrent le sol, il ferma les yeux, se crispa et, dans un vacarme de planches brisées, franchit l'obstacle qui le séparait de la nuit pour s'écraser dans la neige tendre.

Le souffle de vent et les bruits de la forêt l'accueillirent. Le neige s'était remise à tomber. A l'intérieur, la porte n'avait pas encore cédé, mais elle ne tiendrait plus bien longtemps. Il devait fuir.

Se relevant péniblement, il jeta un coup d'œil circulaire pour vérifier qu'aucun danger immédiat ne le menaçait. Il était groggy et avait perdu son arme. Le froid était glacial. La bouffée d'espoir qu'il avait ressentie au moment où les volets cédaient disparut instantanément. Il s'élança vers la forêt dont les premiers arbres n'étaient qu'à une vingtaine de mètres de l'endroit où il se trouvait. Ceux là, ils les atteindraient. Mais dès ce moment commencerait une autre partie dont il avait peu de chances de sortir vainqueur : la chasse.

De toutes façons, il n'avait que cela à faire et même s'il y avait eu une autre solution, son esprit agressé par le stress et la douleur était incapable de se mobiliser pour la trouver. Il décida de se concentrer sur son souffle et continua sa laborieuse progression à travers les arbres qu'il venait d'atteindre.

Au bout d'un moment, ce qu'il redoutait le plus arriva : il entendit les chiens. Il accueillit pourtant la nouvelle avec le sourire. "Ces paysans sont de vrais ânes. Avec les traces que je laisse dans la neige, ce n'était même pas la peine d'aller les chercher. Ils auraient pu me suivre sans eux sans aucun problème." Se dit-il.

A cet instant, et alors qu'il franchissait une crête, une détonation retentit. La balle siffla à quelques centimètres de ses oreilles. Il se courba. Certains d'entre ses poursuivants l'avaient donc pisté dès qu'ils l'avaient pu, sans attendre les chiens. Quelle guigne. Ils étaient moins cons qu'ils n'en avaient l'air.

Au bout de vingt mètres de descente, il se retourna pour voir si ses poursuivants franchissaient eux aussi le crête. Il ne vit personne. "Bien sûr !" se dit-il "Dès que l'un d'entre eux la passera, il t'alignera. Là tu sauras qu'ils sont arrivés...".

Il prenait de la vitesse dans la descente et malgré la neige, son allure lui redonna un brin d'espoir. Il réfléchissait à ce qu'il pouvait tenter lorsqu'il trébucha. Cette fois, malgré le manteau de neige pour l'amortir, il chuta lourdement sur son épaule blessée. Tempérée depuis un moment par le froid, la douleur explosa dans tout son flanc droit. Emporté par sa vitesse il se mit à rouler le long de la pente. Incapable d'agir sur son destin et s'attendant à heurter un arbre à tout moment, il se sentit tournoyer dans un déluge de neige et de douleur. Il allait perdre connaissance lorsqu'il sentit le vide sous lui. Au terme d'une chute trop courte pour le tuer, il s'écrasa contre l'asphalte d'une route. Etendu sur le dos, au bord de l'inconscience, il fit un effort surhumain ouvrir à nouveau les yeux. Il vit le visage de l'enfant... et s'évanouit.

