Cet Autre Monde

par

SEBASTIEN GARLOT

Mon nom est Lucas DORIAN. J’aurai trente trois ans dans quelques heures. Plus précisément, mon corps aura trente trois ans dans quelques heures, car parler de moi en tant que personne n’a plus vraiment de sens.

Nous sommes en l’an 2004 et, au moment où j’envoie ce message, les murs de la chambre d’hôpital commencent, sous l’effet des premiers rayons du soleil, à muer du gris de la nuit vers le blanc éclatant d’une belle journée. Les lumières et les sons des coûteux appareils qui me maintiennent en vie et qui me tiennent compagnie depuis deux ans ont toujours aussi peu de conversation :

Bip...Bip.....Ton cœur bat.

Iiiiiiiiiiiiiiii. Mais le contact avec ton cerveau est rompu.

L’infirmière va venir pour m’injecter les substances nécessaires à ma survie, et donner un peu d’exercice à mes muscles pour ralentir le processus qui les atrophie.

Les premiers temps, c’est à cette infirmière que je m’adressais, ainsi qu’à chaque personne qui pénétrait dans ma chambre : les docteurs, mes amis, ma femme... Je hurlais pour qu’ils m’entendent. Je les suppliais pour qu’ils écoutent ce que j’avais à leur dire. Mais j’ai compris que ni elle, ni les autres ne pouvaient m’entendre. Personne ne le peut plus, sauf eux. Eux ils entendent tout. Quand ils sont plusieurs dans la pièce, ils communiquent entre eux, ils se moquent de moi, ils ricanent. Ils savent que je les entends, mais ils font comme si j’étais insignifiant. Pourtant, je sais au plus profond de moi qu’ils me craignent. Ils ont peur de moi. Peur que je ne parvienne un jour à révéler leur existence. Ils ont peur car ils ne peuvent plus contre moi. Ils ont peur car je suis le premier à leur avoir échappé...

Je suis cliniquement mort. Mais je suis toujours là, dans le monde des vivants, prisonnier de mon enveloppe corporelle sur laquelle je n’ai plus aucun contrôle. Je flotte comme un bateau attaché à son amarre. En quelque sorte, je hante mon propre corps.

La folie inévitable qui s’empara de moi lorsque je pris conscience de ma situation est depuis longtemps passée, et je me suis résigné à l’attente. Car c’est la seule chose qu’il me reste à faire.

J’ai souhaité, un temps, qu’Alice, ma chère femme renonce à ses principes et autorise les médecins à me " libérer ". Je n’ai jamais été très courageux pour affronter les situations difficiles. C’est d’ailleurs pour cela que j’en suis là. Elle en a décidé autrement. Et je lui en suis infiniment reconnaissant, car j’ai compris l’importance de cette tâche que j’ai à accomplir. Attendre et attendre encore que la science ait fait des progrès suffisants pour lui permettre de déceler ma présence, ou par miracle, tomber un jour sur une personne assez sensible ou assez différente pour qu’elle puisse entendre et comprendre mon histoire.

C’est pour cela que je continue sans relâche depuis des mois à parler à tout le monde et à n’importe qui dans l’espoir de pouvoir révéler le terrible secret que je suis seul à connaître, l’espoir de pouvoir vous mettre en garde contre eux, de pouvoir enfin vous révéler l’existence de cet autre monde.

Le soleil entre enfin dans la pièce et vient caresser mon visage. Je ne peux malheureusement plus en profiter. Mes sens m’ont abandonné en même temps que mes facultés motrices. Je n’ai plus que mes souvenirs pour m’occuper, pour meubler ma solitude. Et j’ai eu le temps de les ressasser durant mes longues heures de méditation. J’en suis arriver à la conclusion, si simple et si brutale, que j’avais raté ma vie... C’est probablement curieux d’entendre ça dans la bouche d’un grand écrivain à la porte d’une gloire internationale, mais les seules vraies satisfactions que je retire de celle-ci, sont l’amour que j’ai trouvé auprès d’Alice, et mes larges ressources qui lui permettent aujourd’hui de vivre à l’abri du besoin. Le reste ne fut que gâchis, erreurs et lâchetés.

