Les Sentiments Truqués

par

HELENE LUSSIER

Après m’être discrètement faufilée dans son bureau et m’être confortablement installée sur son canapé, je lui fis signe de se taire et de me laisser parler :



J’habite un corps qui n’est pas le mien. Et, pour tout vous dire, j’ignore exactement combien d’empreintes ont trébuché sur les pores de ma peau. Mon nom est Andréanne. Si je suis ici aujourd’hui, c’est que je me sens obligée de m’expliquer, pour me comprendre, et ensuite, ne plus jamais y faire allusion. Se remémorer certains évènements, c’est en être absorbée à nouveau et les ressentir ainsi, c’est se condamner une fois de plus. Pour le moment, ce que je désire, c’est oublier et l’opinion que vous aurez de moi, à mesure que vous entendrez ma mémoire vous raconter sa vie, m’importe peu, plus rien maintenant ne pourra m’empêcher d’aller jusqu’au bout.



J’ai eu quarante-cinq ans le mois dernier et je réalise que le départ de mon dernier mari m’a brusquement retiré l’abri sous lequel je m’étais réfugiée pendant toutes ces années. L’angoisse est redevenue ma seule et unique compagne et cette amitié me pèse énormément. Si vous voulez bien accepter que je sois votre patiente, il ne m’en faudra pas davantage pour commencer à parler.



Je viens d’une famille normale, dysfonctionnelle uniquement par l’originalité de nos caractères disparates. Je n’ai jamais pris de drogue et je bois modérément, mais je suis malheureusement dépendante de la cigarette. J’ai vécu ce que j’ai vécu, et je ne cherche pas à nier les faits, mais j’ai besoin pour traverser le reste de ma vie, de ne plus renouveler ces expériences.



Je me suis installée dans ce corps lorsque j’ai connu mon premier essai amoureux. Je venais d’avoir dix-huit ans et Sébastien, avec qui je travaillais à l’époque, avait entrepris, revêtant ainsi le costume naturel du rôle de chasseur, de me faire la cour, suffisamment longtemps pour que j’accepte ses avances, de me cacher l’existence d’une fiancée bien réelle, de m’utiliser le temps nécessaire et de me remercier.



Sébastien avait oublié une seule chose : le cœur des femmes est fragile et le bris du sceau charnel sans respect des traditions est passible d’amertume infinie. Selon sa logique typiquement masculine, j’avais sans doute ressenti l’essentiel de cette gymnastique corporelle, où l’atteinte d’orgasmes et l’absence de promesses étaient à n’en pas douter la réussite extrême d’un tel divertissement.



D’esprit nomade congénitalement, je me suis enracinée dans ce mode de relation avec une naïveté déconcertante. Je ne dis jamais rien à personne des sentiments qu’on m’avait dérobés dans le noir ces soirs-là ni de ce que ce vide présageait. Ma vie, jusqu’à cet épisode que je viens d’exposer, était encore passablement habitable.



Mes révélations s’épanouissent sur une multitude de liaisons jusqu’à ma rencontre avec celui qui allait temporairement prendre le contrôle de mes actes. Derrière moi se trouve le néant. Devant, il y a ce que vous réussirez à faire de moi.



La nuit, lorsque mes pensées évincent le sommeil, j’entends les sermons débités par ma conscience comme une menace à mon équilibre. Au-delà de la nuit s’agitent mes remords. On ne peut y remédier que d’une manière : faire la paix avec soi-même. J’ai essayé à maintes reprises, c’est une tâche ingrate et inconcevable. Toutes mes motivations se sont évanouies. Mon cœur est toujours prisonnier de sentiments hostiles. À cause de ces sentiments chroniques, ma vie amoureuse n’est qu’une fraude et elle se cramponne à mon quotidien comme un cancer.



Ma seconde liaison s’initia un après-midi d’été. Elle était imagée par un grand type musclé, aux yeux bleus et à l’allure imposante. Je n’avais aucune idée de ce que ce type, prénommé André, m’apporterait. Peu de temps après notre rencontre, j’appris que mes parents avaient l’intention de se séparer.



