La Mouette D'henry V

par

EMMANUEL MERLE

Je suis tout seul, assis sur l’un des gradins du Minack theater . Aujourd’hui c’est relâche. Je me suis installé assez haut et, devant moi, la mer emporte l’espace jusqu’au fond de la scène. Le décor est réduit au strict maximum : le ciel et l’eau, pas plus vrais que nature. Le petit amphithéâtre est une morsure dans la falaise. Le morceau arraché doit se trouver en contrebas, tout au pied, et les vagues qu’on ne peut voir d’ici s’y accrochent et le recrachent sans cesse. Quand on joue ça peut être utile. Dans les temps morts, ça donne une sorte de profondeur pathétique au silence des personnages, un peu comme si leurs souvenirs vains et douloureux se matérialisaient dans le flux et le reflux. Mais, certains soirs, ça pose des problèmes au type du son. C’est difficile d’avoir l’air de se confier alors qu’il faut s’époumoner pour couvrir le raffut des vagues. D’un autre côté, il faut bien reconnaître qu’un théâtre en plein air associé à une mer déchaînée, c’est le succès garanti : si vous jouez La Tempête, aussi mauvais soient les comédiens, c’est un triomphe. Les gens sont contents.

Je vais descendre jusqu’à la scène. Avec un vent pareil, je me demande comment font les spectateurs pour rester là pendant deux heures. Il est vrai qu’on leur distribue des couvertures et qu’ils viennent avec leur casse-croûte. Et le vin. Le vin, pour Shakespeare, ça aide toujours.

Un vrai casse-pattes, ces marches…Voilà. La scène n’est pas bien large et le parapet n’est jamais loin. C’est pour ça que je bois avant de jouer. Ça rétablit l’équilibre.

Je me souviens d’un soir, l’année dernière. On jouait Les Joyeuses Commères de Windsor. Il pleuvait et le vent décornait les quelques bœufs qui gardaient la campagne au-dessus. C’était plein à craquer néanmoins. Les gens de la Cornouaille étaient à l’abri chez eux ou ils buvaient au pub de Porthcurno. Tous les accros du grand William venaient de Londres ou du Nord de l’Angleterre pour les vacances. Par inadvertance je n’avais pas bu une goutte d’alcool avant d’entrer en scène. Ça a tangué durant toute la pièce. A un moment pitoyable de mon rôle, je me suis affalé sur la pierre trempée après un entrechat compliqué. J’ai eu un succès remarquable. Seuls mes collègues ne m’ont pas félicité. Le lendemain, ils se sont empressés de renflouer mon stock de bouteilles.

Enfin…

Je me demande justement si je ne vais pas porter un toast face à la mer. D’abord ça réchauffe, et Dieu m’est témoin qu’il fait un froid à ne pas mettre un vieux lord dehors. Ensuite, je n’ai rien bu depuis une bonne heure. J’ai une petite flasque, plate et douce comme la joue du Christ. Une lampée face à la nature qui s’en fout, ç’est gratuit. A ce niveau de gratuité d’ailleurs, ça devient du renoncement. Ça tombe bien. Il faut s’oublier dans le personnage, disait mon professeur de diction. Ce travail a été une vraie chance pour moi. Déjà à l’époque où j’étais un débutant, il m’arrivait de ne plus me souvenir de mon nom à force de renoncement.

Voyons, n’y aurait-il pas une troisième raison pour porter un toast ? Ah si ! Je bois à l’entorse à la règle désormais admise par tous ceux qui me supportent, selon laquelle je joue mieux quand j’ai bu. Je rajoute un corollaire : je bois toujours aussi bien quand je ne joue pas. Voilà.

- Hey, Mr. Ashley, venez plutôt vous mettre à l’abri. Vous allez attraper la mort avec un temps pareil !!

La vieille peau. Elle tient la billetterie. Une espèce en voie de disparition.

- Rien à craindre, Mrs. Bloomfield ! Pour ce qui est de la mort, je danse avec elle depuis quarante-quatre ans. Et, la pauvre, c’est moi qui lui marche sur les pieds !!

Cela dit, bien sûr, en me retournant d’une pièce, sans tituber, les bras en croix, avec les dents gelées à force de sourire. Comediante. Elle hausse les épaules et la voilà qui disparaît dans son petit bunker. Mrs. Bloomfield, ou comment tuer la poésie de l’existence… Allons, encore une lampée, pour la route, celle qui est déjà faite…Et une deuxième, pour celle qui reste à faire…Ca sera moins long, je crois. Il faut que je fête ça avec méthode et empressement. Pour équilibrer. Je fais rire tout le monde quand je leur dis que j’aime l’équilibre.