Il y a plusieurs facteurs qui, mis bout à bout, sont susceptibles d’expliquer ma présence en ces lieux et dans cet état. Mais en ce qui concerne les raisons pour lesquelles je suis revenu de là-bas alors que tous les autres y ont péri, tout est flou. Trop de choses restent hors de portée de ma compréhension. Je pense que je devais être prédisposé à vivre cette épreuve et en sortir vainqueur. Des faits ou des expériences, survenus lors de mon existence ont dû faire naître en moi les capacités indispensables pour franchir les murs de cette geôle fatale et revenir dans le monde des vivants. Tant d’événements se sont passés... Tous les détails ont défilé devant mes yeux sans que je puisse y trouver une réponse à mes questions. Pourtant, je suis sûr qu’elle existe, et quand je l’aurai trouvée, elle deviendra une arme qui les fera trembler...

Il me semble que tout a vraiment commencé le jour où l’idée subite m’a pris, de mettre sur le papier une idée qui m’était venue sans trop que je m’en aperçoive. Une histoire de vampires sur fond policier, qui devait devenir quelques année plus tard mon troisième roman publié : " LUCAS, ou la revanche des damnés ". Ca me trottait déjà dans la tête, cette envie de modifier ou d’extrapoler d’autres aventures à partir des livres que je lisais. Je n’avais jamais franchi le pas. Mais ce jour là, j’ai décidé de sécher la fac et de m’y mettre. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à analyser si je le regrette ou pas, mais cette petite décision, prise surtout pour me donner une raison de ne pas aller en cours, allait changer ma vie.

Je me mis à écrire et à écrire encore, en y prenant chaque fois un peu plus de plaisir. Je n’ai pas fini ce projet tout de suite. J’ai entre temps écrit d’autres nouvelles, pressé que j’étais de faire partager ma passion encore neuve, et de faire subir à mon talent sa première épreuve.

Un certain temps passa pendant lequel seuls mes amis lurent et critiquèrent, pas toujours favorablement, la production de ma plume.

J’étais en dernière année dans une faculté de province, et la vision que j’avais de mon avenir était à ce point opaque, que je ne savais vraiment pas vers quelles activités la vie allait me mener, lorsqu’un événement très important se produisit : un de mes amis se vit remettre un chèque d’une valeur de plusieurs dizaines de millions de francs, contre un ticket gagnant au jeu de la loterie nationale. Cet ami était un grand rêveur, et il passait des heures à imaginer ce qu’il ferait si un jour il avait le bonheur de gagner. Je passerai sur de nombreux délires qu’accouchèrent ces moments de réflexion pour m’arrêter sur l’un d’entre eux qui me concernait directement : la promesse de sa part de me financer une année d’écriture si l’improbable se produisait. Nos fous espoirs nous emportant ensemble, telle une tornade vers des envolées projectives rivalisant d’imagination, il avait décidé de donner une chance à mon rêve si le sien se réalisait.

Après une brève période d’examen de mes écrits, qui ne donna rien de clair quant à mes aptitudes, mais qui leur laissa un potentiel raisonnable, je planifiais avec lui les modalités qui me permettraient de vivre un an sans contrariété, avec pour seul et unique but la réalisation d’un roman. En quelque sorte, la chance d’une vie que très peu de gens ont le privilège de se voir offrir.

Cette tentative unique et hasardeuse fut un succès. Après maintes difficultés et de nombreuses semaines d’attente, on m’offrit ma chance. Non en publiant mon livre, jugé trop différent des tendances d’alors, mais en m’aidant à en faire un plus...conventionnel. Ce que je fis.

Une nouvelle période d’écriture suivit, financée pour une partie par la maison d’édition, et pour l’autre, par un emploi à mi-temps. Mon travail avança plus rapidement en raison de la relative expérience que j’avais précédemment acquise, alliée au conseil de spécialistes, mis partiellement à mon service. Un nouveau livre vit le jour au bout de sept mois. Il fut accepté.

