Le Roi De Prusse

par

ARTUR MILHAN

On raconte que le notaire avait mené rondement son affaire. La pauvre madame Proze n'était pas plutôt morte et enterrée qu'il avait trouvé à vendre en un seul lot et sa bicoque et le bric-à-brac laissé à l'intérieur. En l'absence d'héritier déclaré, Tühre avait envoyé une annonce au journal de la ville voisine. En même temps, il avait cloué un écriteau sur un des volets de devant :



A VENDRE



Il avait été tout à son aise quand, deux jours plus tard, quelqu'un que personne n'avait jamais vu au village auparavant s'était présenté à son étude.

- Veuillez signer ici, mademoiselle, fit-il après que l'acte eut été dûment établi en trois exemplaires.

Le notaire était un vieil homme osseux, voûté. On disait qu'il était malin. Mais malin ! D'une main imberbe il poussa les documents vers mademoiselle Corine Corine tandis que de l'autre il tendait un stylo à pompe dont il avait d'abord plongé la plume dans une bouteille d'encre pour en remplir le réservoir.

- Excusez-moi, maître, mais je crois que si Stan était là, il s'étonnerait que vous ne nous fassiez pas d'abord visiter les lieux…

Tühre fronça les sourcils.

- Stan ? Mademoiselle est Madame, peut-être ?

- Madame ?

Elle le regarda malicieusement et partit soudain d'un grand éclat de rire qui fit trembler son menton.

- Vous, alors ! Quelle idée ! Non mais quelle idée ! Qu'allez-vous donc imaginer, maître ? Je voulais simplement dire que Stan…

- Ah ?…

Deux petits yeux noirs fixaient mademoiselle Corine Corine.

- Vous n'ignorez sans doute pas qu'en matière de contraintes juridiques… Pardonnez-moi, mademoiselle. Souhaitez-vous que nous allions tout de suite faire notre visite ?

C'était un notaire fort occupé. La visite fut donc rapide. Si l'on exceptait le grenier auquel on accédait par une échelle, la bicoque de la pauvre madame Proze ne comptait d'ailleurs pas plus de quatre pièces, deux en bas, deux en haut, le rez-de-chaussée coupé par un couloir au bout duquel s'enroulaient les marches d'un étroit escalier en tire-bouchon.

Une heure ne s'était pas écoulée quand Türhe et l'inconnue se retrouvèrent face à face dans le cabinet où chacun avait repris sa place.

Mademoiselle Corine Corine lut attentivement l'acte après avoir calé de grandes lunettes sur son nez poudré de rose, s'arrêtant de temps en temps pour souffler ou se faire expliquer çà et là un mot, une phrase, puis, comme un cordon de soie liait ses lunettes à son cou, elle saisit une branche de celles-ci entre deux doigts boudinés et les laissa retomber dans le jabot de son corsage.

- C'est décidé, dit-elle enfin.

Elle cala sur son giron un petit sac de croco.

- En ce cas, nous pourrions peut-être régulariser l'acte maintenant, qu'en dites-vous ? hasarda Tühre.

Mademoiselle Corine Corine sourit. Après un dernier instant de réflexion, elle hocha la tête.

Les deux doigts tâtonnèrent à la recherche de ses lunettes qu'ils assujettirent de nouveau devant ses yeux. Elle se saisit du stylo à pompe et signa les trois documents qu'on lui présentait :



CORINE CORINE



C'est-à-dire une avalanche de boucles, traversées de virgules et de tirés, le tout entouré d'un cercle qui s'allongeait vers le haut comme un œuf.

Tühre, planté derrière elle, regardait par-dessus son épaule.

- Là, oui, c'est exactement là que vous devez signer, mademoiselle… Bien… Bien… approuvait-il.

- Si Stan… articulait-elle parfois d'une voix rêveuse.

Elle n'en dit pas davantage. Les trois documents signés, elle se contenta de déposer une liasse de billets de banque sur un coin du bureau, fit retomber ses lunettes dans son jabot et, après une imperceptible flexion du buste, elle gagna la ruelle et s'éloigna dans la direction de la gare où attendait la malle qu'elle y avait fait déposer quelques heures plus tôt par le préposé, à sa descente du train.

C'est ainsi que mademoiselle Corine Corine s'était établie au village dans la bicoque de la pauvre madame Proze et le notaire, quant à lui, retourna à ses autres affaires.



