La Peur Salvatrice

par

SEBASTIEN GARLOT

Patrice descendit la dernière marche, et se dirigea vers la porte de l’immeuble. Son chien, Gabi, un cocker de huit ans l’y attendait. Sa queue frétillait, et il jetait de fréquents regards en arrière pour évaluer la progression de son maître, et l’inviter, d’un air implorant à aller plus vite. Cela fit sourire Patrice. Tous les soirs depuis que Gabi était dressé à sortir, cette situation se reproduisait, mais le chien se comportait de la même façon, comme s’il espérait par quelque miracle, parvenir à sortir de l’immeuble, gambader plus tôt, et prouver ainsi à son maître, qu’il avait raison de se dépêcher. Mais comme dans la majorité des cas, Patrice ouvrit la porte lui même, et le chien s’engouffra par l’interstice dès que celui-ci fut assez large pour le laisser passer.

Comme d’habitude, le chien partit dans la mauvaise direction et un sifflement le rappela à l’ordre. Il opéra un brusque changement de trajectoire, et prit le chemin qui menait à l’arrière du bâtiment, où il pourrait faire ses besoins dans le peu de verdure que possédait le quartier, sans souiller les trottoirs.

Gabi passa en sprintant à côte de lui, pour prendre de l’avance sur son maître.

" Connard ! ", lança Patrice avec un sourire. Il était 22h20, en ce soir du mois de janvier, la pleine lune brillait, accrochée dans le ciel tel un soleil nocturne à bout de forces. Un coup de froid s’était abattu sur le sud de la France, et l’air, bercé par une légère brise, en devenait " piquant ". La température légèrement inférieure à zéro, avait contraint Patrice à bien se couvrir, pour éviter de grelotter. Le film venait de s’achever et l’heure de la corvée " promenade du chien " s’était pointée du même coup. Le soir c’était son tour. Patrice ne savait plus comment cela s’était décidé, et il s’en moquait. Il ne détestait pas prendre l’air avant de se coucher, mais ce soir il faisait froid, et il avait hâte de voir le chien se soulager pour pouvoir rentrer.

Derrière l’immeuble où il habitait, se trouvait un carré de pelouse avec une décoration florale mal entretenue, et un vieux cerisier dont les fruits aigres, faisaient plus le bonheur des moineaux que des gamins du quartier. Diverses allées goudronnées le traversaient et permettaient d’accéder à d’autres bâtiments du lotissement, ou à la terrasse qui se situait en leur centre. Patrice avait un itinéraire prédéterminé qui les utilisait. Il jeta un coup d’œil aux balcons et fenêtres sur ce petit " jardin ", mais il n’y vit que pièces étreintes et volets fermés. Il reprit son chemin. Peu importait. Son attitude était plus machinale qu’intéressée.

Gabi avait disparu de son champ de vision. Il ne s’en alarma pas, lui aussi avait ses habitudes. Il le sifflerait quand il le jugerait nécessaire.

Le silence planait sur le quartier. Seuls quelques moteurs de voitures étaient audibles au loin. On n’entendait pas un insecte, pas un oiseau, mais en plein hiver ça n’avait rien de surprenant.

Patrice se retrouva en face du muret qui protégeait la propriété située en face de son immeuble, de l’autre côté d’une petite route surélevée, qui faisait en quelque sorte office de frontière entre le groupe d’immeubles et un lotissement de maisons individuelles, plus ou moins proches les unes des autres. Cette propriété était grande avec une surface de terrain importante, à la flore abondante. Le mur qui la protégeait était large et bas, mais le verre brisé qui l’incrustait empêchait toute intrusion. Patrice aurait aimé savoir ce qu’il y avait à l’intérieur, mais bien qu’habitant au deuxième étage, la situation de l’appartement de sa famille, exposé au nord ne lui permettait pas d’assouvir sa curiosité.