Je suivis l’accueil réservé à Johnny B.., riche héritier simulant la schizophrénie pour échapper à ses responsabilités, par l’intermédiaire de la correspondance que j’établis avec la personne qui avait été chargée de mon suivi et de la promotion de mon livre une fois que celui-ci eut été adopté par les éditions PASTELS. Mes obligations militaires ayant été passablement, et pas toujours honnêtement détournées jusqu’alors, je dus m’en acquitter, et laisser mon " bébé " sous la responsabilité de ceux qui m’avaient fait confiance.

La promotion fut assurée avec les moyens disponibles chez PASTELS, c’est à dire pas grand chose. Mais quand la chance vous sourit, elle semble ne pas vouloir vous lâcher.

Mon livre fut remarqué par une journaliste littéraire locale qui consacra deux de ses six colonnes hebdomadaires à parler du livre et de la révélation que constituait le talent de son géniteur. Les ventes décollèrent. Le bouche à oreille prit le relais, et Johnny B. se vit offrir la colonne " découverte " dans un grand quotidien lyonnais. La machine était en marche et ne devait plus s’arrêter jusqu’à environ deux ans, annonce officielle de mon décès.

Les circonstances qui entourèrent ma mort restèrent mystérieuses au grand public ce qui évita le scandale et la honte qui seraient inévitablement retombés sur ma famille . Peu de gens savent aujourd’hui que je suis encore partiellement de ce monde, car la presse fit paraître un avis de décès officiel suite à un arrêt du cœur lors d’une soirée mondaine. Un enterrement en grandes pompes fut organisé avec un cercueil vide, et le secret de ma vie artificiellement maintenue fut depuis très bien gardé.

Toutes les personnes qui eurent vent de l’affaire jugèrent préférable de ne pas présenter les faits réels aux médias. Il est vrai qu’un écrivain en plein devenir retrouvé à moitié mort par overdose dans le lit de la fille d’un député aurait légèrement entaché la réputation, déjà instable, des hautes sphères de notre société. Le verdict des médecins sur l’irrécupérabilité de mon état arrangea les affaires de tout le monde et quelques pots de vins savamment distribués brouillèrent les mémoires des personnes impliquées.

Les spécialistes se demandent encore comment mon cœur n’a pas lâché lors de cette fameuse nuit. J’avoue qu’avec le recul je me le demande aussi, vu que j’avais largement dépassé les doses de cocaïne généralement tolérées par le corps humain.

Cette relation que j’entretenais avec la drogue et qui sur la fin atteignait des sommets que je n’aurais jamais cru possibles, est née peu après la parution de " LUCAS... " mon troisième roman.

Le second, " RAZAR ", qui racontait l’histoire d’un mystérieux tueur de femmes traqué par la police m’avait valu la reconnaissance du public francophone et un billet d’entrée dans les milieux du show business. Commença alors pour moi une véritable accession au paradis.

Ma nouvelle vie mondaine me conduisait dans nombre de soirées privées, où le champagne et les mets les plus fins se consommaient avec autant de naturel que la bière et les pizzas lors de ma vie étudiante. Je côtoyais des gens célèbres qui venaient me parler de ce que j’avais écrit, et ce faisant, m’acceptaient en leur sein. Je rencontrais les plus belles femmes de l’hexagone ainsi que les plus riches. Ma vie sexuelle s’en trouva bouleversée. Je découvrais chaque jour des plaisirs nouveaux sans en déceler le danger et la décadence inévitables vers laquelle ils menaient. J’étais sur une autre planète, où tout était mis au service du plaisir et de la distraction. J’étais hypnotisé comme un gamin qui va au cirque pour la première fois sans se soucier du fait que le clown était alcoolique ou que le maître de cérémonie bat sa femme. Je me laissais aller...

