La Salope

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

Madame Merkaoui, madame Da Silva, madame Martinez, madame Rossi, madame Lévy et madame Jeanjean habitaient la tour des hauts de Comblanchien. Cette tour majestueuse comptait 17 étages et dominait la ville historique, mais également les Paillassonniers, les grands ensembles surgis des blés lors du retour des rapatriés d'Algérie. Ces dames se rendaient visite les unes les autres. Elles s'offraient le thé et les petits gâteaux à tour de rôle. Elles se faisaient compagnie. Depuis vingt ans personne ne les avait prises en fragrant délit de tutoiement. C'était des " madame Merkaoui " par-ci, des " madame Jeanjean " par-là. De temps en temps, l'une ou l'autre hasardait un " Sarah " par-ci, un " Fatima " par-là, ou encore un " ma pauvre Antoinette, vous avez bien du mérite quand même ". Mais un tutoiement, ça jamais. Toute la tour pouvait en témoigner. Je vous prie de croire qu'à quatre appartements par étage, dix-sept étages au total, et une moyenne de quatre personnes par famille, ça en faisait du monde. Ah, elles en avaient vu défiler des locataires depuis que la tour avait crevé la garrigue qui surplombait les Paillassonniers pour s'étirer vers le ciel. Pensez, vingt ans qu'elles résidaient là, à râler après les ascenseurs qui tombaient en panne, tantôt l'un, tantôt l'autre, comme s'ils s'étaient donnés le mot, contre le concierge qui ne nettoyait pas assez souvent à leur gré les escaliers, et les petits jeunes qui fumaient leur joint dans le hall à la nuit tombée. Les petits sujets d'insatisfaction entretiennent l'amitié, c'est bien connu.

Mais un phénomène pareil, alors ça non, elles n'avaient jamais vu ça.

Imaginez-vous une créature aux cheveux en pétard couleur de nuit, les yeux outrageusement maquillés, les lèvres d'un rouge sanglant qui ourlaient des dents d'albâtre qui ne demandaient qu'à rire, le corsage plongeant sur des seins qui pigeonnaient, mon dieu qui pigeonnaient, à tel point que si ces dames avaient eu un peu plus d'imagination, elles les auraient entendus roucouler. Quant à la jupe, quand elle se hissait sur la pointe des pieds pour prendre son courrier, on aurait juré avoir vu la culotte. Bas résille et talons aiguille parachevaient le tableau. Quand elle prenait l'ascenseur, c'est bien simple, ces dames en étaient incommodées… Madame Da Silva prétendait que c'était un parfum musqué. Toutes ces dames étaient unanimes pour dire que ça sentait la cocote, oui ! On ne l'appelait pas autrement que " la salope " du 7ème.

Vous savez ce que sont les rumeurs. On ne sait jamais qui les lance, mais elles se propagent comme une épidémie de scarlatine dans une école maternelle.

Elle court, elle court la rumeur, de couloir en cage d'ascenseur. On murmure que certains ne se contentent pas d'imaginer les seins pigeonnants, mais s'attardent parfois à les couver, et pas que du regard. Elle court, elle court la rumeur, de pas de porte en salon. On chuchote les noms de maris qu'on aurait vu sortir en catin-mini, comme disait madame Jeanjean, de l'appartement. Elle court, elle court la rumeur, de regard appuyé en silence plein de sous entendus...

On fit circuler une pétition, qu'on porta solennellement au gérant. Sans résultat. Normal, c'était un homme. Alors on passa aux actes. Ce fut une crotte du danois du quinzième qu'on déposa sur son paillasson. Puis les essuie-glaces de la voiture de la salope à qui on fit un sort. Et enfin les pneus, qu'on creva une première nuit, puis une seconde, puis une troisième.

Un beau dimanche, la salope changea d'immeuble.

Ces dames fêtèrent cela comme il convient : thé au miel et aux abricots et petits gâteaux à discrétion.

Un mois passa. La belle euphorie avait disparu, ces dames évitaient de se regarder et se disaient à peine bonjour. Les yeux accusaient les nuits sans sommeil. Le teint virait aigre. Les bouches s'affaissaient. L'amertume et la frustration se lisaient sur tous les visages. On ne s'invitait plus. Dans l'ascenseur, tantôt l'un, tantôt l'autre, l'une ou l'autre se laissait aller de temps à autre à soupirer. On secouait la tête d'un air entendu mais on n'en disait pas plus.

Jusqu'au jour où madame Da Silva lâcha le morceau :

- Il y a un mois qu'il ne m'a pas touché.

Madame Merkaoui soupira :

- Ah bon, le tien aussi ?

Ces dames se regardèrent. Elles s'étaient comprises.

Jean-Claude RENOUX
www.jeanclauderenoux.com
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parfait ,court et bien vu attention a l' orthographe
gerard
gerardbalore@aol.com
Le vendredi 22 Novembre 2003

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