Peur Mortelle

par

OLIVIER LANVIN

Ce n’était pas une bonne idée d’avoir choisi de lire ce bouquin le soir où il se retrouvait seul dans cette grande maison vide. Olivier n’était pas spécialement du genre impressionnable, les histoires de vampires et de loups-garous le laissaient de marbre, mais il devait bien l’avouer, la nouvelle fantastique qu’il venait de lire lui laissait une désagréable impression de malaise. Il avait le sentiment déconcertant que le texte qu’il venait de parcourir avait été écrit par quelqu’un qui n’ignorait rien de ses peurs intimes, de ses névroses les plus enfouies, des cauchemars qui le hantaient depuis l’enfance. Etrange aussi comment l’épisode à peine évoqué de la « nuit de tempête » avait réveillé en lui un souvenir ancien, un épisode de son adolescence qui l’avait marqué à jamais et dont il n’avait jamais osé parler à quiconque de peur de se rendre ridicule, de crainte qua sa voix ne s’étrangle brusquement dans sa gorge au milieu d’une phrase, comme cela lui arrivait encore parfois lorsque l’émotion suscitée par ses propres mots le submergeait et l’étouffait comme un nœud coulant qui se serait brutalement resserré sur son cou.

Il s’en souvenait à présent, il avait bien cru cette nuit-là devenir fou. Il avait brusquement eu une révélation, un éclair de lucidité absolue, comme le reflet en négatif de l’illumination des moines bouddhistes. Et il se rappelait de sa panique, de la terreur pure qu’il avait éprouvée en sentant sa raison sur le point de chanceler, il lui semblait encore ressentir cette réaction physique de son cerveau, cet instinct de conservation qui lui hurlait de ne plus penser à rien, de vider son esprit de toute pensée, de toute image, comme s’il avait pu en prendre le contrôle ! Et cette indicible vérité qui lui était apparue dans son effarante nudité, était d’une simplicité, d’une limpidité telle qu’il lui semblait, et c’était cela le plus effrayant, absolument impossible de l’oublier une fois qu’elle était parvenue à sa conscience, quels que fussent les efforts désespérés de son intellect pour en effacer l’image. In extremis pourtant, il avait réussi, il se demandait encore comment, à refouler le tourbillon de néant où il était sur le point d’être aspiré, à l’enfouir frénétiquement dans les profondeurs de son inconscient, et avait finalement sombré dans un sommeil semi-comateux.

Le lendemain matin, il lui avait semblé émerger d’un mauvais rêve, mais il gardait la conviction intime que la chose était toujours là, tapie quelque part dans les replis sombres et inexplorés de son cerveau, et qu’il suffirait d’un rien pour la ramener à la surface de sa conscience. Plus tard, une fois l’onde de choc amortie par le temps, il s’était appliqué à trouver à cette expérience toutes sortes de justifications rationnelles en rapport avec le psychisme perturbé de l’adolescence. Mais il n’ignorait pas en même temps, qu’il s’agissait là de tentatives d’explication a posteriori, et il savait que cette expérience avait été si réelle, si unique, si incommunicable que même après toutes ces années, il gardait au fond de lui la terreur sourde qu’un incident fortuit, un épisode de fièvre ou de grand vent ne suffise à le replonger dans ce maelström de folie et de mort.