J’aurais certainement sombré beaucoup plus vite si je n’avais rencontré Alice, îlot sain au milieu d’une mer d’eau stagnante et peu à peu pourrissante. J’avais alors vingt sept ans. Je fis sa connaissance lors d’un lunch organisé pour la remise du prix GONCOURT 1998. Elle était assistante de direction dans la maison d’édition de l’écrivain concerné, et me fut présentée par un ami qui cherchait à se faire signer chez eux depuis quelques temps. Nous passâmes une soirée agréable, à bavarder comme de vieux amis. La sympathie que nous éprouvâmes l’un pour l’autre nous amena à nous revoir. Cette sympathie se transforma en amour puis en une passion qui baigna et inspira grandement la réécriture de " LUCAS... ", mon premier projet. J’emménageais bientôt chez elle, dans sa maison en banlieue parisienne, où je trouvais le calme et la certitude de la vie de couple que j’avais toujours cherché. Ce fut la plus belle période de ma vie. Cinq mois durant lesquels je m’abandonnais totalement à ce bonheur qui était mien et que je croyais éternel. Je ne le savais alors pas, mais ces moments privilégiés en compagnie d’Alice, avec qui je devais me marier dans les semaines qui suivirent, furent les derniers avant la tourmente. L’apothéose qui précède la chute. Et la chute fut brutale.

Alice m’a pardonné tous mes écarts. Elle me l’a dit lors d’une de ses visites.

L’ouïe, ou plutôt la perception du langage humain est le seul sens qu’il m’a été permis de garder à mon retour. J’aurais préféré rester seul dans l’ignorance et sombrer dans la folie tant les choses que j’ai entendues m’ont fait souffrir.

On dit que quand quelqu’un disparaît dans des circonstances tragiques on a tendance à tout lui pardonner, même s’il a été le dernier des salauds. C’est un sujet dont je ne me suis jamais vraiment préoccupé tant j’étais loin de me douter qu’il me concernerait un jour. Il m’est revenu en tête comme une gifle le jour où j’ai vu les larmes couler sur les joues de ma femme. Elle m’a pris la main et s’est agenouillée à côté du lit. Ses cheveux bruns sont tombés en cascade le long de mon bras et un nœud s’est défait en moi, libérant par là même une confusion de sentiments. La honte en premier lieu. Pour tout ce que je lui avais fait subir, à cause de mes infidélités et de la dépendance grandissante envers la drogue. Puis la rage envers moi-même de l’avoir fait. Et enfin un sentiment de frustration infini de ne pouvoir réparer tout ça.

C'est pour elle que je lutte. Et pour toutes les personnes qui lui ressemblent.

Les phénomènes précurseurs qui m'apparaissent clairement aujourd'hui mais qui me laissaient perplexe à l'époque sont les rêves que je faisais. Souvent je rêvais que j'étais écrivain. Un grand écrivain de notoriété planétaire, aimé de tous, flottant dans un océan de douceur que rien ne pouvait entamer. J'aurais voulu que ces rêves ne s'achèvent jamais. Pourtant, je m'éveillais toujours en sursaut, mon corps couvert d'une pellicule de sueur, comme si mon sommeil avait été déchiré par un abominable cauchemar m'ayant conduit aux portes de la mort.

Les rêves commencèrent peu après le début de ma vie commune avec Alice. Elle n'en sut jamais rien car le déroulement de mes nuits restait calme, et aucun cri ne filtra jamais de ma bouche à l'instant de mon réveil. Je sais aujourd'hui que j'aurais dû consulter un psychologue et lui parler de ces curieuses manifestations. Cela aurait peut être arrangé les choses. Mais bien que l'idée me sois venue à l'époque, je n'ai jamais franchi le pas. Que ce soit par peur, par flemme ou par fierté, j'ai préféré rester seul avec mes problèmes, que je jugeais, en outre, assez peu dignes d'intérêt. J'ai compris aujourd'hui que je n'étais pas satisfait de ma vie, ou plutôt de la vie en général. J'étais à cheval entre l'envie de goûter les saveurs du monde, et celle de les oublier, car leur prix est trop élevé. J'étais en quelque sorte, sur le fil du rasoir entre le bonheur et le suicide.