*



Elle était ronde, mais pas grosse pour autant, les hanches simplement aimables et la poitrine heureuse, d'une taille plutôt inférieure à la moyenne, portée cependant par deux jambes trop larges dont le ciseau précautionneux accusait le poids et peut-être déjà aussi un passé de douleurs. Les traits de son visage étaient si doux, si naïfs les deux grands éclairs réséda qui palpitaient entre ses paupières, qu'on n'osait imaginer qu'elle eût passé quarante ans. A la longue, pourtant, on lui en attribua quarante cinq. Puisque quarante cinq ans était l'âge que la bonne Edwige lui donnait, elle.

Cela suffisait pour s'attirer la sympathie des villageois. On la regarda tout de suite avec bienveillance, d'autant plus que les douleurs qu'on lui attribuait faisaient paraître chez elle plus charmant un enjouement naturel et égal. Sans compter qu'elle éclatait volontiers de rire.

Un rire clair, franc, entier.

Surtout on lui enviait ses cheveux clairs, plutôt blonds. Ils étaient coupés court, frisés au bout, livrant à la curiosité du monde deux minuscules oreilles régulières, délicatement ourlées. Deux lèvres marquées d'un trait de crayon rouge découvraient, lorsqu'elle riait, deux rangées de dents blanches qui n'avaient jamais connu le trépan, la nicotine ou la liqueur.

Et son petit sac en croco, ses lunettes enfin, qu'elle portait toujours en sautoir ! Les montures incrustées de petites pierres adamantines ajoutaient à cette particularité un halo de liberté fantaisiste. Ensuite, comme elle arborait un tailleur gris perle dont la veste, plissée à la hauteur des hanches, remontait par-derrière à la façon grand siècle, la cambrure de son buste s'en trouvait quelque peu accentuée, et cela achevait de procurer à l'ensemble de sa silhouette une allure indiscutable, une élégance exquise, piquante, que venait confirmer le chic de deux petits souliers beiges à boucle qu'elle chaussait d'habitude pour sortir dans les ruelles du village.

On s'accorda pour dire qu'elle était belle, oui, et riche en plus : tout cela devait coûter cher. Les femmes la jugèrent naturellement convenable.

Une héritière ? Une veuve moderne ?

"Quarante cinq ans, oui, mais pas plus", répondait-on à Edwige. Et c'était large.

L'on raconta que le préposé de la gare avait téléphoné à maître Tühre pour s'assurer qu'il pouvait transporter la malle d'une certaine mademoiselle Corine Corine chez la pauvre madame Proze. Car voilà, Pricha, lui, se méfiait. C'était normal, à soixante ans passés. Un homme d'expérience. Et puis c'était le premier jour. Il était responsable, aussi, en cas d'erreur d'acheminement. Or il n'avait encore jamais vu jusqu'alors mademoiselle Corine Corine au pays. Il ne pouvait supposer que le notaire eût mené aussi rondement son affaire. Après tout, la pauvre madame Proze, qui n'avait pas de fille, avait été inhumée l'avant-veille.

- Elle a tout acheté, lui confirma Türhe à voix basse. Tu vas faire ce qu'elle te demande. C'est la nouvelle propriétaire. Veux-tu que je vienne avec ma vieille Citroën, mon garçon ?

A travers la vitre de séparation, les gros yeux saillants de Pricha pouvaient voir l'inconnue se dandiner sur place en lui souriant. Cela lui sembla drôle et il gratta le bourrelet de sa nuque en grommelant :

- En voilà une.

Toujours est-il que la malle fut hissée par le préposé à l'arrière de la camionnette où il roula à son tour tandis que l'inconnue prenait place sur le siège avant, à côté de maître Türhe.

- Allons-y ! lança alors ce dernier.

- Si Stan me voyait… commença mademoiselle Corine Corine, mais elle s'interrompit.

Et le notaire poussa sa vitesse.



*



Les saisons s'écoulèrent. L'été fut chaud. L'hiver fut froid.

Un jour, mademoiselle Corine Corine recourut à l'administration pour obtenir l'aide d'une servante. Enfin installée chez elle elle y avait trouvé entre les murs un tel bric-à-brac, et tout était si crasseux, là-bas, si noir, si lépreux assurément qu'un lavage aux grandes eaux s'imposait, sinon une désinfection en règle. Ce n'était pas pour médire de la pauvre défunte, Dieu sait, mais quand même, l'héritage laissé par la pauvre madame Proze lui rendait la vie bien difficile. A cause de ses jambes, expliqua la nouvelle propriétaire, elle ne pouvait venir seule à bout d'un ouvrage aussi titanesque. Ti-ta-nes-que. Ce furent ses mots. C'est qu'elle était sujette aux vertiges, en plus. Elle brandit ses lunettes pour mettre au défi le fonctionnaire de service qui l'avait reçue de lui prouver que ses vertiges n'étaient pas occasionnés par une myopie déjà ancienne.