En attendant, je ferais peut-être mieux d’y aller mollo si je ne veux pas dormir toute la journée, demain. Parce que, demain, on joue deux fois. Matinée ET soirée. Cette année, on a tout misé sur Henry V. On a eu raison, c’est une pièce enivrante. D’autant qu’elle est au poil pour notre décor naturel. L’armée fait sans arrêt des aller-retour entre l’Angleterre et le France. Un coup, c’est pour convaincre tout le monde d’aller se faire tuer pour la bonne cause qu’on se retrouve au bord des falaises crayeuses, un autre, c’est pour acclamer le roi vainqueur au retour de la boucherie. Tout ça avec l’aval de Dieu…Jésus, je préfère en boire, tiens. Enfin, vu que le théâtre élisabéthain fait ça à l’économie, j’ai deux rôles sur mesure. Juste avant le troisième acte, on est deux sur scène : le chœur qui raconte le départ d’Henry aux attardés du premier rang, et moi qui joue l’armée anglaise avec ma hallebarde, mon armure, mon épée, mon casque, ma flasque, ma barbe, ma trompette de héraut, mon bouclier. Au retour de la belle épopée, au début de l’acte V, on revient sur scène( entre temps on n’est plus très frais, le chœur aussi aime bien la bouteille) : lui pour chanter l’héroïsation d’Henry, moi pour jouer la foule anglaise en délire inondant la ville de Southampton. Tout seul. Ai-je dit que la troupe n’était pas nombreuse ? Mais j’ai un truc : je fais crier les spectateurs en même temps que je gesticule et que je saute sur place. Jusqu’ici je ne suis pas tombé. Ils m’ont dit qu’ils me viraient si je tombais.

Quand j’y songe… Je connais Shakespeare sur le bout des doigts. Tous les grands rôles, je les ai joués au moins une fois. Je pourrais réciter le texte de chacun des comédiens si on me laissait faire.

Je ne sais pas trop ce qui s’est passé. Professionnellement parlant, au fur et à mesure que l’âge venait et que j’approfondissais ma connaissance de l’épopée du grand Bill, j’ai préféré me concentrer sur l’obscurité significative des seconds rôles jusqu’à m’en tenir à présent à une figuration intense sans laquelle, j’en suis convaincu, ce théâtre n’est rien. J’ai cessé d’animer les personnages de surface et de composition et j’ai tout axé sur la vérité moins noble des nombreux soldats, valets et autres pages qui donnent tout son réalisme à cette dramaturgie. Ce réalisme, disons-le tout net, permet à l’épopée d’être autre chose qu’une baudruche vide et prétentieuse. On accepte plus facilement les vociférations d’un prince lorsque son ombre est un pauvre bougre aviné. Ça fait contrepoint. Tout Shakespeare est là. Oh, à présent, j’ai de la bouteille.

Avec tout ça, j’en oublie la mer et le vent. C’est vrai que ça souffle fort. La lumière a basculé et je ne vois plus l’horizon. Les mouettes arrivent. Je les nourris tous les jours avec du pain rassis. Parfois je répands un peu de vin rouge dessus. Je ne sache pas qu’elles en repartissent plus chaloupantes.

Je ris tout seul. Je ris parce que c’est encore le motif d’un léger malentendu avec mes confrères. A force de me voir leur apporter de la nourriture, les mouettes connaissent le coin. La table est bonne. Ça crée parfois des difficultés lors des représentations. Avant-hier, c’était la première et les mouettes sont venues assister au spectacle. Il y en avait partout : sur les pierres alentour, sur le parapet, dans les gradins (j’ai déjà dit que les spectateurs pique-niquent) et à l’intérieur du local technique. Alors que le duc d’Exeter recueillait tragiquement les dernières paroles de Suffolk et d’York sur le sol français, il était obligé de chasser les volatiles de la main, courbé qu’il était sur les corps atrocement blessés des chevaliers d’Henry :

« Attends, mon cousin Suffolk !

Mon âme veut accompagner la tienne au Ciel.

Chère âme, attends la mienne, et volons côte à côte… »

Suffolk et York ayant décollé, Exeter s’est relevé, il a fait quelques pas et c’était comme s’il était à Trafalgar Square.

Et hier soir, l’une d’entre elles s’est posée sur la tête d’Henry, en plein monologue, au moment où il demande pardon pour les fautes de son père :

« J’entretiens toute l’année cinq cents pauvres

Qui deux fois par jour tendent leurs mains flétries

Vers le Ciel pour demander le pardon du sang… »

La mouette s’est envolée et a lâché sa fiente sur les mains implorantes du héros. La scène a connu une manière de triomphe. Eh bien malgré ça, Henry n’était pas content dans les coulisses, et il s’en est pris à moi. Comme quoi je passais mon temps à dresser les mouettes. Quand je lui ai répondu que je faisais du théâtre, moi, et que je ne donnais pas dans le cirque, il m’a arraché la bouteille des mains pour la jeter dans le précipice. Du vingt-cinq ans d’âge. Les gens ne savent pas ce qu’ils veulent.