La tentation de me l’approprier pendant que la situation chez moi se dégradait se fit plus forte que tout. Lorsque j’essayais de me convaincre du contraire, je m’imaginais dans cette maison désertée de toute parure familiale et je pensais que c’était une bonne décision.



Pendant qu’il était occupé à m’entailler dans ses projets d’avenir, mon esprit s’absentait. Ses prouesses tendres et amoureuses embellissaient notre relation et quand je l’embrassais, j’aimais ce que je voyais dans ses yeux. Mais, en moi, il n’y avait aucune trace de vie.



Cette année-là, nous allâmes en vacances à la mer, et nous connûmes des moments paisibles. En revenant, nous apprîmes que mes parents s’étaient finalement éloignés l’un de l’autre. C’est après cela que je fis mes premiers cauchemars.



Confortablement enveloppé dans notre couple et désireux de me comprendre, chaque matin André préparait le café. Il ne parlait pas et attendait que je dise ou que je fasse quelque chose. De mon côté, j’attendais la même chose.



Je redoute que tout ceci ne me fasse paraître bizarre à vos yeux. Je devrais peut-être élaborer davantage sur mes impressions intérieures. Avez-vous de la difficulté à me suivre ? Je sais que cela peut paraître égoïste, mais j’ai toujours refusé d’en discuter auparavant.



- Continuez.



Je sondais l’obscurité de mes sentiments. Puis, juste au moment où j’allais quitter la pièce, le bruit familier de son pas, derrière moi, s’approchait.



- Qu’est-ce qu’il y a, Andréanne ? Qu’est-ce qui te tracasse ? demanda t-il.



- Les choses vont s’arranger. Si tu venais vivre chez moi en attendant ? dit-il.



D’abord, je ne compris pas le sens de ses paroles et le regardai d’un air embarrassé.



- En attendant quoi ? demandai-je.



- Que le temps guérisse tes plaies.



Après ce matin-là, il cessa de chercher à comprendre. Puis, contrairement à ce que je m’attendais, notre relation s’améliora. Ce fut étrange. Dans les mois qui suivirent, l’absence des personnages réels de ma vie envahit toute la gamme des sentiments que je connaissais. Ma solitude m’écrasait et mon père, qui s’était remis à boire depuis déjà plusieurs semaines, devint agressif et démesurément coléreux.



Bien qu’apparemment ma vie eût repris son cours normal, il s’était introduit, entre mon père et moi, un malaise. Nous ne discutions jamais du jour où ma mère et mon frère étaient partis, mais notre conduite l’un vis-à-vis de l’autre montrait clairement qu’un de nous deux n’était pas sans reproches. Ils étaient entre nous.



Ce n’était pas de la colère que je sentais dans mon cœur, ce n’était pas des remords, ni même de la tristesse, mais simplement une évidence. Et cette évidence décuplait en moi un reflux d’inconscience.



Un soir, après avoir réfléchi de long en large, j’annonçai à mon père :



- Je vais partir.



- Où iras-tu ? demanda t-il.



- Loin de toi et de tout ce qui ressemble à un port d’attache, dis-je.



- C’est comme tu veux !



J’éprouvai ensuite quelque chose d’étrange. Je fus prise de tremblements, de nausées, d’une sensation vertigineuse. Je n’aimais pas ce que ce que je ressentais. Pendant quelques minutes, je demeurai immobile, cramponnée au regard qu’il posait sur moi et me demandant ce qui allait se passer. Ensuite, je fis demi-tour et me hissai à l’extérieur de ces sentiments qui m’étouffaient.



Je n’avais pas l’impression de l’abandonner et l’idée de serpenter dans l’ombre d’André pendant quelque temps m’apaisait.



Cette année-là, André et moi installâmes nos vies dans un décor plus personnel. Un petit appartement assoupi dans un quartier paisible fut témoin de tous mes stratagèmes. Cela faisait longtemps que j’attendais qu’il parle et maintenant que ce moment était, il régnait en moi une grande agitation.



