Le Vieux Sage

par

CHRISTIAN BOURRIER

Une terre écailleuse et flétrie sous un ciel écrasant, irradié, saturé de rayonnement solaire et cosmique; un monde balayé par les vents brûlants, épuisé, étouffé par la poussière et par le poids des siècles...
Une époque si éloignée de la nôtre que s'il existait une colonne de fourmis assez longue pour faire le tour de l'équateur, il n'y aurait pas assez d'individus pour représenter le nombre de jours qui nous en séparent.
A l'ombre d'un arbuste mourant, un animal constitué d'anneaux que l'on pourrait assimiler à un lombric, rampait à la recherche de nourriture, son extrême vulnérabilité en dehors de son milieu souterrain le soumettant aux plus féroces appétits...

Une énorme masse vivante s'approcha de lui à grands pas, tourna trois fois autour, le recouvrit en l'aplatissant, fit mine de ne rien voir et s'éloigna, poursuivant son chemin d'une démarche lourde et hasardeuse... Puis elle revint un peu sur ses traces en regardant le sol, renifla ça et là, fouilla la terre, arracha des racines et découvrit enfin le ver de terre.

Elle s'en saisit, le projeta au dessus de son museau, ouvrit la gueule et le happa d'un seul coup, sans le mâcher. Il n'y eut qu'un léger craquement sec!

Peu après, elle en découvrit un autre d'une vingtaine de centimètres! Sa face ridée s'illumina, ses dents jaunes se découvrirent entièrement et un son rauque sortit de sa gorge. Elle avala celui-ci en plusieurs fois, tirant sur les anneaux élastiques à l'aide de ses pattes préhensiles et articulées, tout en mordant l'autre bout...
Rien, il ne restait plus rien à manger que des insectes acides et quelques vers de terre sans saveur! Le sol était grisâtre et desséché, les arbres dépouillés agonisaient, succombaient, retournaient à la terre...

Les seuls points d'eau n'étaient plus que des mares putrides, quelques rats morts y flottant encore le ventre en l'air...

La bête affamée découvrit un autre ver dans la vase...

" Non! Coupez! Coupez! C'est très mal joué! Tu as l'air d'un singe évolué, dressé à ingurgiter des vers de terre! N'oublie pas que tu es un homo sapiens qui a régressé au cours du temps. Tu es un rescapé, un survivant, l'un des derniers représentants d'une race en voie d'extinction. Tu es un dégénéré et tu n'as pas une once d'intelligence. Tu ne dois prendre aucun plaisir à manger des vers. Alors, recrache-les et recommence tout à zéro! Etes-vous prêts? Reprenons... Scène première... silence... moteur... Clap!

Et la bête velue rejoua la scène en conservant une face aux traits inexpressifs et des yeux hagards...
Le metteur en scène et toute l'équipe du tournage étaient, à l'égal des acteurs, entièrement recouverts d'un pelage hirsute et abondant de couleur grisâtre. Leur satisfaction, après la réussite de cette séquence filmée, se manifesta par de grands gestes désordonnés et des acclamations rauques. Ils s'employèrent tous à fouiller le sol, à déterrer de grandes brassées de vers de terre qu'ils jetèrent dans un récipient pour les dévorer ensemble, groupés autour de leur festin. Les particules de terre collées aux vers faisant penser à de petits morceaux de viande, cela ressemblait un peu à un grand plat de spaghettis à la bolognaise.

Tandis que tous les membres de l'équipe se régalaient bruyamment en ouvrant de gros yeux ronds, un bruit de pas approcha, troublant désagréablement leur appétit. Une ombre gigantesque, démesurément allongée par le soleil rasant, assombrit le cercle des convives, dont les poils se hérissèrent soudainement. L'énorme créature, deux fois plus haute qu'eux, hurla d'une voix terrifiante en se dressant, menaçante, au dessus de leurs têtes.

" Je vous y prends, vilains petits singes, à encore gaspiller les réserves de nourriture! C'est une honte!
Chacun se tut, pétrifié dans l'attente d'une terrible correction. Mais finalement, l'orage passa et céda la place à la morale, l'éternelle morale des anciens...

- Voyons mes enfants, n'avez-vous donc pas assimilé, à l'âge de deux ans ou presque, qu'il est absolument nécessaire de partager la nourriture dans notre pauvre région? Surtout en cette saison...
- Mais... c'est ce que nous faisons, nous partageons, répondit le plus hardi.

