Quelque Chose De Pas Ordinaire

par

MICHEL ROZENBERG



- Monsieur le commissaire, je vous remercie de m'avoir reçu si rapidement. Vous avez probablement du me prendre pour un curieux personnage, mais je puis vous assurer que je n'ai pas l'intention de vous faire perdre votre temps, ni le mien d'ailleurs ! Vous pourrez en juger par vous-même, dès que je vous aurai exposé le motif de ma visite.



Le commissaire Bélanger fronça les sourcils. Il se souvenait parfaitement du coup de téléphone de l'avant-veille au soir. Son interlocuteur, un certain Jean Michaud, désirait le rencontrer de toute urgence, dans le but de lui apporter un témoignage susceptible d'aider à éclaircir une affaire criminelle en cours qui faisait la une des journaux depuis près de six mois et qui restait un mystère total.



- Je ne m'appelle pas Jean Michaud, mais Daniel Leroi. Il m'était impossible de vous donner mes véritables coordonnées. Je soupçonne fort un de mes proches de m'épier. Je suis venu me constituer prisonnier. Je suis bien involontairement le complice du fou sanguinaire que toutes les polices recherchent.



Bélanger fit une moue. Ce dossier criminel était le casse-tête le plus épouvantable auquel il avait été confronté depuis son entrée dans la police, et ce, depuis plus de trente semaines. Un meurtrier courrait les rues de Belgique, semant sur son passage de nombreux cadavres. Ce qui restait en outre l'élément le plus atroce, la plus grande difficulté, était le fait que les victimes étaient retrouvées décapitées, et entiè­rement dévêtues, si bien que leur identification était très complexe.



Mis à part le fait qu'aucune piste, la plus insignifiante soit-elle, n'avait été découverte, la question du mobile restait ouverte. Les victimes étaient aussi bien des hommes que des femmes, et d'âges allant d'une dizaine d'années à soixante, soixante-dix ans.



- Monsieur Leroi, qu'est-ce qui vous fait croire que vous connaissez le meurtrier ?



- J'ai fait sa connaissance à l'époque où cette vague de crimes a débuté. J'étais avec un couple d'amis qui me l'a présenté. Nous avons passé une soirée agréable, et au moment de nous séparer, nous avons échangé nos coordonnées. Dès le lendemain, il m'a téléphoné et a insisté pour m'inviter au restaurant. J'ai accepté. Cela semblait être de la pure gentillesse de sa part. Il m'avait trouvé sympathique et tenait à me revoir. Nous avons mangé dans un des établissements Bruxellois les plus renommés, la Cravache d'Or, où nous avons eu l'occasion de faire plus ample connaissance. Ce n'est pourtant qu'en revenant chez moi, en fin de soirée, et en repensant à celle-ci que je me suis rendu compte qu'il m'avait fait parler pendant toute la soirée, et que je ne savais presque rien de lui. Il avait procédé très habilement, en racontant de très nombreuses anecdotes amusantes ne le concernant pas directement, me faisant ainsi croire que je n'étais pas le seul à parler.



- Et l'avez-vous revu ?



- Oui, bien sur. La date de mon anniversaire était proche, et j'avais décidé d'organiser une réception pour mes quarante ans. Il est arrivé ce soir là très en retard. Il s'est excusé, prétextant une panne de voiture, et en effet, ses mains étaient très sales. Il est monté se rafraîchir, et est redescendu quelques minutes plus tard. Il est ressorti chercher quelque chose dans sa voiture, et est revenu avec un gros paquet. Il m'a expliqué que c'était mon cadeau, mais qu'il me l'offrirait plus tard, en même temps que ceux des autres. Vers minuit, après avoir soufflé les bougies du gâteau, j'ai ouvert les paquets. Et au moment d'ouvrir le sien, il a tenu à dire devant tout le monde qu'il avait voulu m'offrir "quelque chose de pas ordinaire" ! J'y ai trouvé la tête d'un homme, tranchée au niveau du cou, et le fond de la boîte était poisseux. Un épais liquide rougeâtre avait commencé à sécher. Deux femmes se sont évanouies, et je n'ai pas pu retenir un cri de frayeur. Il a éclaté de rire en me demandant si j'appréciais la qualité de l'imitation ! Je n'ai rien pu lui répondre, et mes convives se sont éclipsés en dix minutes de temps, me laissant seul avec lui.



- Lui ? Comment s'appelle-t-il ?



- Julien Laroche. C'est en tout cas sous ce nom qu'il s'est présenté.