- Andréanne ?



- Je t’écoute.



- Que dirais-tu si on se mariait ?



- Quand ?



- L’année prochaine, si tu es d’accord.



- Non, merci.



- C’est tout ce que tu trouves à répondre ?



- Bon, repris-je dans un élan un peu plus chaleureux. Je n’ai pas envie de t’épouser.



- C’est tout ?



- C’est tout.



Je murmurai ensuite :



- On a passé un bon moment ensemble, à s’aimer comme ça…mais pour moi il n’avait jamais été question d’autre chose.



Et ce fut tout. J’étreignis tous mes sens afin qu’ils ne m’autorisent pas à m’hasarder vers lui pour le consoler. Je retins ma respiration et attendis que mes idées retrouvent la raison. Cela avait été brusque et violent, comme un coup de tonnerre, mais ce n’est pas moi qui allais devoir craindre la foudre. Je voulais bien qu’on m’aime mais je refusais d’aimer.



Ensuite, pendant un moment, je voltigeai de lit en lit. André m’avait épuisée et avant que je ne sois prête à de nouvelles séances de séduction, je voulais justement m’assurer que mes talents de séductrice étaient toujours intacts.



Je n’accepte pas facilement les critiques et je refusais d’entendre les conseils de mes amies. Arrivez-vous toujours à me suivre ?



- Disons que je ne m’attarde pas profondément à analyser vos détails pour l’instant, mais je suis désireux de connaître la suite.



Dans un grand déploiement de charme féminin, je lui fis mon plus beau sourire avant de continuer.



Ce fut d’une étrange façon que mon premier mari, Philippe, entra dans mon existence. Un jour, juste avant Noël, alors que je cultivais une relation avec un homme marié, histoire de passer le temps, je trouvai Philippe en train de déglacer ma voiture.



- Qu’est-ce que vous faites-là ? demandais-je.



- Pourquoi me posez-vous cette question ?



- Ne croyez-vous pas que je suis en droit de savoir qu’est-ce que vous fabriquez avec ma voiture ?



- Votre voiture ? Je croyais que c’était celle que je venais de louer.



- Eh bien non ! C’est ma voiture et vous allez vous en éloigner immédiatement.



En m’entendant le réprimander de la sorte alors qu’il s’était tout bonnement trompé de voiture, je fus prise d’un fou rire irrépressible.



J’attendis sa réaction, fixant son bras immobilisé dans les airs au-dessus de mon pare-brise. Il n’y eut pas de réaction. Je repris avec un air coupable :



- Je suis désolée, je crois avoir un peu exagéré les remontrances.



- Ça va, dit-il. Je comprends votre réaction.



- Aimeriez-vous que je vous offre un café afin de me faire pardonner ?



- J’accepte avec joie. Nous prenons votre voiture ou la mienne ?



- Vous semblez oublier que vous n’avez pas de voiture. Vous vous souvenez ? dis-je, en lui montrant ma voiture.



Ce sera sans façon. Nous irons au restaurant du coin.



Cette invitation avait quelque peu dépassé ma pensée. Il n’était nullement dans mes intentions, lorsque je l’avais aperçu, de l’inviter pour quoi que ce soit.



Tout l’après-midi, pendant que nous bavardions, il m’expliqua la structure complète de sa chaîne de magasins. J’étais, dès lors, incapable de résister à commencer mon évaluation sur cet homme. Allait-il être un candidat potentiellement valable ?



Sa voix avait un accent plaintivement accentué et son physique était déplaisant. Je suis certaine que quand nous sommes sortis du restaurant, il en était venu à se demander si un lendemain pouvait être possible entre nous.



Une fois dans la rue, il manifesta le désir d’aller reprendre sa voiture.



- Je croyais que tu n’en avais pas.



- Erreur. J’en ai une. Mais c’était tellement plus original de t’aborder comme je l’ai fait, non ?