Il se souvint des temps où il était plus jeune, lorsque pendant l’hiver, comme ce soir, il devait sortir le chien alors que la nuit était tombée. Même en avançant le plus possible l’heure de la promenade, il devait évoluer au sein de l'obscurité. Cette propriété faisait alors travailler son imagination. Il se représentait des créatures cachées derrière le muret attendant qu’il ait le dos tourné pour l’attaquer. A l’époque la simple vue de ce petit mur suffisait à lui donner des frissons, mais il se forçait à le fixer car il savait que tout ce à quoi il pensait n’existait pas, et qu’il était ridicule d’avoir peur. Et même au cas où vampires, loups-garous, trolls ou autres monstres extra-terrestres assoiffés de sang humain, pourraient être cachés là, ils ne pourraient sortir de leur cachette si Patrice gardait les yeux fixés sur le petit mur, qui devenait alors une barrière magique infranchissable.

Patrice sourit en repensant à tout cela. Brillant étudiant en économie il était avant tout passionné de science-fiction. Cette passion lui avait valu quelques frayeurs dans sa vie réelle, par le passé. Mais il lui pardonnait. Il se félicitait même d’avoir été bercé, peut être plus que les autres, par toutes ces légendes, bonnes ou mauvaises, tout au long de son enfance. Il jugeait que chaque jeune devrait apprendre la vie en passant par le merveilleux et l’imaginaire. A l’instar de certaines personnes, il trouvait cela sain et parfaitement normal.

Gabi, revenu dans les parages, s’approcha de lui et se frotta à ses jambes. Patrice se baissa et lui donna une caresse. Il se redressa et leva les yeux vers les étoiles, une autre de ses habitudes. Ce soir le ciel était bien dégagé, et la voûte céleste était magnifique. L’espace aussi, ainsi que toutes les questions qu’il posait, l’attirait. Il ferma les yeux et inspira profondément l’air frais, la tête toujours en arrière, goûtant le simple bonheur d’être là, dans la tranquillité du soir, en bonne santé.

Gabi revint se frotter à lui, en se faisant plus insistant. Patrice le caressa à nouveau mais le chien, insatisfait, gratta le bas de son pantalon avec fermeté. Il avait les oreilles et la queue basses. Bizarre se dit Patrice, il ne fait cela que quand il a un truc à se reprocher.

Un bruit attira son attention. Un bruit de branche cassée semblait- il, qui venait de l’autre côté du mur. Le chien tourna la tête dans cette direction. Puis il fit mine de partir, et s’arrêta pour se retourner vers son maître, lui demandant implicitement de le suivre. Il avait toujours la queue basse et affichait un air effrayé. En temps normal, il se serait mis aux aguets, comme ses instincts de chasseur le lui auraient soufflé. Attendant un éventuel chat à poursuivre.

Un autre bruit plus proche et plus distinct se fit entendre. Un crissement de feuilles. Cette fois Gabi gémit et commença à s’éloigner, en scrutant, tantôt son maître, tantôt la direction d’où venait le bruit.

Patrice ne savait que faire. Il semblait que quelqu’un ou quelque chose se trouvait de l’autre côté du mur, mais l’attitude du chien le déroutait. Gabi n’était pas un froussard, et il serait restait près de son maître pour le protéger au cas où un éventuel danger se présentait. Or le chien semblait fuir. Il disparut bientôt à l’angle de l’immeuble, non s’en s’être arrêté une dernière fois pour fixer son maître, puis repartir après un dernier regard vers le mur. Patrice se trouvait maintenant seul. Il regarda à son tour le mur, et une vieille peur remonta en lui. Une peur insidieuse et inconsciente qui lui donna des frissons. Une peur qui lui disait, qui lui criait de fuir. Cette peur qu’il avait appris à maîtriser, puis oubliée, qui lui soufflait que le monstre était là, derrière le mur, et qu’il attendait qu’il ait le dos tourné pour... " Non, ridicule " se dit-il, " je ne suis plus un gamin ". Un autre craquement se fit entendre, très près celui-là. " Je ne vais quand même pas m'enfuir, sous prétexte qu'un animal quelconque a marché sur une brindille, ou que mon chien se barre parce qu'il a froid ! "