- Monsieur Leroi, dites-moi pourquoi chaque fois que vous parlez, j'ai plus que l'impression que le doute est omniprésent chez vous ? Je me trompe ?



- Non, pas du tout commissaire. Mais laissez moi poursuivre. Tout deviendra clair.



- Allez-y.



- Ce n'est que plusieurs semaines plus tard, lorsque le premier cadavre a été retrouvé que j'ai compris. L'autopsie a révélé que la mort datait… du jour de mon anniversaire ! La reconstitution des faits, qui comme vous le savez permit d'identifier la victime m'a forcé à faire le rapprochement avec mon macabre cadeau !



- Qu'avez-vous fait ensuite ?



- J'y arrive, commissaire, j'y arrive. J'ai immédiatement téléphoné à Julien. Là, une désagréable surprise m'attendait. Pas d'abonné à ce numéro! Stupeur ! Incompréhension ! Je l'avais formé à différentes reprises, et la dernière datait de quelques jours à peine ! J'ai contacté la régie, où ils m'ont affirmé que ce numéro n'avait jamais été attribué. Vous imaginez mon désarroi ! En fin de soirée, ce jour là, il m'a appelé. Je lui ai demandé d'où il téléphonait, mais il a simplement ignoré la question. J'ai immédiatement compris que quelque avait changé. Il était froid et lointain, et le ton de sa voix était désagréable. Je n'ai pas eu le temps de placer un mot. Il a prononcé les mots suivants: " Je t'ai trouvé sympathique, mais cela pourrait changer. Tu sembles avoir compris certaines choses. Je te conseille vivement de les oublier. Tu risquerais d'en perdre la tête ! ".C'était de l'humour noir ! Mais était-ce de l'humour ? J'ai voulu intervenir, poser des questions, comprendre, mais il s'est contenté de ricaner avant de raccrocher. Il m'a tellement impressionné que n'en ai rien dit à personne.



-Et pourquoi ce brusque changement d'attitude ?



- C'est très simple. Il m'a contacté à nouveau lundi passé. Il m'a envoyé un petit mot qu'il a du poster personnellement, car le courrier n'a pas été distribué ce jour-là !



- Montrez-le moi voulez-vous ?



Daniel Leroi tendit un petit carton au commissaire : “Rends-toi à Anvers par le train de 20h30, départ de Bruxelles midi le 25/3/88. A la gare, tu prendras un taxi, le numéro 387511 et tu te feras conduire à la Paulissenstraat, au n° 19. là, tu frapperas trois coups avec le grand anneau en métal. C'est là que je t'attendrai.



- Mais, c'était il y a quatre jours! s'exclama Je commissaire. Y êtes-vous allé ?



- Non, je n’avais pas confiance.



- Je comprends cela. Que s'est-il passé ensuite ?



- J'ai reçu le soir même, à 22h un coup de téléphone de Julien. Il était furieux. Il m'a dit: " Je suis un homme d'affaire. Tu me fais perdre de l'argent ". C'est en outre la première fois que je l'entendais parler de son travail, faute de comprendre. Il a ajouté: " je te fixe le même rendez-vous demain. Je te conseille vivement d'être là !".



- Et qu'avez-vous fait ?



- Je n'y suis pas allé. Hier, j'ai reçu un message de Julien. En voici le contenu : " Je constate que tu es de mauvaise volonté. Je t'aimais bien, mais tant pis pour toi. Je t'ai donné deux chances. A présent il est trop tard. Tu subiras le même sort que les autres ".Vous comprenez à présent pourquoi je vous ai contacté ? Il faut que vous me protégiez I



- Calmez-vous Monsieur Leroi. Je dois avouer que cette histoire est très embrouillée, voire incompréhensible et incroyable !



- Vous mettez ma parole en doute ?



- Je n'ai pas dit cela. Mais avouez que je ne peux rien entreprendre sur de telles bases.



- Alors, si j'ai bien compris, vous n'allez rien faire pour me protéger ?



- Ecoutez, je vais mettre un homme en faction devant votre maison. Et c'est déjà beaucoup, compte tenu de la situation. J'ai besoin de réfléchir. Donnez-moi votre adresse. Je passerai vous voir demain. En attendant, je garde les messages écrits qu'il vous a envoyés.



* * *



Le commissaire Bélanger rentra très tard ce soir-Ià. Il était particulièrement préoccupé par ce témoignage aussi troublant qu'incompréhensible. Il avait peine à croire à la vraisemblance de toute cette histoire. De nombreux éléments étaient flous, et beaucoup de situations semblaient avoir été vécues trop logiquement.