- De toute façon, Stan s'opposerait à ce que je m'y attaque toute seule, conclut-elle en riant, et de laisser retomber ses lunettes dans le jabot de son corsage.

Edwige, la servante, avait été adoptée par elle sur-le-champ. Une bonne femme maigre, la chair distendue et veineuse, fagotée d'une blouse trop ample et qui trottinait à longueur de temps les jambes nues, en pantoufles. Comme elles s'étaient déjà rencontrées à l'épicerie, les deux femmes se connaissaient assez pour que les préliminaires s'en trouvent simplifiés, et la barrière sociale eut tôt fait de disparaître entre elles malgré des dehors que mademoiselle Corine Corine sembla ne pas voir.

- Tu n'es pas trop découragée, au moins ? s'inquiétait maintenant mademoiselle Corine Corine.

Elle la suivait partout à travers la bicoque, promenant dans la pénombre la lueur frémissante d'une lampe électrique, la conseillait, disait, en lui passant un seau d'eau qu'elle était allée remplir elle-même au robinet de la cour :

- Stan serait beaucoup mieux que moi à même de te faciliter la tâche, ma vieille. Moi, avec mes jambes, comme tu vois…

Edwige rapporta par la suite aux commères qu'en plus de sa beauté, de sa distinction, de sa continuelle gaieté, sa maîtresse était une demoiselle aussi simple que généreuse. Pas fière pour deux sous en somme malgré sa fortune. A preuve, quelque temps après que tout l'intérieur de la bicoque eut été poncé, puis aspergé de poudre, les tapisseries et les meubles remplacés, la décoration achevée, le tout par Edwige sous le regard approbateur de mademoiselle Corine Corine, celle-ci pria sa servante de la rejoindre chaque après-midi dans la salle à manger pour prendre le thé en sa compagnie, ce qui acheva de rapprocher les deux femmes au point qu'il ne fut pas exagéré de prétendre plus tard qu'une réelle amitié était née entre elles.

Déjà auparavant il n'était pas rare que le soir mademoiselle Corine Corine traverse le corridor de l'étage, en chemise de nuit, pour aller heurter à la porte de la chambre occupée par Edwige. Il semblait alors à la domestique que sa maîtresse n'aurait pu trouver le sommeil sans s'être d'abord assurée qu'elle ne manquait de rien, elle, ni d'eau minérale ni de cette littérature qui favorise le repos des nerfs. Une fois, même, elle lui fit présent d'un minuscule transistor et Edwige avait trouvé dans l'emballage un bristol sur lequel une main instruite avait tracé ces mots :



A ma chère Edwige, dont je suis convaincue qu'elle sera sympathique à Stan.

De la part de Corine Corine



Une autre fois, comme Edwige rentrait du marché, elle fut bien étonnée de ne pas trouver sa maîtresse au rez-de-chaussée comme à l'accoutumée. Elle rangea les achats dans le buffet de la cuisine et, quittant la pièce, elle appela :

- Corine ! C'est moi, Edwige… Je suis rentrée. Tu es montée ?

Parce qu'elle avait même le droit de la tutoyer. Une minute s'écoula. Elle restait là, immobile au milieu du couloir, l'oreille couchée, quand une silhouette familière surgit des profondeurs du plafond, plus exactement du haut de l'escalier en tire-bouchon :

- Vite. Viens vite voir ! Viens, je te dis.

En son absence, mademoiselle Corine Corine avait gagné la chambre d'Edwige, grimpé sur un escabeau, et, à l'aide de quatre clous et d'un marteau, elle avait fixé elle-même une reproduction de Jérôme Bosch au-dessus de son lit !

- Ce n'est pas gai, c'est vrai. Mais c'est si beau, fit-elle.

Elle ajouta :

- Comme dirait Stan.

- Stan ?

Edwige considérait la chose, ébahie, puis elle fut si troublée qu'elle fondit en larmes. C'est ce qu'elle raconta aux commères.



*



- Ainsi tu en es sûre ? Elle a encore dit Stan ?

- Mais oui, puisque je le dis. Stan par-ci, Stan par-là…

- Est-ce son mari ?

C'est que cela intriguait. En tout état de cause, personne n'avait encore aperçu ce Stan dans le village. Qui était Stan ? Tühre, le premier, l'ignorait. Ce qu'il n'ignorait pas, par contre, c'est qu'il n'était pas le mari de sa cliente : elle n'était pas mariée ; elle le lui avait dit dans son cabinet lors de l'acquisition du lot. Pricha s'était enhardi à l'interroger après qu'ils eurent déposé chez elle l'inconnue et son bagage mais le notaire qui, dans ce moment, actionnait le levier de vitesse de sa Citroën, n'avait pas paru entendre.