- Vous partagez pour vous-mêmes, oui... mais ce n'est guère suffisant. Il faut partager avec tous les membres de la communauté, avec tous les vôtres! Sachez, je vous le répète, que nous ne sommes qu'un, que tout ce qui existe ici bas appartient à la fois à tout le monde et à personne et que chacun de nous n'est rien sans les autres. Ce que je vous dis doit être considéré comme une réalité présente, profonde et vitale! C'est pourquoi, d'autre part, je souhaiterais que vous cessiez de vous rabaisser à jouer aux cinéastes et aux acteurs. Je vous rappelle que la vie n'est ni un souvenir nostalgique ni une fiction. Il faut vivre les événements au quotidien! Si vous voulez vous rendre utiles, allez donc ramasser les rats qui flottent dans cette fange et donnez-les en pâture aux lombrics. Un élevage de vers tel que le nôtre ne se rencontre pas tous les jours! Il faut les satisfaire du mieux que nous pouvons... A présent, remettez les restes de ce repas où vous les avez trouvés et mettez-vous au travail! "

Les trois petits êtres, âgés respectivement de quinze, dix-huit et vingt et un mois s'exécutèrent, non sans quelques grimaces de dégoût, tandis que le chef du clan s'éloignait pour rejoindre les siens, occupés à ne rien faire d'autre que penser...

Penser... réfléchir... imaginer... était le thème principal de leur existence et même leur unique raison d'exister. Le corps n'était rien... Seul importait l'esprit!

Il y avait là une femelle presque centenaire, occupée à allaiter un nouveau né qui n'était autre qu'une poupée. Epuisée par ses récents et difficiles accouchements, elle avait eu sept garçons dont seulement trois avaient survécu et savait qu'il n'y aurait plus jamais de fille!
Adossée à un rocher blanc, le regard porté vers le ciel, elle méditait en adoptant la posture du lotus... Elle était la dernière créature du genre féminin!

Un peu plus loin, se tenait celui que l'on avait surnommé le vieux sage. Alors âgé de cent quatre-vingt deux ans, il restait un cas à part... Infatigable vagabond, il n'avait aucun lien de parenté avec le reste de la famille-clan. Il les avait rencontrés au hasard de sa route et la solitude lui pesant, il était resté parmi eux depuis bientôt deux ans. Il leur avait affirmé qu'aucune âme ne subsistait de par le monde, exceptés eux-mêmes! Il tournait lentement en rond autour d'une fosse creusée de ses propres mains et réfléchissait, la tête penchée vers le sol...

Quant au troisième personnage, le frère jumeau du chef de clan, il restait allongé, infatigable, sur la terre sèche, les mains croisées sous sa nuque, les jambes tendues ou reposant l'une sur l'autre... Il semblait béat et insouciant mais ne cessait de penser en contemplant les nuages de poussière grise à travers lesquels transparaissaient parfois, de pâles rayons de soleil.

C'est à ce moment précis que le frère jumeau du frère jumeau du chef de clan, c'est à dire le chef de clan lui-même, arriva pour s'installer dans son éternelle posture: celle du penseur de Rodin.

La séance de méditation commune dura de nombreuses heures... Chacun avait cherché dans ses pensées, une raison d'exister encore et toujours, d'exister pour une cause ou pour une autre... mais d'exister! Le jour déclina et il fallut prendre la décision de s'arrêter de penser pour aller dormir dans la grotte afin de rêver un peu à autre chose...

Ils pouvaient contrôler leurs rêves à volonté, s'évader de leur corps physique pour rejoindre le corps astral, échanger des propos tout en dormant d'un sommeil profond ou même effectuer des rêves en commun, selon leur choix. Leur activité nocturne était incomparablement plus intense que celle de leur veille puisque, dès qu'ils ouvraient un oeil, ils recommençaient à ne rien faire d'autre que penser!

Cette oisiveté contemplative était devenue une manière sinon un art de vivre. Leurs jours étaient bercés par une immense fatalité, ils se comportaient comme des êtres enfermés dans l'aventure de leur temps, comme des témoins impuissants se réjouissant de leur désespoir, du plus beau et du plus amer des désespoirs...
Seul le chef de clan en avait par dessus la tête. Ce matin là, il déclara solennellement:

" Cette fois ci, j'en ai assez! Point trop n'en faut, il faut agir! Oui... agir!
Les autres ne répondirent pas. Ils pensaient... réfléchissaient...