Et à présent, allongé dans l’obscurité silencieuse de sa chambre, il se sentait dans un état d’esprit dangereusement proche de celui où il s’était trouvé lors de cette fameuse nuit, et insidieusement, petit à petit, la perspective de revivre ce cauchemar commençait à prendre une tournure de moins en moins invraisemblable : Il percevait dans son corps de subtiles modifications qui lui semblaient être les signes avant-coureurs d’une crise de panique : sa respiration était un rien plus courte, il lui semblait entendre plus distinctement les battements de son cœur contre l’oreiller. Il changea de position, redressant la tête pour ne plus focaliser son attention sur son rythme cardiaque. Mais les ténèbres environnantes semblaient elles-mêmes agir comme un énorme oreiller appliqué sur son visage et l’oppressant de toutes parts. Il alluma sa lampe de chevet et s’assit. Se détendre. Respirer à fond, plusieurs fois. Il continuait de sentir le sang battre à ses tempes trop rapidement. Se concentrer sur un objet, la poignée de la porte, là-bas, par exemple, et ne penser à rien d’autre. Mais il s’aperçut alors qu’un phénomène étrange affectait sa vision : la poignée de la porte lui semblait très proche, alors qu’elle se situait à plusieurs mètres ; il avait la sensation de pouvoir la toucher, comme s’il s’agissait d’une poignée minuscule à quelques centimètres de ses yeux ; puis tout à coup, elle lui semblait immense et très éloignée. Toute la pièce lui paraissait ainsi alternativement se contracter et se dilater au rythme de son pouls qu’il recommençait à sentir s’affoler. Il ferma les yeux pour échapper à cette sensation déroutante, mais des images affreuses se formèrent alors sur le fond rouge de ses paupières baissées : Des visages lui apparaissaient, là aussi de façon alternée, de transformant brusquement l’un en l’autre : C’était tantôt un faciès émacié et grimaçant, creusé de rides profondes et noires, à la peau fripée et donnant une impression de pourriture ; tantôt un visage rond et lisse, énorme, comme gonflé d’une pression interne qui faisait disparaître les yeux, la bouche, le nez qui n’étaient plus que des points qui faisaient ressembler l’ensemble à un capitonnage monstrueux et étouffant. L’effet d’ensemble était horrible à voir.

Il connaissait bien ces visages : Ils hantaient déjà parfois ses fièvres nocturnes quand, enfant, il se recroquevillait sous ses couvertures pour fuir (en vain !) leur cortège de fantasmagories; mais aujourd’hui leur présence, débarrassée du foisonnement imaginatif de l’enfance, avait quelque chose de plus concret, de plus fondamentalement hostile; ils semblaient lui dire : « Tu vois, nous sommes toujours là. Tu es adulte et raisonnable, et pourtant nous sommes toujours capables de te terroriser ».

Il sentit son crâne se hérisser et un frisson glacial lui parcourir l’échine. Dehors, le bruit du vent dans les arbres lui semblait plus fort que tout à l’heure. Il regarda ses mains, elles lui paraissaient gigantesques. Et elles tremblaient. « De quoi as-tu peur ? » se répétait-il. «C’est ridicule, il ne peut rien t’arriver, tu es en sécurité, à l’abri et en bonne santé ! ». Mais la peur abjecte qui l’envahissait comme une marée montante n’avait que faire de la logique et des raisonnements : Son cœur battait à un rythme affolant, une sueur glacée lui coulait entre les épaules et sa respiration s’était faite haletante.

Il lui fallait agir, vite, avant que la situation ne devienne complètement incontrôlable. Il ne fallait plus tergiverser : il avait besoin d’aide. Il se rua vers le téléphone posé sur sa table de chevet, avec l’intention d’appeler le Samu. Le simple fait de parler à quelqu’un suffirait peut-être à rompre ce cercle infernal.

Dans sa précipitation, il heurta la lampe de chevet dont l’ampoule éclata dans un éclair bleuté, le plongeant à nouveau dans l’obscurité. L’effet psychologique fut catastrophique : La panique le gagna totalement, instantanément. Il tituba en pleurant, haletant, désormais incapable de se maîtriser, heurtant les meubles, se cognant à la cheminée, cherchant désespérément l’interrupteur mural près de la porte. Il tâtonnait le mur tout au long du chambranle, fiévreusement mais systématiquement, de chaque côté, sans le trouver. Sa poitrine lui faisait mal. Alors il sut. Et à la seconde même où il comprit, une douleur fulgurante, intolérable, lui écrasa la poitrine…..Et tandis que l’épouvante qui le paralysait atteignait son paroxysme, une petite partie de son cerveau, très loin, semblait continuer à raisonner froidement et, lentement, au milieu du chaos qui l’assaillait de toutes parts, la certitude qui le hantait depuis des lustres se faisait jour et lui apparut brutalement avec une netteté aveuglante: il allait simplement mourir de peur.


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