- Oui, en voilà une, soupirait Pricha.

Voisines, commerçantes, commères, personne, au pays, ne savait qui était Stan. Un groupe se rendit même en délégation à l'hôtel de mairie pour y questionner le fonctionnaire à qui s'était adressée naguère mademoiselle Corine Corine. En vain. Le fonctionnaire, qui portait un nœud papillon, fit observer d'une voix feutrée que répondre à une telle question n'entrait pas dans le cadre de ses compétences. Il confirmait cependant que l'intéressée avait bien évoqué un certain Stan pour garantir le bien-fondé de sa requête, quelque temps plus tôt. Ce furent les mots qu'il employa mais, en sa qualité, il ne pouvait que s'y borner, lui.

La bonne Edwige, elle, répétait qu'elle ignorait autant que les autres qui était le Stan que la nouvelle propriétaire invoquait à tout bout de champ.

- Stan ? Comment je le saurais, qui est Stan ? répondait-elle avec humeur. Est-ce que vous croyez, vous autres, que j'oserais lui presser les vers du nez, avec tout ce qu'elle fait pour moi ? Non. Ça pourrait bien lui déplaire, des fois, et je serais le dindon.

Un matin, alors que mademoiselle Corine Corine avait quitté la bicoque pour se rendre à laudes, Edwige eut pourtant une subite inspiration : aller fourgonner dans les papiers de sa maîtresse. Ce serait bien le diable en effet si elle ne finissait pas par tomber sur un Dieu sait quoi répondant à la question que tout le monde se posait. Eh ! Stan n'était tout de même pas un fantôme ! Il existait bien quelque part une trace, lettre, photo, grigri d'amoureuse, que sais-je ? se prit-elle à rêver. Elle se reprocha de n'avoir pas songé plus tôt à une telle évidence. C'était si simple. Plus simple en tous les cas que d'essayer de soutirer l'information à mademoiselle Corine Corine elle-même, celle-ci fût-elle la plus délicieuse des patronnes. C'est ce qu'elle se dit. Quand l'idée eut germé dans son esprit, la servante s'embusqua derrière une fenêtre et attendit avec impatience que l'autre se fût éloignée sur la route. Puis elle n'eut plus de cesse qu'elle n'ait mis son projet à exécution. Ce fut aussi simple qu'elle l'avait prévu. A ceci près qu'elle ne découvrit rien nulle part. Rien ! Elle avait inventorié tous les tiroirs de la maison jusqu'à ceux de la chambre de l'étage, là-haut. Pieds nus, à cause de ses pantoufles qui n'étaient pas pratiques, elle avait même escaladé tant bien que mal l'échelle menant au grenier où le premier jour le préposé de la gare avait transbahuté la malle d'un coin à un autre avant de l'abandonner sous une lucarne. La malle était vide, hormis quelques fanfreluches si poussiéreuses qu'elle répugna à y mettre seulement la main. Aucune trace de Stan là-dedans, enragea-t-elle, hors de souffle.

Elle renouvela l'opération le lendemain, les jours suivants, et deux semaines, peut-être, se succédèrent sans qu'elle trouvât rien de nature à la dédommager des efforts supplémentaires que lui coûtait son obstination. Le découragement et le dépit commençaient à la remuer à l'intérieur.

Stan ? se récriait-elle à part elle. Stan est un démon, parole ! se disait-elle chaque fois que sa maîtresse l'invoquait en sa présence. Oui, une horrible créature, un Satan, sans doute, même moins que cela encore, et elle s'était mise à le maudire en secret de toutes les forces de son cœur.

Quand elle se tirait la langue dans les miroirs, c'était à Stan qu'elle songeait ! Une lettre, une photo, voire un grigri d'amoureuse ? se répétait-elle, ce faisant. Ah ! Pensez-vous ? Elle ne découvrit rien. Rien ! Ni en haut, ni en bas.

C'était comme elle disait : une lassitude immense s'était emparée d'elle malgré une indignation qu'elle cachait mal à la curiosité grandissante du village.

Ce qui fait que, ce jour-là, elle se sentit près de défaillir lorsque mademoiselle Corine Corine l'eut conviée à se joindre à elle à l'heure du thé.

- Comme ça, malgré cette blouse trop grande ? Un vrai sac… Et cet ourlet, Corine, est-ce que tu as vu cet ourlet ? crut-elle bon de faire remarquer à tout hasard.