Et puis les rêves qui troublaient mon sommeil cessèrent, et le cauchemar qui devait anéantir ma vie commença.

Ce fut comme si mon esprit s'ouvrait à nouveau aux choses du monde après la longue hibernation dorée dans laquelle je l'avais plongé.

Mon troisième livre se trouvait chez tous les libraires, et je rentrais de voyage de noces lorsque la cassure se produisit.

Tout me réussissait pourtant. J'avais l'impression de vivre dans un rêve quand je repris conscience de la misère du monde, en regardant une émission télé sur les émeutes de la faim en Afrique du Nord. Ne pas perdre de vue ma position privilégiée avait été, durant mes années universitaires, un de mes soucis majeurs. Rester solidaire, même intellectuellement, et aider quand je le pouvais à lutter contre les fléaux qui frappaient certains de nos semblables. Plus tard, si je réussissais, je pourrais peut être mieux les aider, car c'est aux gens riches et connus de faire quelque chose. Ceux qui cherchent le pouvoir s'engagent à le faire, mais ceux qui s'en sont approchés se doivent de faire quelque chose, renvoyer l'ascenseur de la vie qu'ils ont eu la chance de prendre. C'est une obligation morale. Cette prise de position était si incontournable, si normale et si facile à l'époque, que je n'imaginais pas que je me leurrais moi-même en l'adoptant. Je n'avais aucune intention de me sacrifier, même partiellement pour aider les autres. J'étais trop égoïste pour ça. Cette évidence m'apparut devant ce petit écran d'un hôtel italien, accroché à des images dont les commentaires m'étaient incompréhensibles. Je vis ces enfants métamorphosés par la faim, prendre sauvagement d'assaut un centre commercial, et mon esprit projeta derrière le poste d'autres images qui creusèrent un grand vide dans mon estomac: les épidémies, les victimes des guerres, le tiers monde de nos propres rues...

"C'est à toi de les aider maintenant". Me dis je. Cette évidence si proche et en même temps si différente de celle qui m'avait précédemment imprégné, me pétrifia. Je devais aider ces gens grâce aux moyens dont je disposais maintenant. Je devais renvoyer l'ascenseur.

Je pris sur le champ mon chéquier dans l'intention de faire plusieurs donations. Déjà, de nombreux organismes dignes de foi me venaient à l'esprit quand je m'arrêtai. Une longue plainte s'éleva de ma gorge. Je lâchai le stylo serti d'or fin, qui produisit un bruit sec et métallique en heurtant la table. Je pris le téléphone et commandai une bouteille de vodka. Alice faisait du shopping et ne saurait pas que j'avais bu quelques verres pour m'éclaircir les idées. De l'argent ne suffirait pas à apaiser ma conscience. Tous les généreux donateurs, ou les artistes qui aident les organismes de charité tout en sachant que jamais ils n'accepteraient d'héberger un sans-abri m'avaient toujours fait horreur. Je ne pouvais adopter ces faux semblants. Je devais aider sur le terrain, mais je ne le voulais pas...

Alice ne me trouva pas ce soir là car je partis faire la tournée des bars.

Ce devoir moral que je m'imposais mais que je ne voulais assumer me paraît aujourd'hui un problème dérisoire, facilement résoluble avec quelques compromis. Mais le labyrinthe de l'esprit peut nous amener à des comportements que peu de gens sont capables de comprendre.

C'est ainsi que je me refermai sur moi-même, luttant contre ce malaise qui me tiraillait et pour lequel je n'imaginais aucune issue.

Je n'avais alors consommé d'autre drogue que de l'herbe ou de la résine de cannabis, et je m'étais promis de ne jamais le faire. C'est pourtant sans la moindre hésitation, que de retour à Paris, j'acceptai la proposition d'un musicien de studio qui pensait connaître la solution à ma dépression naissante. Un truc qui allait me rendre plus "cool". Il devint mon fournisseur. Je devint son meilleur client.