- Ce n’était pas un hasard ? Tu ne pensais pas que c’était la voiture d’un ami ?



- Mais non. Il y a des semaines que je t’observe à la sortie de ton travail et j’ignorais comment t’approcher.



- Tu ne manques pas de culot !



- Je sais. Alors, on se revoit quand ? Le cinéma la semaine prochaine, ça te ferait envie ?



- Tu me téléphoneras.



Il était plus de sept heures du soir, et il faisait froid lorsque je repris le chemin de la maison.



Un mois plus tard, un peu avant dîner, Philippe était de nouveau dans ma vie. Je n’étais pas très enthousiaste, mais je fis tous les efforts nécessaires pour le dissimuler. C’était bien le moins que je pouvais faire si je voulais m’insérer, avec honneur, dans la pénombre de ses succès matériels. Même si je n’étais pas heureuse, j’avais au moins un prétexte pour faire semblant.



Comme vous pouvez le constater, mes mobiles allaient un petit plus loin à chaque fois. Je crois parfois que le mal dont je suis victime pourrait être baptisé "insécurité affective" et c’est ce dernier qui me pousserait à agir ainsi, qu’en pensez-vous ?



- Je vous conseille de ne pas tenter de vous diagnostiquer vous-même. Laissez-moi évaluer vos symptômes et je vous dirai ce qu’il en est à la fin de cette rencontre.



Je me rappellerai toujours l’angoisse qui s’est emparée de moi lors de notre première nuit. Je ressens encore, malgré la distance du temps, le souffle tiède que sa bouche respirait sur mes joues, en tentant d’imiter la douce brise d’une caresse. Mon cœur était heurté par le dégoût. C’est, je crois, un des moments les plus pénibles que j’aie jamais vécus.



Ensuite, je me souviens avoir fermé les yeux très forts, pour les empêcher de me trahir. J’ai, comme vous le remarquez, des souvenirs très précis de ces instants-là, comme s’ils étaient gravés en moi. J’eus la vision d’une femme prise au piège, une scène qui apparaissait clairement dans ma tête. Mais j’exorcisai tout cela de mon esprit et ce fut respirable de nouveau.



Les mois qui suivirent, nous paraissions heureux. Tel un couple sérieux en pleine construction de son nouveau bonheur. Ne construit-on pas rarement sans brèches ?



Et lorsque que Philippe et moi nous nous mariâmes, je sus enterrer au plus profond de moi les quelques illusions que je possédais encore. Et voilà ! J’avais surmonté une autre épreuve et je l’avais surmontée froidement, convaincue du bien-fondé de mes agissements.



Pendant les cinq ans où je fus mariée à Philippe, j’eus la visite assidue du fantôme émanant de ces nuits lointaines où l’amertume s’était installée en moi. Je me revis à dix-huit ans, rêveuse et pleine d’attentes envers la vie. Ces moments étaient si réels que je parvenais à entendre l’écho du rire de Sébastien, le bourdonnement distrait de mon cœur, qui à cette époque, reflétait honnêtement mes états d’âme. Cette infusion du passé me plongea dans une phase d’infidélité que Philippe refusa d’admettre.



Ce que je vis ensuite, ce fut l’échec. Après mon divorce, je m’observai pendant un moment, puis je réalisai que je ne connaissais pas ce personnage. J’analysai un moment le script de ma vie, je le savais truffé de failles. Mais j’étais trop immiscée dans ces rôles fictifs pour réformer de manière objective la lourdeur du script. Je m’entendis penser à un nouveau rôle et un profond soupir me déchargea de tous les reproches que ma conscience tentait de m’attribuer.



Les mois qui suivirent furent dépouillés de tout sentiment. Je faisais l’apprentissage de ce nouveau rôle et j’aimais m’imaginer heureuse. Imaginer seulement, car posséder le bonheur est un risque trop élevé, on ne peut pas perdre ce que l’on ne possède pas et je ne suis pas du genre à prendre des risques inutiles.



- Ah ? fit-il.



- Quoi ?



