Le Rendez-vous

par

GERARD TISSOT

Malgré le soleil qui écrase la place poussiéreuse devant l’hôtel, la chambre est dans la pénombre. Seuls quelques rayons lumineux tentent de se frayer un chemin entre les persiennes mal jointes de l’unique fenêtre.

Voilà trois jours que l’homme attend son rendez-vous dans cette chambre sordide. Tous ses gestes sont maintenant automatiques. Il ne se lève plus de son lit que pour aller sur une chaise branlante près de la fenêtre, aux toilettes dans le couloir ou pour commander au téléphone un peu de nourriture et beaucoup d’alcool.

Il est assis devant la fenêtre lorsqu’il entend un léger rire, il entrouvre les persiennes. Sur la place deux enfants jouent avec un chien maigre. Cette scène lui rappelle des images qu’il croyait à jamais disparues.

Lola et son chien.

Lola et son chien dans la cour de la maison.

Voilà des années qu’il n’a plus pensé à elle.

Qu’il l’a chassée de son esprit.

Pendant un moment il tente, sans succès de retrouver le nom du chien. Mais c’est si loin, tant de choses se sont passées depuis et l’alcool ingurgité pendant toutes ces années a creusé lentement des sillons de vide dans sa mémoire.

Que peut-elle bien faire en ce moment ? Comment est-elle ?

Les yeux clos, il essaie de l’imaginer.

Autrefois il arrivait bien à se créer des images d’ailleurs. Il lui suffisait de fermer les yeux, de penser fort à celle ou celui qu’il voulait voir et une scène se déroulait dans sa tête comme au cinéma ou à la télé. Mais depuis qu’il avait quitté la maison, les yeux fermés il ne voyait que du noir et quelques ombres.

Les deux enfants dans la cour on pourtant fait surgir l’image de Lola qui devient de plus en plus nette.

Il rouvre les yeux et observe la petite fille et le petit garçon sur la place. Elle court, en riant derrière le chien, et soudain il a une envie folle de revoir Lola, il lui a fait tant de mal sans le vouloir.

L’image de Lola, les yeux pleins de larmes, envahit son cerveau fatigué. Il porte à ses lèvres la bouteille de gin et boit une grande rasade pour chasser la petite fille en pleurs.

Il était parti la laissant dans la cour, avec son chien et sa peine. Mais il fallait qu’il s’en aille, qu’il quitte ce pays où le temps ne passait pas. Il n’en pouvait plus, il étouffait et les yeux suppliants de la petite fille ne pouvaient l’empêcher de l’abandonner.

C’était pour survivre, pour respirer.

Pépé sur le pas de la porte les observait, il n’avait pas fait un geste pour le retenir.

Puis Lola avait comprit soudain que rien n’y ferait, qu’elle ne pourrait le retenir. Elle l’avait regardé de ses grands yeux noirs. Regard résigné qui lui transperça le cœur pire que les larmes. Elle s’était retournée et lentement avait rejoint Pépé.

C’est la dernière image qu’il avait d’elle, de dos dans la cour marchant lentement vers Pépé.

Douze ans après il est dans cette chambre d’hôtel, attendant son rendez-vous avec une soudaine envie de revoir Lola qui lui tord le ventre.

Comment a-il pu l’oublier ? Ces douze ans ont bouffé ses souvenirs. Et maintenant Lola revient éclairer sa mémoire.

La revoir une fois ou entendre sa voix.

Il suffit de faire le numéro de téléphone de Pépé et peut être..



Il prend l’appareil posé sur la table à coté de sa chaise. La main posée sur le combiné, il n’ose plus un geste. Il connaît toujours le numéro par cœur. Elle est sans doute encore dans la maison, là bas. Il a appris, par un ancien habitant du village rencontré un soir de beuverie, que Lola n’avait pas quitté Pépé.

Mais si elle décroche que pourrait-il lui dire ?

Comment expliquer douze ans de galère, de lente plongée vers le néant. Comment en quelques mots lui dire l’alcool, les cauchemars qui rongent les pensées et expliquer ce qu’il attend dans cette chambre.

Comment lui parler du rendez-vous ?

Pourrait-elle reconnaître sa voix ?

Il soulève le combiné le met contre son oreille, la sonnerie attend qu’il compose le numéro.

Il fait le 5, le 2.

Et repose le téléphone.

Sur la place la petite fille est maintenant seule, le chien assis à quelques mètres d’elle la regarde. Les bras levés vers le ciel elle tourne sur elle-même en chantant. Il n’entend pas les paroles, mais il les devine tristes car la petite fille ne sourit pas. Soudain le garçon réapparaît sur la place. La petite fille s’arrête de tourner et de chanter, elle sourit au petit garçon qui la prend par la main et l’entraîne avec lui.

“ C’est ce que j’aurais du faire, il y a douze ans, emmener Lola avec moi. Avec elle j’aurais pu tenir, ne pas sombrer ”

Dit-il à haute voix.

“ C’est parce qu’elle n’était pas là que tout a mal tourné. C’est parce que je l’ai laissée les yeux pleins de larmes dans la cour que j’ai tout loupé “

D’abord dans un bar, une simple bagarre qui tourne mal. La nuque du type qui tape sur le comptoir. La cavale pendant des mois, recherché pour meurtre. Puis l’arrestation, le jugement, la prison. Cinq ans de barreaux, d’humiliations, de combines pour survivre et puis la sortie, marqué à jamais, l’errance sur la route. Les rencontres sans lendemain, les petits boulots et l’alcool. L’alcool pour tenir, pour oublier. Oublier les routes poussiéreuses, les longues nuits sans sommeil sous un arbre ou dans une grange pour s’abriter de la pluie.

Et un jour la rencontre qui fait croire. Celle qui fait bondir le cœur que l’on croyait éteint. Julia, sa Julia, petite, fragile qui peut être lui rappelait une petite fille en pleurs dans une cour.

Julia, emportée par la mort.

Une mort à quatre roues. Putain de voiture noire qui ne s’était même pas arrêtée après l’accident.

Il est resté des heures sur le bas cotés de la route, Julia dans ses bras, il lui a chanté toutes les berceuses qu’il connaissait.

Puis il s’est levé, l’a prise dans ses bras jusqu’à la rivière. Le courant l’a portée un instant comme pour la présenter aux arbres, puis elle a disparue engloutie dans les tourbillons.

Il a cherché la voiture noire pendant des mois sans succès, alors il s’est vengé sur toutes les autos noires rencontrées. Il ne sait plus combien de carcasses brûlées jalonnent sa longue route. Jusqu’a ce qu’il obtienne ce rendez-vous.

Il décroche une nouvelle fois le téléphone compose le numéro jusqu’au bout.

Trois sonneries, puis une voix, celle de Lola. Il la reconnaît immédiatement.

“ Allô ?”

Il va répondre lorsque la porte de la chambre s’ouvre :

“ Merde ! A quelques secondes près ”

Il pense.

“ Allô ?”

Refait Lola à des milliers de kilomètres.

Il raccroche :

“ Bonsoir, je vous attendais ”

Il dit.

La mort fait un pas dans la chambre et referme la porte.
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Vos commentaires

Une écriture sobre et bien rythmée. L'intrigue est intéressante : le mystère qui règne autour du personnage de Lola est prégnant, et accompagne le suspense.
J-M Tartayre

Le samedi 10 Septembre 2006

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Gérard Tissot

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