Elle avait pincé celui-ci et, pour en faire apparaître la trame misérable, ajourée, le soulevait de quelques centimètres dans l'éclat d'un plafonnier flambant neuf.

- Quoi ? Crois-tu que Stan s'offusquerait de cet ourlet, ma vieille ? lui opposa sa maîtresse en pouffant. S'il était ici, il ne le remarquerait même pas, ton ourlet, je te le dis, moi ! Entre nous, les hommes ne voient jamais ces choses-là… Et puis Stan… Stan !

Edwige en conclut à part elle que Stan n'était peut-être pas si mauvais qu'elle se l'était imaginé et elle admit à voix haute que mademoiselle Corine Corine devait avoir raison. Elle lâcha donc son ourlet et, si elle se retint d'embrasser la patronne, elle ne le fit pas moins dans son for intérieur.

C'est le premier après-midi qu'elle crut que la vérité allait enfin lui être révélée :

- Vois-tu ? Il n'est pas là, certes. Mais moi je peux l'imaginer là où il se trouve en ce moment et souvent même c'est comme s'il était là… C'est cela, l'amour… Mais je suis bien convaincue que toi aussi tu as déjà aimé très fort, n'est-ce pas ? Tu as aimé très fort, jadis, n'est-ce pas ? répéta-t-elle.

Edwige buvait son thé à petites gorgées sonores. Quelques secondes passèrent.

- Mais oui ! souffla tout à coup la bonne femme en s'interrompant une seconde.

- Tu sais donc de quoi je parle, poursuivait sa maîtresse.

Les verres de ses lunettes étincelèrent. Elle avait baissé les paupières. Ses petites mains se saisirent d'une cuillère et celle-ci heurta le bord de sa tasse avec un bruit de clarine.

- C'est comme si… je croyais même l'entendre, vois-tu ? Si je te disais, ma vieille…

Sa voix était soudain à peine audible. Elle se pencha en avant pour reposer la cuillère sur la table. Ses grands yeux réséda dévisagèrent la servante.

- Je suis bien convaincue que vous vous demandez toutes au village qui est… Stan, va… Oh ! si… Ne dis pas le contraire ! Je sais ce que je dis.

Edwige retint son souffle.

- … et comment je me suis procurée tout cet argent, hein ? Avoue. Et puis non. Chut ! J'aime autant que tu te taises. Ne dis rien, veux-tu ? Je comprends cela. Mais je veux que vous sachiez toutes que je ne suis pas riche, contrairement ce que vous pouvez penser. Mon pauvre père, à sa mort, m'a laissé tout juste de quoi acquérir cette maison et l'aménager selon mon coeur. Il me reste encore de quoi vivre quelques années, assurément, deux ou trois au mieux, peut-être, à condition que je fasse bien attention, mais guère plus. Mais, vois-tu ?, je sais bien, moi, que Stan viendra me rejoindre de toute façon avant que l'escarcelle ne soit tout à fait vide. Je le sais, répéta-t-elle en éclatant de rire, et c'est pourquoi je ne m'en fais pas trop, va. N'ai-je pas raison, Stan ? interrogea-t-elle comme si Stan eût été capable de lui répondre.

Mais sans doute était-il inscrit dans les astres que son invitation à se joindre à elle à l'heure du thé ne changerait rien pour Edwige ! Chaque jour, elle guettait une allusion énigmatique, un regard rêveur, un silence propice aux confidences. En pure perte. Quand on l'entourait, au village, où elle faisait désormais figure de coryphée, elle répondait que mademoiselle Corine Corine attendait Stan. C'est tout : elle ne pouvait mieux dire, malgré le déchirement qu'elle éprouvait d'en savoir finalement ni plus ni moins que tout le village rassemblé. Stan était son fiancé, prétendait-elle, et lui devait être bien riche. Oh ! oui. Alors, c'est ce qu'elle répétait aux autres, dont les yeux s'ouvraient grands : Stan était un homme riche. Mais pourquoi s'était-elle établie ici, en ce cas, dans cette campagne ? répliquait-on. Edwige haussait les épaules, irritée. Elle ne s'appelait pas mademoiselle Corine Corine, bon sang, et l'amitié qu'on leur prêtait n'était pas si exempte de principes que sa curiosité dût impliquer pour elle le droit de franchir certaines bornes. D'autre part, aucune des fouilles qu'elle avait entreprises en l'absence de mademoiselle Corine Corine ne lui avait permis d'en savoir davantage sur ce point ni sur aucun autre ; comme elle ne voulait pas passer pour un dindon, rappelait-elle, elle avait donc opté une fois pour toutes en faveur d'une patience polie, craignant en plus qu'une quelconque indiscrétion de sa part ne risque de s'ébruiter jusque sous les combles de l'administration.