- Vous montrez enfin un côté vulnérable de votre personnalité. En avouant ne rien vouloir posséder, vous avouez avoir peur de perdre. Vous craignez l’abandon, le vide, l’obscurité. Je commence à comprendre les curieux motifs de votre comportement avec les hommes.



- Voulez-vous mes les expliquer ?



- Pas maintenant, seulement quand vous aurez terminé. Continuez.



La rapidité avec laquelle je m’installai dans ma prochaine aventure fut étonnante. Je n’osais pas y croire tout à fait. Cela me ressemblait si peu, j’avais à peine étudié le genre d’homme qu’il était et ce qu’il pouvait m’apporter. Deux ou trois semaines après notre rencontre, dans une librairie du centre-ville, nous étions déjà mariés et bien enracinés dans son petit appartement.



Je me rappelle qu’il débordait d’amour pour moi. C’était, au premier coup d’œil, exactement ce que j’avais besoin cette fois-ci. Bernard était un artiste, dans tous les sens du mot et il m’obligeait à accepter le décor romantique qu’il avait peint pour nous de fantaisie et de gaieté. Il faisait des projets qui allongeaient les jours et ensevelissaient les nuits, il faisait l’amour en déployant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel dans une même luminosité et vivait de l’insouciance artisanale qu’eux seuls savent si bien apprivoiser. Cette aventure fut comme une bouffée d’air frais. Mais il y eut aussi un prix à payer pour tout cela : un enfant !



Pour moi, la situation était très claire : il n’y aurait pas d’enfant. Je n’avais pas le choix. Cette réflexion m’était venue sans aucune émotion. Le regard imprimé sur ma silhouette délinquante, je pris le téléphone bien déterminée à résoudre ce petit problème le plus tôt possible.



La semaine suivante, sur le coup de treize heures, j’entrais dans la clinique d’avortement. Lorsque la porte se referma derrière moi, le médecin était déjà là, vêtu de son attirail de travail, en compagnie de son assistante et de la réceptionniste. Dans une petite pièce adjacente où ils me firent entrer, un lit improvisé était couvert de dossiers. Ils le débarrassèrent rapidement. Ensuite, le médecin s’installa dans son fauteuil et me regarda de la tête aux pieds.



- Asseyez-vous, murmura t-il.



C’était la première fois que je venais dans un tel lieu. J’avoue avoir été quand même quelque peu émue. Je lui expliquai pourquoi j’avais pris cette décision et malgré le fait qu’il sembla ailleurs, il se montra satisfait de l’explication.



Il décroisa les jambes, se leva et m’invita à le suivre vers le lit. Il était penché vers moi et je le regardais parée de ce faux courage dont je m’étais vêtue depuis que j’avais découvert la terrible trahison que mon corps s’était permis. Pour cet homme au lourd bilan d’avortées je n’étais qu’une formalité de plus.



- Laissez-vous faire. Fermez les yeux et tâchez de vous détendre, dans vingt minutes vous croirez avoir fait un mauvais rêve.



Il parlait ainsi, tout bas, entre les dents, synchronisant tous ses gestes avec ceux de son assistante. Cette dernière tentait tant bien que mal de déverser sur moi, de par son regard, une tiède compresse de remords.



Il y a une période de la vie que je trouve particulièrement amère, c’est l’instant où la vérité doit être dite. Nous ne reconnaissons plus les évènements heureux du passé, nous renions tous les plaisirs du moment et pour le temps de la durée du discours, une douleur lancinante s’attarde sur nous.



Après quoi, on sort de cette relation la tête haute et on fait semblant. Alors, tout recommence de nouveau, des mois et des mois à vivre étourdie des effluves du parfum de l’hypocrisie.



Vous comprendrez qu’il y a longtemps que j’ai renoncé à me culpabiliser. Je refuse de fouiller à l’intérieur et d’ouvrir d’énormes parenthèses dégoûtantes, je veux vivre ainsi, être aimée le temps d’une nuit, d’une saison ou d’une vie. Je ne vais quand même pas tout remettre en question à cause des cendres d’une vie à peine caricaturée.