Il décida de rester là, face au mur, de l’autre côté de la route. Il défia les ténèbres. Il prit un air décontracté, au cas où quelqu’un le verrait là, et attendit. A son âge, il ne devait pas succomber. Ce devait être un vestige de sa peur infantile. Très bien ! Il allait s’en débarrasser une bonne fois, et il en rirait en se mettant au lit.

Quelques secondes passèrent. Le bruit des voitures semblait plus lointain, et le silence paraissait plus pesant. Mais c’était normal se dit-il : " Un petit moment pathétique pour ménager le suspense ". Il allait partir, satisfait, quand un nouveau bruit se manifesta, indéfinissable celui là. Ses yeux étaient rivés sur le muret. La brise faisait vibrer les feuilles des arbres situées au-delà, et le fond noir du ciel donnait au tableau une atmosphère d’étrangeté presque palpable.

Une vague de peur le submergea. " Fuis ! "... " Non ! "...

Alors l’impossible se produisit. Une main velue, ou plutôt une patte, passa par dessus le muret. Patrice le reconnu aussitôt pour l’avoir tant de fois imaginé. C’était un loup-garou. Il ne paraissait pas s’émouvoir outre mesure du verre brisé qui jonchait le sommet de l’obstacle qui le séparait de sa proie. " Oui, sa proie ", pensa-t-il " je suis sa proie "... "Fuis ! ", cria la voix dans sa tête. Mais il ne pouvait pas, il ne pouvait plus. Il était paralysé de frayeur, hypnotisé par les yeux rouges du monstre qui le fixait en enjambant maintenant le muret.

Le loup sauta enfin et atterrit sur la route, à cinq mètres de lui. Accompagnant sa réception, il s’accroupit et resta ainsi, les yeux toujours braqués sur Patrice. C’était un grand loup, un loup énorme au pelage noir qui semblait tout droit sortir de l’enfer. Il attendait. Patrice était pétrifié. Le loup semblait lire dans ses pensées et se délecter de sa peur. Un rictus qui pouvait passer pour un sourire déforma ses traits en découvrant ses dents plus jaunes que blanches.

L’immobilité de son adversaire fit retrouver ses esprits à Patrice. Il s’élança et courut en direction de son l’immeuble.

Il n’eut jamais l’occasion d’y arriver, ni même d’atteindre le premier angle du bâtiment. Le loup, profitant de la position surélevée de la route, sauta lourdement sur son dos et le projeta au sol. Il pensa à hurler, mais le choc lui vida les poumons et l’en empêcha. Il se demanda alors pourquoi il n’avait pas crié avant, quand il en avait la possibilité. Ce furent ses dernières pensées, le loup lui brisa la nuque d’un coup de mâchoires.

Voilà comment fut dévoré Patrice Allibert, jeune étudiant à l’avenir prometteur. Mort, victime d’un loup errant, dernier représentant d’une époque oubliée, que tous ont fait passer à l’état de légende. Mort de n’avoir pas écouté sa peur. La peur, qui si elle est parfois honteuse, est un instinct de base, l’instinct de survie. Un instinct sous estimé et même méprisé de nos jours, mais qui parfois est extrêmement utile. Il ne faut jamais sous estimer le pouvoir de la peur. Elle est parfois bonne conseillère.