Etait-elle folle ? Voici qu'à présent, dans la pénombre de la bicoque, elle croyait à son tour deviner entre elles une présence qui, pour être invisible, à peine une ombre dans l'ombre, peut-être, n'en était pas moins devenue à la longue presque réelle et rien tant que troublante. N'avait-elle pas fini au long des heures par invoquer elle-même l'absent à la manière de la nouvelle propriétaire ?

- Je suis sûre que Stan serait fier de l'éclat de tes petits souliers, lançait-elle par exemple à l'adresse de mademoiselle Corine Corine.

- Hein ? Quoi ? Que dis-tu ? Stan ? Je ne sais. Plutôt, je ne crois pas qu'il remarquerait ce détail, ma vieille. C'est un homme distrait, un cérébral, tu sais… Tu peux comprendre cela, au moins ?

Le cordon de soie qui liait ses lunettes à son cou scintillait à la lumière.

- Est-ce que tu me permets quand même de te poser une petite question, Corine ? finit par demander Edwige.

Ce fut la seule question qu'elle osât jamais lui poser. C'était dans la salle à manger, à l'heure du thé.

- Certes. Que veux-tu me demander, Edwige ? vint à dire mademoiselle Corine Corine en élevant ses deux grands verres devant son visage poudré.

- C'est parce qu'il ne t'écrit jamais, n'est-ce pas ?… Est-ce que c'était au moins convenu au départ ?

- Convenu ? C'est bien le mot que tu as employé ?

Alors mademoiselle Corine Corine avait éclaté de rire. Edwige haletait. Un tic fit fourmiller une multitude de rides dans le coin de sa grande bouche.

- Convenu entre nous ? Ah ! Ah ! Mais oui, ma vieille ! Et cela dès le départ, voyons. Nous sommes d'ailleurs bien conscients l'un et l'autre qu'il ne pouvait en être autrement. Un homme de pouvoir, d'une grande réputation… Est-ce que tu peux comprendre cela ? Un très bel homme, très grand, sportif, doué d'une grande intelligence et d'une grande autorité dans son domaine… Né sous le signe du Lion… Mais parfaitement, du Lion ! Nous sommes si complices, tous les deux… Si complices, sais-tu ? Enfin, puisque tu as aimé très fort, toi aussi, je suis bien convaincue que tu comprends ce que je veux dire. C'est bien ce que tu m'as dit l'autre jour, n'est-ce pas ? Toi aussi tu as aimé très fort…

Et elle fit retomber ses lunettes dans le jabot de son corsage.



*



Trois années s'étaient écoulées depuis son apparition.

Stan n'était toujours pas venu rejoindre mademoiselle Corine Corine au village.

- Je suis certaine que pour les courses il trouverait plus discret que tu te fasses livrer, ma fille.

C'est que maintenant Edwige voulait éviter de courir seule les ruelles. Elle préférait attendre Stan aux côtés de mademoiselle Corine Corine.

Elle l'appelait : ma fille.

Comme mademoiselle Corine Corine ne manquait aucune messe, il eût été facile à tout le monde de l'attendre sur le parvis de l'église et, mine de rien, de l'interroger. Cependant, quelles que fussent sa simplicité et les douleurs qu'on lui avaient attribuées, nul n'osait venir l'interroger.

Comme elle est belle, malgré ses jambes trop larges, murmurait-on comme au début en s'écartant à son passage.

A ce moment-là, on avait tout à fait oublié la pauvre madame Proze.

Pendant l'office, la nouvelle propriétaire demeurait roide au premier rang, enveloppée par le halo vacillant de le sainte table. A l'instar des autres elle se levait, s'agenouillait, s'asseyait parmi les craquements des bancs et les quintes de toux. Deux doigts se saisissaient d'une branche de ses lunettes qu'elle fixait sur son nez chaque fois qu'elle devait lire un verset puis s'élevaient de nouveau pour les faire retomber dans la dentelle de son corsage. Elle refermait ensuite son missel d'un geste rapide et se mettait à chanter, à prier ou à méditer les paroles que la voix de l'officiant faisait rebondir comme des billes invisibles aux quatre coins de la petite église.