Alice, qui passa sur mes premiers écarts et essaya de m'aider, trouva bientôt la situation insupportable et des scènes abominables éclatèrent dès le quatrième mois de notre mariage. J'étais incapable de soutenir une conversation, me révélais odieux avec la moindre personne avec laquelle j'avais le malheur d'entrer en contact, je ne me lavais plus que lorsque ma propre odeur me répugnait, et la maison en vint rapidement à ressembler à une tanière plutôt qu'à un foyer. La seule occupation qui me procurait encore quelques satisfactions était l'écriture. Mais même durant ces moments d'évasion, mon état d'esprit transpirait au travers des mots que j'utilisais. Le roman qui vit le jour au bout de quatre ans fut un des plus noirs recensés dans les annales de la littérature de science-fiction. Il portait le titre de " TROLLS".

Ma femme me refusant le plaisir conjugal, me poussa indirectement à aller chercher l'assouvissement sexuel par le biais de multiples aventures sans lendemain avec des femmes aussi différentes que des mannequins ou des prostituées. Je ne recherchais aucunement l'amour ou le réconfort mais le plaisir bestial, la satisfaction d'un besoin physique. Je me comportais comme quelqu'un qui veut se venger de la société qui le fait souffrir, en cherchant à prendre sans jamais donner. Je fus même mis en examen pour tentative de viol sur une mineure qui avait un peu trop attisé mes sens dans une boite de nuit. Mais comme, lors de ma mort quelques temps plus tard, l'affaire fut étouffée. Ce chemin noir et tortueux me mena à cette fameuse nuit où mon esprit se détacha de mon corps.

J'avais délaissé Alice pour sortir, non pas me divertir, mais plutôt passer différemment le temps. L'activité politique était intense du fait d'un projet de loi contesté qui avait donné lieu à des troubles sociaux. La bataille rangée entre les politiques avait aboutit à une victoire de l'opposition, laquelle fêtait, en ce soir de début novembre, ce savoureux événement. J'avais réussi à me faire " inviter " dans cette soirée. Ceci se révéla par la suite être un grand malheur pour les organisateurs, puisque la somptueuse villa qui l'accueillait possédait de nombreuses chambres et que les femmes y étaient belles. Au bout de quelques heures stériles, je montais à l'étage avec la fille d'un élu national, curieuse de savoir si les sensations seraient différentes en compagnie d'un écrivain. J'absorbais ce soir là, alors que ma partenaire s'affairait dans la salle de bain, une telle dose de poudre blanche qu'un frisson de crainte me parcourut. Mais l'angoisse se mua très vite en excitation et me fit passer sans hésitation sur cette sonnette d'alarme inconsciente.

L'étreinte fut violente. Mon centre de décision bascula rapidement de mon cerveau à mon bas ventre, fortement stimulé par la drogue. Au bout d'un laps de temps si court qu'il en aurait sans doute déçu ma compagne, je me rapprochais de l'extase. Ma fougue redoubla, à l'approche de cette issue que je jugeais très prometteuse. Mon corps transpirait en abondance et mon cœur cognait si fort dans ma poitrine qu'il semblait vouloir en sortir. Je ne sais ce qui provoqua le déclic, mais jamais je ne connus la fin de l'acte qui m'occupait.

Je me sentis tout à coup monter puis brutalement redescendre. Toute ivresse me quitta lorsque je m'aperçus avant la chute, que je m'élevais hors de mon corps. Si j'avais encore eu un cœur à ce moment précis, il se serait sans doute retourné dans ma poitrine, rendu fou par la violence de l'émotion. Je fermai les yeux en attendant le choc, mais celui-ci n'arriva jamais.

Je les rouvris dans un noir absolu, déchiré par le seul son d'un rire complètement hystérique, bientôt rejoint par un autre, plus féminin.

" Où je suis" criai-je.

" Tu es dans le monde que moi je contrôle, petite ordure. De quoi as-tu le plus peur ?"

Et les rires suraigus reprirent de plus belle.

Déconcerté par la situation, mes pensées s'embrouillèrent et la question pénétra au plus profond de mon être. La voix reprit:

"Oh oui ... mais pas de surprises, je le savais".