Sérieusement, je ne sais pas ce qui s’est passé. Je regarde le Minack autour de moi, je regarde ce qui a été taillé dans la pierre pendant trente ans, je me souviens de celle qui a passé sa vie dans ce chantier pour qu’on puisse voir Hamlet pâlir devant le fantôme de son père sous la lune, pour qu’on puisse entendre la silhouette de Richard III claudiquer sur le parapet, et je me demande si ça valait le coup. Boire est une bien meilleure idée. Allons-y. Ah, ça me dégoûte, tiens. Il n’y a que les personnages de Shakespeare qui aient le droit de boire outre mesure. Certains ne s’en privent pas. Et ils boivent pour l’éternité. Et on les aime pour ça ? On les applaudit. Au vrai, quand il m’est arrivé de les jouer il y a longtemps, je ne faisais pas semblant. Au point qu’un soir, le metteur en scène m’a dit : « Mr. Ashley, quand on veut faire dans le grandiloquent, dans le rabelaisien, dans l’outrance pocharde, il faut être sobre !! » Tel que. » Ou alors être un génie, Mr. Ashley. Vous entendez ?! Un GENIE !! Or comme vous n’avez parfois QUE du talent et que vous n’êtes jamais sobre, je vous vire, Mr. Ashley, vous comprenez ça ?? Je vous vire. » Bah. Des mots, des mots, des mots. Buvons.

Ça y est , la vieille Bloomfield a allumé les projecteurs. Elle fait ça tous les soirs, même quand c’est vide. C’est, paraît-il, pour vérifier. N’importe quoi. Ça lui plaît de me voir tituber tout seul avec ma bouteille. Je crois bien que ça l’autorise à sortir la sienne.

J’ai besoin de m’asseoir. Sur le parapet, les jambes dans le vide. C’est pour moi l’ultime position. J’y reviens toujours. En principe, ça veut dire que je n’en ai plus pour longtemps. Avant de m’endormir. Un type saoul garde souvent un peu de lucidité. C’est comme la lie au fond de la bouteille. Ça gâche le plaisir. Quand je suis assis là, il y a toujours une chance pour qu’au bout d’un moment je bascule dans le gouffre. Jusqu’ici je me suis vautré sur le muret et chaque fois c’est la bouteille qui a dégringolé à ma place. Comme je m’écroule dans le sommeil, je ne bouge plus le petit doigt, ce qui fait qu’on peut me récupérer le lendemain matin au même endroit. Les nuits sont fraîches en Cornouaille, mais il y a bien souvent un improbable pour me gratifier d’une couverture. Ou alors c’est la vieille peau qui a pitié de moi. Un matin, elle m’a réveillé, et elle m’a dit avec une sollicitude écœurante : « Mr. Ashley…Mais c’est dans En Attendant Godot que vous devriez jouer… » Elle m’a dit ça, à moi qui me fait l’effet d’un champ de mines quand j’émerge de mon coma. Depuis j’ai lu Beckett. Pour ce qu’on y dit. Ça vous dessaoule immédiatement, ça c’est sûr. Beckett, c’est l’huile de foie de morue de la littérature théâtrale. Je n’aurais pas pu jouer là-dedans.

qui m’ennuie ce soir, c’est que ma flasque est vide. J’ai mal calculé mon coup. D’habitude il m’en reste un peu pour la route. Ce bruit qu’elle fait en tombant me flanque le vertige. Ça n’est peut-être pas très bon que je m’étende sans elle. Toujours cette question d’équilibre. Un bon mouvement pour une fois…

« Laissez votre Angleterre à la morte minuit,

Gardée par les aïeuls, les bébés et les vieilles,

Qui n’ont plus ou n’ont point encore énergie et puissance. »



Et moi je cours et je crie. Je secoue l’oriflamme au nez des spectateurs, je grimpe au cordage du premier voilier, je mets ma main en visière pour voir partir les nefs dans le soleil, je me réponds à la poupe du dernier navire, je bourre le canon qui salue le départ de roi, j’appelle aux armes et, de mon mousquet, je tire la salve conquérante.

Je suis seul et je suis trente marins.

Je suis seul et j’enfourche cent montures.

Je suis seul et j’agite mille mouchoirs.

En moi seul, toute l’Angleterre encourage et porte son roi. Seul, je les vaux tous.





Contrat rempli. Mission accomplie. Il faut encore compter avec Ashley. Dans les coulisses, Henry ne se sent pas bien. Ça va être son tour d’y aller. J’avise une demi-bouteille. Allons, cette fois encore, c’est le repos du guerrier.


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