FIN

22h42. Eric Sallence, jeune étudiant en économie, reboucha et posa son stylo. Il s’adossa ensuite à son siège et étira ses jambes pour les dégourdir. Un sourire illuminait son visage. Il était satisfait de son travail. Cette nouvelle lui paraissait intéressante. Il allait pouvoir la vendre à un magazine, et récolter un peu d’argent qui l’aiderait bien pour financer ses études. Il écrivait de temps en temps, plus pour son plaisir que par véritable ambition. Mais c’était la première fois que ça se déroulait de cette façon. Il avait une idée fulgurante, tout à l’heure, au moment de sortir son chien, et avait ressenti le besoin impérieux de la coucher sur le papier. Elle était si claire et si originale, qu’il avait dit à sa mère qu’il s’occuperait du chien plus tard, et qu’il n’en avait pas pour très longtemps.

Il consulta sa montre. En fait, ça lui avait pris plus de temps qu’il ne le pensait. Sa mère allait râler. Mais qu’importe, il était content.

Il se leva, enfila une veste et se dirigea vers la porte. On était en plein hiver et il faisait froid dehors. Il fallait bien se couvrir.

" Max ! ", appela-t-il, " on va promener... ". Le chien se rua vers lui en frétillant de la queue. Sa mère lui jeta un regard lourd de reproches. Il sortit.

Il descendit rapidement les deux étages, franchit le petit couloir qui le séparait de l’entrée de l’immeuble, et ouvrit la porte pour permettre à son chien impatient d’aller se dégourdir les jambes.

Il quitta l’atmosphère tiède de son immeuble, pour s’engager dans la fraîcheur de la nuit. Dans le ciel la pleine lune brillait. Heureux, il siffla son chien, et longea le bâtiment pour le contourner, et accéder au petit parc situé derrière.

On retrouva son corps le lendemain, dans une propriété contiguë au lotissement. Il avait subi de nombreuses mutilations, perpétrées par quelque animal enragé, qui s’était régalé de nombreuses parties de son corps. On ne connut jamais les circonstances de la mort d’Eric. Son chien fut retrouvé à ses côtés, mais l’autopsie révéla qu’il était incapable de commettre le forfait. Sa mère trouva sur le bureau une nouvelle écrite de sa main qui la bouleversa, mais elle n’en parla à personne.

Eric Sallence, amateur de science-fiction et de phénomènes bizarres, aurait dû s’interroger sur la soudaineté de son inspiration ce soir là. Son talent naissant d’écrivain lui fut probablement fatal, puisqu’il ne pensa alors qu’à en tirer une histoire. Il ne compris qu’au dernier moment que Patrice Allibert et lui même n’étaient qu’une seule et même personne.

Patrice trouva une mort affreuse à cause de ce sentiment puéril qu’est la honte d’avoir peur. Quelle idiotie quand on y pense puisque la peur est un instinct de base directement lié à la survie. Mais qui ne fait jamais d’erreur ?

Eric mourut, lui, d’avoir omis la possible existence de toutes ces choses qui le passionnaient tant. Je ne pense pas seulement aux loups, mais aussi aux phénomènes paranormaux. L’ensemble des événements que la science est incapable d’expliquer. Peut être, en vieillissant, Eric aurait il appris à maîtriser ce don sous jacent que les chercheurs aimeraient tant comprendre, et que, lui, possédait à un degré plus important que la moyenne : la prémonition..

Evidemment, la prémonition est beaucoup plus proche de la reconnaissance scientifique que les loups-garous. Mais la rédaction de cette nouvelle m’a beaucoup troublé. J’aimerais mourir dans mon sommeil à l’âge respectable... du siècle. Or l’endroit où j’habite trouverait une assez bonne description dans les pages qui précèdent.

Aussi, croyez moi, lorsque la nuit venue, je dois sortir mon chien, je suis à l’écoute du moindre bruit. Et si mon cher petit épagneul manifeste le désir de rentrer, je ne me fait pas prier : je le suis et en pressant le pas.

Les chiens n’ont peut être pas de don prémonitoire, mais ils sentent le danger mieux que nous. Et mis à part la folie de certaines bêtes, quand ils ont peur, ils ne s’embarrassent pas de cas de conscience...ils fuient. Et ils ont bien raison

VERITABLE FIN.

1991

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