Un souffle lourd et puant passa sur ma nuque, me glaça le sang.

Je hurlai, et, sans autre forme de réflexion, me mis à courir.

"Ca aussi je le savais, pétochard... Crève ! "

Sous l'emprise de la peur, je fonçais dans le noir, sans savoir ce que j'allais rencontrer devant moi. Ma course me semblait infiniment lente tant mes jambes étaient lourdes. Des bruits de galop me parvenaient de derrière. Ils auraient du être plus proches mais progressaient à grande vitesse, et leur propriétaire ne tarderait pas à me rejoindre. Je commençais à m'imaginer la chose. Tout mon corps me faisait mal. Les bruits se firent plus distincts.

" Des poils, un regard mauvais..."

Un hurlement transperça la nuit et vint exploser dans mes oreilles.

" C'est un cauchemar. Je vais me réveiller !" Le rire de dément continue.

Quelques mètres derrière ... " Mes jambes sont accrochées à des blocs de béton. "

" Qu'est-ce qu'il va me faire ?" Ma confusion est totale, mais je prie pour que ce soit un rêve.

" Des crocs, des serres, des ... des ...Noonn...

Le galop semble redoubler de cadence, et ...OUI ! C'est sa respiration que j'entends ! Il est sur moi !

" NOOOOONNN !!! "

Une douleur fulgurante déchire le milieu de mon dos.

Eh si !...

Je suis revenu dans notre monde juste avant qu'il n'anéantisse mon âme. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi. Pas plus que je n'ai compris comment il m'avait attrapé.

Mais je pense qu'à un instant précis, celui qui nous sépare de la vie et de la mort dans le temps, lui et ses semblables ont cette possibilité de happer les âmes de ceux dont ils sont si jaloux : leurs hôtes ... Combien de personnes sont tombées entre leurs mains ? Mises à mort par ceux qui leur fait le plus peur au monde. Des millions, des milliards sans doute...

Ils sont en chacun d'entre nous. Ils sont nous, notre côté sombre. Celui que nous avons rejeté dans les profondeurs de l'inconscient, mais qui vit, aussi clairement que nous vivons. Ils vivent dans un monde fusionné au notre, tout en n'ayant que très peu de moyens de s'exprimer dans ce dernier. Ils provoquent nos maladies, encouragent nos excès, pourrissent nos sommeils, et dès qu'ils en ont l'occasion, cherchent à nous tuer. Ils sont la jalousie totale, la folie, la violence, la haine ... Ce jumeau qui grandit , non pas physiquement mais psychiquement , à nos cotés, scellé à un recoin obscur de notre cerveau, tout comme notre âme y est scellée à sa presque totalité.

Mais s'ils peuvent nous faire du mal, je suis sûr que nous pouvons leur en faire aussi. La peur que j'ai décelée dans leurs sentiments et leurs conversations m'en a convaincu.

Il faut que quelqu'un m'entende.

Il faut que vous sachiez tous qu'ils existent et qu'ils sont dangereux. Extrêmement dangereux. Il faut apprendre à lutter contre eux car ils sont les fléaux de l'humanité. Peut-être les représentants des forces démoniaques sur terre comme nous sommes les représentants de celle de dieu... mais ceci, ni eux ni moi ne le savons.

Je suis la première réelle menace qu'ils aient laissé échapper à leur contrôle. Je sais que le savoir que je possède peut changer le devenir des hommes... Mais je ne peux rien seul. Il me faut de l'aide !

" Oh, mon dieu, faites que quelqu'un m'entende..."

" Tiens, tiens... Un petit moment de faiblesse, minable ? "

" Ne te réjouis pas trop vite, vieux frère, je ne craquerais pas de sitôt. Je te tiens par les couilles, et je vais continuer rien que pour voir ta tête quand j'arriverai à faire vibrer une de ces machines. "

" C'est ça, chochotte. Continue à jouer au chevalier solitaire. Mais t'as pas intérêt à rater ton coup, parce que si je te rechoppe, je m'occuperai de toi personnellement... "

1993
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