Du fond des ténèbres qui semblaient s'épaissir autour d'elle, enfin l'on pouvait inlassablement apprécier la qualité du tailleur gris perle, la volée de tuyaux que formait la veste à la hauteur des hanches, l'élégance de la cambrure qu'elle accusait en remontant par-derrière comme sur les gravures d'autrefois. Dix paires d'yeux étincelants, disposées là en rang serré, ne voyaient qu'elle. On ne se lassait pas davantage de considérer ce profil nimbé de cheveux clairs, frisés au bout, traversés d'éclairs blonds, et cette petite oreille dont l'ourlet délicat semblait perpétuer chez la prieuse un reste d'enfance, retenir en vain l'aveu d'une fragilité qui n'inspirait cependant à personne l'audace de se mêler ouvertement d'un destin auquel on n'entendait rien.

Et Pricha qui laissait échapper à tout propos son :

- En voilà une…

Pricha, le préposé aux gros yeux saillants, ne pouvait s'empêcher de scruter peu ou prou, à travers la vitre de séparation de son guichet, les visages des rares voyageurs à l'arrivée de chaque train, cherchant dans sa mémoire quelque indice physionomique, quelque détail que les parleries du pays lui avaient fourni. Parce qu'au pays il était établi que Stan était un homme d'une trentaine d'années, roux, la nonchalance d'un comte ou d'un baron balte, de longues jambes sportives, vêtu d'un complet de tweed et coiffé sans doute d'une casquette à la façon des étudiants d'Amérique. Maintes particularités, il est vrai, s'étaient ajoutées à ce portrait au fil du temps, se substituant à celles qu'on avait d'abord imaginées ou au contraire venant les confirmer : c'était selon.

- Est-ce Stan ? se demandait Pricha lorsque tel inconnu dédaigneux traversait la gare, une valise à la main.

Le bruit courut un jour qu'on avait aperçu Stan. Il était arrivé par l'express de minuit et quelqu'un l'avait aperçu remontant la rue principale. Il était entré dans la cabine téléphonique, en face du bureau de tabac. Il y était resté longtemps à parler avec animation au téléphone.

Mais Edwige ne sortant presque plus, il fut bien difficile d'ajouter foi à pareille histoire.



*



Un matin, mademoiselle Corine Corine se rendait comme chaque matin à l'église. Le jour n'était pas encore levé au-dessus de l'indentation des toits. Elle empruntait toujours le même itinéraire : en passant devant l'Hôtel des Voyageurs. Malgré cela elle ne vit pas la voiture surgir en haut de la côte, et quand celle-ci freina il était naturellement trop tard.

La voiture l'avait heurtée. Sans doute mademoiselle Corine Corine n'eut-elle pas le temps de comprendre que c'était un accident. Voilà pourquoi elle n'avait poussé aucun cri.

Comment, aussi, se fût-elle préoccupée de mettre ses lunettes cette fois-là ? Elle ne les mettait jamais dehors, avait dit souvent la bonne Edwige, au village.

Quant à maître Tühre, qui était sorti de sa Citroën, c'est ce qu'il reconnut d'abord, jonchant le bas-côté de la route : la paire de lunettes sur laquelle il avait manqué de poser le pied. Il nota au passage qu'un fragment de cordon y était resté attaché. Plus loin, après quelques pas dans la terre spongieuse, il se baissa pour ramasser un soulier : c'était un petit soulier beige garni d'une boucle chromée qu'il avait reconnue aussitôt. Il remit le soulier dans l'herbe, là où il l'avait trouvé.

Tühre continua d'inspecter l'obscurité. Il s'était éloigné de la camionnette. Il fit le geste de frotter une allumette. Il pensa un moment à revenir sur ses pas dans le dessein de rallumer les phares de sa camionnette qu'il avait éteints tout à l'heure par réflexe, mais il se ravisa. Il dut penser que leurs faisceaux étaient de trop faible portée pour éclairer jusqu'à lui : la camionnette était vieille ; il faudrait bientôt la remplacer, se dit-il.

Probable en outre que le corps avait dû être projeté à quelques mètres de l'endroit où il l'avait heurté : oui, se dit-il, il avait dû rebondir là, sur ce muret de vieilles pierres, à sa droite, contre lequel lui-même venait de buter. Oui ! Non ! Que penser ? Il chercha une tache de sang. Il avait dû perdre la tête. Il frissonna, eut un haut-le-coeur. Il ne savait plus. L'herbe était humide. Une seconde il s'affola. Il songea même que tout cela n'était qu'un rêve, qu'il allait bientôt se réveiller dans son lit surmonté d'un dais et ne plus avoir à souffrir la vue du corps inerte sur lequel il venait en réalité de trébucher. Car voilà ce qu'il considérait depuis une éternité sans s'en rendre compte : un corps inerte. Mais oui. Longtemps plus tard il s'en souviendrait encore : ces deux yeux réséda qui le regardaient fixement, c'en était trop, pour un vieil homme comme lui !