Il se réveilla dans la douce pénombre d'une pièce seulement éclairée par le foyer d'une petite cheminée de pierres. A son chevet se trouvait une femme d'apparence solide, la cinquantaine, qui se balançait dans un rocking-chair. Elle était occupée à tricoter ce qui serait sans doute un lourd gilet de laine grise. Elle s'appelait Madeleine Braun et avait veillé sur lui pendant les quatre jours qu'avait duré son inconscience. C'étaient les enfants Miller qui l'avaient secouru et transporté chez Madeleine sur la motoneige de leur famille. Emma, huit ans, et Georgie Jr, treize ans avaient pris l'habitude de venir se réfugier chez Madeleine quand leurs parents s'engueulaient. Depuis quelques temps, les engueulades avaient fait place à la frénésie sexuelle. D'une situation extrême à l'autre, les enfants Miller n'avaient rien gagné au change et étaient restés délaissés par les attentions changeantes de Georges et Kate. Ce soir là, leurs parents étaient partis à la grande réunion sans se soucier d'eux. Sentant que la soirée s'annonçait peu réjouissante, les enfants avaient décidé de s'éclipser pour aller passer la nuit chez Madeleine, où ils pourraient avoir un bon repas. Madeleine les feraient ensuite asseoir auprès de la cheminée, sur la peau d'un ours que son défunt mari avait tué du temps où il était encore de ce monde. Là, elle leur apporterait du chocolat chaud, des pancakes, du sirop d'érable et des confitures, et elle leur raconterait des histoires de trappeurs et des légendes indiennes. Mais ce soir là, les coups de feu étaient venus troubler la quiétude du chalet. Georgie Jr avait décidé d'aller voir ce qui se passait. Madeleine ne l'en avait pas empêché, elle n'était pas sa mère, et son intrépide petite sœur qui partageait tous ses malheurs depuis sa naissance l'avait accompagné. Si quelque chose devait arriver, ils devaient être ensemble à ce moment, quel qu'il soit. C'est ainsi que, sur la route enneigée qui traverse la forêt pour rejoindre Silver Lake Junction, ils étaient tombés sur Alec. Ou plutôt, c'est lui qui avait failli leur tomber dessus en chutant sur la route. Ils l'avaient porté avec beaucoup de mal sur la motoneige et étaient retournés chez Madeleine. Georgie Jr avait attaché leur unique couverture à l'arrière du scooter afin de dissimuler leurs traces comme un bon fils de chasseur qu'il était. La neige qui tombait avec plus de violence s'était chargée de rendre une apparence naturelle aux endroits sur lesquels ils étaient passés.

Bien sûr, les chasseurs étaient venus fouiller la maison de Madeleine, mais après avoir perdu beaucoup de temps à le chercher sur place. Cela leur avait donné le temps de s'organiser et de cacher Alec dans la cabane que les enfants avait construite à deux pas du chalet. Les adultes du village ignorant son existence, ils étaient repartis chez eux, certains que le fugitif avait réussi à s'échapper, peut être en revenant au village et en volant un moyen de locomotion. Le lendemain, un inventaire de tous les moyens de transport serait effectué, de la voiture du maire à la luge de chaque enfant de chaque foyer.

Après quelques jours d'excitation pendant lesquels les plus irréductibles partirent en solo avec leur chien et leur fusil inspecter les crevasses et cavernes alentours, la tension tomba et Silver Lake Junction fit son deuil du lynchage d'Alec Parson.

Dans le bus qui le menait vers Chicago, il se souvenait des jours qui suivirent. De son rétablissement. De son voyage de quarante cinq kilomètres en scooter des neiges, au travers de la forêt, accroché à Georgie Miller Jr, pour rejoindre Wichimak et sa gare routière. De la formidable personnalité de cette femme qui vivait comme il y a cent ans, et qui avait servi de bonne fée à tous ces enfants choqués par les changements opérés par le démon.

Mais était ce vraiment un démon que cette femme vampire qui avait tout fait pour ne tuer personne? Préservait elle la vie pour ne pas attirer l'attention sur elle, ou s'en souciait elle vraiment? Alec ne savait qu'en penser. Il n'était pas préparé à l'ambivalence des résultats de son enquête. "Tué par des péquenots!" pensa-t-il. "J'ai failli me faire buter par une horde de péquenots que j'étais venu défendre contre le diable". Ca n'avait pas de sens...

Les yeux perdus dans le paysage d'hiver s'étendant tout au long du trajet, Alec s'imaginait la conversation qu'il allait avoir avec son patron, Pierre Hartmann. De sa décision de quitter l'organisation s'il refusait de le laisser chercher Lucie. De le laisser la trouver et de découvrir en elle cette part d'amour que son instinct devinait. Peut être accepterait il. Après tout, s'il avait raison, l'étude de Lucie pourrait donner à l'organisation des moyens supplémentaires pour lutter contre le malin. Et puis pister la fugitive à partir du dernier point où on l'avait vu, c'était la procédure normale. De toutes façons, si Pierre refusait, il la chercherait tout seul. Il ne pouvait savoir qu'une créature si unique puisse exister sans passer chaque jour de sa vie à la chercher. Cela l'excitait au plus haut point. C'était comme un sorte de quête du Graal moderne. "Comment l'amour a-t-il conquis une créature maléfique?". D'enfer comme mission!...

Alec sourit. Il se cala aussi confortablement que le lui permettait les sièges de l'autobus continental, ferma les yeux et, sur des rêves d'aventure et d'amour impossible, il s'endormit.

1994 - 1998
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