- Vous êtes dure envers vous-même.



- C’est ma carapace de protection.



- N’avez-vous jamais été tentée de vous laisser aller à aimer ?



- Non, dis-je. Je remets toujours cela pour la prochaine occasion.



- Mais vous ne le faites jamais.



- C’est possible.



- Si vous n’essayez jamais, vous aurez toujours peur. Qu’est il arrivé après que Bernard vous ait quitté ?



J’ai continué ma ronde d’errance, collectionnant les étreintes échangées de plus en plus froidement, jusqu’au jour où j’ai rencontré Richard.



Richard m’obligea doucement à emprunter de nouveaux sentiers. Quelque chose en lui au début me faisait peur, puis j’ai compris ce que c’était. Il habitait un corps secoué par la peur et se refusait à tout sentiment, je n’ai pas su résister.



- Je ne comprends pas. Qu’est ce qui vous attirait tant en lui ?



Avant de lui répondre, mes souvenirs traversèrent ma mémoire et se posèrent dans ce lieu encombré qu’est ma conscience. Toutes mes pensées se chamaillaient entre elles pour occuper la première place, Richard était ce que j’avais eu de plus beau, même s’il ne m’avait jamais complètement appartenu.



Avec lui, j’entrais dans une ère nouvelle où la peur avait peur d’elle-même. Dans son comportement il y a avait quelque chose de bizarre. Il refusait toute forme d’amour. Son passé était couvert de débris qu’il transportait vers son présent pour les dédier à son avenir. Ne comprenez-vous pas que Richard était exactement comme moi ?



J’ai attendu en vain jusqu’à sa mort que la passion le possède. Nous avons été mariés pendant près de dix ans et pendant toute cette période je l’ai observé, guettant la fissure qui ne s’est jamais manifestée. Il protestait avec tellement de force contre l’invasion de tendres sentiments que je me suis mise à l’aimer comme une folle.



Des nuits entières je l’ai épié, cherchant sur son visage un reflet d’amour pour moi. À chaque fois que nous faisions l’amour mes gestes interprétaient tous ses désirs avant même qu’il ne les manifeste et durant ces représentations inquiétantes où nos corps se froissaient dans la nuit, je priais pour qu’il y ait un lendemain, encore et encore.



C’est déroutant d’atteindre la moitié de son existence et de réaliser qu’on est passé à côté de l’essentiel. Richard m’a aidée sans le savoir. Il m’a permis de contrôler mes peurs. Quand il m’a quittée, j’ai ressenti cette déchirure dans ma chair et dans mon âme, cette déchirure que j’appréhendais tellement ! Mais miraculeusement je ne suis pas morte, on ne meurt pas d’aimer !



À la lumière de ce que vous connaissez, acceptez-vous de m’aider afin que je ne refasse plus ces expériences négatives d’antan ?



- Vous savez Andréanne, si la guérison émotive est votre désir, tout est possible. Ces vieilles plaies qui infectent les sentiments à naître se soignent.



- Alors j’aurai droit moi aussi un jour à ma part de bonheur. Un vrai bonheur ?



- Certainement. Mais nous devrons travailler ensemble scrupuleusement pour y arriver.



- Quand vais-je être guérie ?



- Le temps Andréanne ! Le temps est en vérité une unité de mesure incalculable, impalpable. Ne vous fixez pas dès maintenant une limite de temps. Laissez-le venir à vous quand tout sera parfaitement régénéré.





······················





- COUPEZ !



- On arrête tout. Fermez l’éclairage ! On garde cette scène comme elle est !



- Arielle tu as fait du bon travail, toi aussi Jean-Pierre. La scène dans le bureau du psychiatre est sensationnelle.



- Tout le monde à la pause déjeuner. Soyez de retour sur le plateau pour quatorze heures.



FIN



Hélène Lussier Dernière version 30/01/01



Les sentiments truqués

Créé le 27/11/00 23:49

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