Le Nounours à Nono

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

Quand j'avais commencé à travailler en psychiatrie, ce n'était pas trop compliqué. Il y avait les infirmiers, les surveillants (des infirmiers qui avaient de la bouteille et qu'on avait nommé surveillants pour leur faire une meilleure retraite), et les surveillants chefs qui étaient les secrétaires des différents syndicats. Comme il y avait trois services et trois syndicats, il y avait trois surveillants chefs, le secrétaire de la CGT, celui de FO et celui du syndicat autonome. Jusque-là on rentrait à l'HP avec son BEPC, et puis après 68 ça a commencé à se gâter, on a eu nos premiers bacheliers, puis des bacs plus 1, plus 2, plus 3, plus 4, qui ne trouvaient pas de travail ailleurs. Le ministère a créé une école des cadres. Les premiers surveillants bacheliers plus 1, plus 2, plus 3, plus 4 sont devenus cadres infirmiers. Et puis est venue la cerise sur le gâteau : les infirmières générales. Celles-là en connaissaient autant que les médecins en matière de pharmacopées et surtout de règlement. Elles connaissaient le livre IX de la santé publique sur le bout des doigts. Elles ont commencé à en faire baver à des pauvres types comme moi qui pensaient que leur travail consistaient à préparer les médicaments, à les distribuer sans trop se tromper, et à discuter le bout de gras avec les patients, les usagers comme on disait à l'époque. Elles avaient estimé que le cahier de liaison entre équipes n'était pas suffisant. Elles organisaient séminaire sur séminaire pour nous expliquer qu'il fallait un dossier de soins, un truc énorme avec des feuilles numérotées, et des bis, et des ter, de toutes les couleurs, et des rosaces à remplir pour voir comment évoluaient les malades. Ça nous bouffait la moitié de notre temps ces conneries. On passait plus d'heures dans le bureau à remplir des formulaires qu'à être avec les patients. Comme on lisait autre chose que des revues médicales et de droit et qu'on faisait peu de soins, à part des piqûres, il leur était facile de nous humilier à tout bout de champ.

Celle-là s'appelait madame Prat. Elle avait au moins l'avantage d'avoir des chaussures qui claquaient, ce qui faisait qu'on l'entendait venir de loin. Pour vous situer le genre, un jour l'administration avait décidé d'humaniser les chambres d'isolement (des cachots en fait, mais sans chiottes). Un lit scellé dans le sol, un seau hygiénique sans anse, une porte blindée avec un judas, et c'est tout. Eh bien, qu'on a tout refait, elle est venue inspecter et elle a déclaré que les judas étaient trop hauts, qu'on n'y voyait rien. Seulement voyez, elle, elle mesurait 1 mètre 55 à tout casser, alors que nous autres on étalait nos gabarits entre 1 mètre 85 et 1 mètre 95, ce qui fait qu'ensuite, quand on a refait les portes " aux normes ", il fallait qu'on se plie pour pouvoir regarder à l'intérieur des chambres.

Moi, elle m'avait dans le nez plus que les autres. Il est vrai que j'avais été gauchiste et que j'en avais fait baver à l'Administration, l'inverse étant vrai aussi. Je m'étais calmé, mais ça ne faisait rien, elle continuait à m'emmerder, m'interrogeant sur telle loi, tel médicament, dont je me contrefoutais royalement, toujours devant témoin. Ce n'est pas que je sois méchant, mais j'ai la rancune froide. J'étais bien décidé à me la payer la mère Prat.

C'est Nono qui m'en a fourni l'occasion.

Nono c'était un gros débile qui mesurait deux mètres et devait peser dans les 160 kilos. Il se traînait dans les couloirs avec son sourire baveux et ses yeux amorphes. De temps en temps ça le prenait, son regard s'allumait, son sourire s'élargissait sur ses lèvres épaisses, il se jetait sur une infirmière pour l'étrangler. Il fallait bien quatre infirmiers pour le maîtriser quand il lui prenait une de ces crises de folie meurtrière. Plus d'une fois il était moins cinq qu'une de nos collègues y passe. Le médecin-chef avait décidé de le lobotomiser. Ça consiste à donner deux coups de bistouris entre deux lobes de chaque côté du cerveau pour rendre le malade moins agressif. On en a fabriqué comme ça des légumes à la pelle avant que je commence à bosser dans le métier, mais ça ne se faisait plus à l'époque. Mais là le patron a décidé de faire une exception.

Quand on nous a ramené Nono, il marchait bien un peu penché sur le côté, il ne souriait plus, il criait de temps à autre, mais plus de crise de folie meurtrière. Ou alors il fallait vraiment le chercher.

C'est là que m'est venue l'idée.

Un matin je lui ai offert un nounours à Nono, un de ces nounours bleus à la con qu'on gagne sur les foires avec des jeux débiles. Le nounours, le Nono, il en est de suite tombé amoureux, il le tenait serré contre lui, pas moyen de lui enlever, même pour la douche. Sa peluche était devenue grisâtre, il lui manquait un œil et une oreille et elle perdait bien un peu de coton par-ci par-là, mais ils étaient inséparables le nounours et lui.

Ça a duré un bon mois.

Un après-midi où il ronflait comme un bienheureux sur son lit, le Nono, je lui ai enlevé doucement le nounours. Il faut dire que c'est moi qui avait fait les médicaments ce jour-là et que j'avais un peu forcé sur la pipette côté nozinan.

J'ai attendu. Je l'ai vu sortir comme une furie les yeux injectés de sang. Avant qu'il ait eu le temps de gargouiller quoi que soit, je lui ai dit :

- C'est la mère Prat qui l'a pris.

Mon Nono il n'a fait ni une ni deux, il a foncé comme un taureau dans le couloir, il a envoyé baladé tout ce qui se trouvait sur son passage, infirmiers, malades, et chariots de linges sales, il a ouvert la porte du bureau des soignants à la volée, il a plongé sur le bureau, il a refermé ses grosses mains sur le cou de la mère Prat…

Quatre infirmiers n'ont pas suffi ce jour-là pour desserrer son étreinte.



Jean-Claude RENOUX

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