C'était bien les yeux de mademoiselle Corine Corine qui le regardaient ainsi, en plus. Il ne trouva aucune tache de sang. Sa cliente gisait à ses pieds, son petit sac de croco entrouvert sur sa poitrine. De celui-ci, une lettre dépassait. Il eut conscience de se pencher et de tendre la main, d'attirer la lettre à lui, puis de déplier la feuille qui se trouvait à l'intérieur.

Sur cette feuille, il était écrit ceci :



Mademoiselle très chère,



Tout d'abord, je voudrais vous dire un grand merci pour votre visite de l'autre jour à madame Rita. Ce n'est pas tous les jours que j'ai l'honneur de recevoir ici quelqu'un comme vous, vous devez bien vous en douter. Ah ! Si c'était comme ça tous les jours, mon métier ne serait pas ce qu'il est. Question ragots, je veux dire. Il ne faut pas non plus que je me plaigne trop, remarquez : il paraît qu'au Moyen Age on m'aurait grillée vive sur le bûcher. Voilà, j'ai donc étudié votre thème comme je vous l'avais promis et je suis en mesure maintenant de vous confirmer ce que je vous ai dit à la fête, boule à l'appui. Les astres sont formels, j'ai vérifié : ce sera un homme très riche et peut-être même un roi, mais ça je ne peux pas vous l'assurer avec certitude puisque vous n'avez pas pu me dire l'heure exacte de votre naissance. Quand même, moi, je crois que vous méritez un roi. Un roi sportif, né sous le signe du Lion. Je vois chez lui une grande passion pour la peinture hollandaise. Vous vous comprenez l'un l'autre instinctivement, sans même vous adresser la parole ! C'est ce que je pense et que je vois pour vous deux. Il entrera dans votre vie dans quatre ans au plus tard. Je vous le garantis, bien que vous n'ayez pas pu me dire l'heure exacte de votre naissance, c'est inscrit dans les astres. Puis je vois une petite maison dans un village. Vous allez acheter cette petite maison avec l'héritage que vous a laissé votre pauvre papa. Enfin je vois la campagne, des champs, plein de champs, une servante aussi, très dévouée, mais dont vous devrez vous méfier, c'est moi qui vous le dis : je la vois très bavarde. Alors qu'il sera en voyage, le monsieur –peut-être un roi !- s'arrêtera dans votre village et dormira à l'Hôtel des Voyageurs. Comme c'est un homme très convenable, il se rendra à la messe dès le lendemain et c'est là que vous vous rencontrerez. Surtout, faites bien attention. Ne le manquez pas. C'est un homme admirable mais pressé, susceptible ! Beaucoup de caractère. Gardez toujours vos lunettes sur vous et n'hésitez pas à en faire usage quand il le faudra, n'est-ce pas ? Vous m'avez demandé son nom. Ça aussi, je peux vous le dire, puisque vous m'avez donné le supplément que je vous avais demandé, c'est également inscrit dans les astres : il s'appellera Stan. Ce sera un grand amour et vous aurez beaucoup d'enfants. Dans quatre ans au plus tard !

Longue vie ! Et n'oubliez pas la bonne vieille madame Rita, mademoiselle ! Ma roulotte vous restera toujours ouverte, à vous mais aussi au roi !.



Madame RITA

(Voyance – boule de cristal – tarots – lignes de la main – désenvoûtement - guérisons à distance)



Suivait un post-scriptum :



N'oubliez pas la prochaine fois de m'indiquer la date exacte de votre naissance : c'est toujours plus pratique pour moi.



*



Et l'on raconterait que le notaire, cette fois encore, avait mené rondement son affaire : la pauvre mademoiselle Corine Corine n'était pas plutôt morte et enterrée qu'il mit en vente et la bicoque et ce qu'elle contenait, aucun héritier ne s'étant fait connaître.

Deux jours étaient passés quand un inconnu se présenta à son étude pour se porter acquéreur du lot.

Ce fut bien entendu Pricha qui fut invité par Tühre, quelques heures plus tard, à transporter dans sa camionnette le bagage du nouveau propriétaire depuis la gare jusqu'à la bicoque. Quant à Edwige, mandée la semaine suivante par la mairie, elle devint la servante de celui qu'elle prit l'habitude de nommer le roi de Prusse au milieu des commères du village.



Paris, juin 2002
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