- Il faut, il faut agir! répéta le chef de clan en agitant frénétiquement les bras. Agir! Agir! Agir! Agir! " poursuivit-il en claquant des doigts tout en frappant du pied une mesure barbare.

C'est à peine si le désordre de ces gestes parvint à retenir l'attention du groupe. Quelques paires d'yeux se tournèrent vers lui sans conviction ou le regardaient sans le voir. Personne ne bougea, chacun restait absorbé à l'intérieur de soi-même, dans une terrible et profonde méditation. Le chef attendit longtemps, guettant intensément et patiemment leurs réactions, les interrogeant de son regard brillant! Alors seulement, le vieux sage prit la parole.

" Ecoute mon vieux, il me semble avoir suffisamment réfléchi pour te parler sans ambiguïté... Vingt millions d'années se sont écoulées depuis la naissance du Christ! La première créature ayant contribué à l'embranchement de l'homme a peut-être vu le jour voici vingt-cinq à trente millions d'années! Notre race est vieille, vouée à l'extinction! C'était inéluctable, il n'y a plus rien à faire, dorénavant... A quoi servirait d'agir? Nous sommes les derniers, nous avons cette chance inouïe de pouvoir contempler tout le passé de notre race du haut de notre échelle évolutive, nous sommes sortis vainqueurs, indemnes de tous les chambardements du monde! bientôt, sera le règne des êtres les plus primitifs de la terre: les fourmis, les scorpions et les vers...
Même les rats ne nous ont pas survécu. C'est une gloire suprême! Grâce à notre cerveau, énorme et formidablement sophistiqué, qui a disproportionné notre tête, les femmes ont, afin d'éviter une déformation excessive du bassin, limité leur période de gestation à trois mois. Aptes à la marche au bout d'un mois et capables de procréer dès l'âge de cinq ans, nous avons bénéficié, contrairement à nos ancêtres, d'un rapide processus de sélection naturelle qui nous a donné la force de lutter contre toutes les maladies...

Tout le groupe écoutait dans un silence absolu, avec la passion et l'infini respect qu'inspirait cette créature humaine décharnée, au profil à la fois simiesque et extra-terrestre, tenant aussi bien, en apparence, du singe que du dauphin. On eût dit que ce crâne proéminent, donnant l'aspect d'une bosse, retenait en lui-même toute la science, la mémoire et la pensée humaine depuis la nuit des temps...

N'ayant point remarqué l'émoi que ses paroles communiquaient au groupe, le vieillard poursuivit son monologue, comme si plus rien ne pouvait l'arrêter, comme s'il avait tant de choses à dire qu'il s'en étonnait lui-même, comme si le temps allait lui manquer pour les exprimer et qu'il devait se libérer de ce poids, avant de partir à jamais...

- Contraints de nous adapter à de toujours plus rudes conditions d'existence, nous sommes redevenus physiquement primitifs tandis que le cerveau n'a cessé d'évoluer! Nous avons rejeté toute forme de technologie, jugée superflue, et la nature a enfin gagné son pari: aboutir à la création d'un être parfaitement équilibré et d'une admirable sagesse...

Mais tout a un début et une fin!
Il est possible que, dans d'autres parties de l'univers, un monde se forme et se transforme, une genèse se prépare, un peuple naisse...

Ici, un peuple va s'éteindre!
Après la catastrophe écologique du deux millième millénaire, nous avons dû nous accommoder à un régime essentiellement constitué de vers de terre et d'insectes. La transition, après des habitudes alimentaires plutôt végétariennes, a été trop brutale... Notre noble race s'est rapidement consumée sans qu'on s'en préoccupe ou qu'on y croit réellement, jusqu'à ce que le hasard fasse que la dernière femme féconde engendre sept garçons dont trois ont survécu...

Il se tut, resta pensif un instant puis, plongeant une main tremblante au fond du récipient de terre cuite, il lança sur un ton solennel, mêlé de tristesse et de regret...

- Mes amis, je lève mon ver à la santé et à la gloire de nos trois jeunes garçons qui resteront à jamais les derniers représentants vivants de l'humanité, les derniers témoins de notre existence sur cette bonne vieille terre."
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