Pourtant, c'était bien lui qui avait été appelé vers vingt-trois heures, le soir du premier crime, avec pour mission de procéder à une enquête préliminaire. Il avait vu depuis, de très nombreux cadavres victimes de ce fou sanguinaire qui semblait prendre un malin plaisir à décapiter ses cibles. Il savait sans doute que cela compliquerait particulièrement la procédure d'identification.



Malgré une équipe très efficace, composée d'éléments de son choix soigneusement triés sur le volet, aucun indice sérieux n'avait retenu leur attention, si ce n'est le fait qu'aucun cadavre n'avait été retrouvé sur les lieux mêmes du crime, mais à un endroit où ils avaient été transportés.



Daniel Leroi lui avait semblé très étrange. Tout son récit était boiteux, mais il ne parvenait pas à reconstituer le puzzle et à dégager les éléments exacts des autres.



Il se coucha très tôt le matin suivant, tant cette histoire invraisemblable, tantôt à l'allure d'une blague macabre, tantôt épouvantablement paniquante, le troublait, et il fut contraint d'absorber une quantité non négligeable de somnifère pour plonger dans les abysses du sommeil, longtemps après s'être coucher.



Il passa une courte nuit, peuplée d'atroces cauchemars, où les hommes se promenaient en rue sans tête.



Il se réveilla quelques heures plus tard, épuisé par cette traque forcée, que son esprit perturbé avait créé, et fut bien obligé de constater qu'il en était toujours au même point : pas d'idée nouvelle, pas de piste, aucune intuition de ce qu'il devrait entreprendre pour se rapprocher de la vérité, mais une impression grandissante, bien que non confirmée, que Daniel Leroi s'était bien moqué de lui.



Alors, les choses se passèrent très rapidement. Il s'habilla, prit son arme - comme il est rassurant de sentir ce renflement sous sa veste - sortit, prit sa voiture, et prit l'autoroute d'Anvers, dans le but de perquisitionner à l'adresse dont Leroi avait fait mention. Trois quarts d'heure plus tard, il gara sa Renault en face du 19, Paulissenstraat.



Il faisait encore sombre lorsqu'il quitta son véhicule vers quatre heures trente, et se dirigea vers la porte construite dans le volet cachant, vu sa largeur, l'entrée d'un garage.



A l'intérieur, ce fut immédiatement l'obscurité la plus totale. Il se dirigea à tâtons, s'aidant fréquemment des mains pour avancer, et il dut réprimer de nombreuses fois une grimace, car il avait en horreur d'avoir les mains souillées.



Il fut bientôt dans une pièce plus large, tout aussi obscure. Son pied heurta un objet, et il y eut comme un choc mou. Il s'étala de tout son long par terre, sur une surface lisse et légèrement glissante. Il essaya de se redresser, honteux et furieux, et se rendit compte que de chaque côté, ses mains rencontrèrent quelque chose qui ressemblait à une rigole très régulière, et contrairement au reste, en apparence propre. Une faible clarté naquit comme par enchantement. Il ne put réprimer un cri :



- Mais, c'est une piste de bowling !



Quelqu'un ricana quelque part. Il plongea sa main dans son manteau, et en retira une arme à canon court qu'il tenait de son père, un brillant policier, qui avait terminé sa carrière quelques cinq ans auparavant.



Il se redressa, et se dirigea vers le début de la et trébucha à nouveau sur l'objet responsable de sa chute précédente, mais il put conserver son équilibre cette fois. Il s'agenouilla, et passa la main sur la surface du coupable.



Un terrible frisson d'horreur étreignit son corps tout entier. Il en était sûr, mais n'aurait jamais pu imaginer cela. L'objet rond était percé à sept endroits de trous, dont certains étaient plus grands que d'autres, et comme une boule de bowling n'a que trois trous, et ne rend pas poisseux, il tira une horrible conclusion.



Il y eut un "Zip", un bruit qui fendit l'air; une terrible douleur cuisante se manifesta sur tout le périmètre de cou, au moment ou sa tète tombait, allant ainsi rejoindre celle de la morbide collection, qui s'était trouvée, bien par hasard à côté d'une piste, au lieu d'être soigneusement rangée à l'endroit habituel..." Et une de plus ", se dit l'horrible criminel.



S'il est un conseil à peut-être respecter cher lecteur, c'est d'évitez les salles de bowling qui ne sont pas connues. Les surprises peuvent y être de tailles !



écrit par Michel Rozenberg


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