Le Bal Masqué

par

JEAN-MARC PIERARD

C’est l’automne, le peintre est mort. Pourtant dans l’atmosphère malsaine de son atelier, les centaines de fleurs qu’il avait peintes sont réunies pour lui rendre un dernier hommage. Recueillies en corolles de toutes les couleurs, la tige à peine courbée en signe de dévotion et leurs senteurs mêlées dans un parfum orgiaque, elles observent un profond silence. L’une d’elles, dont le trouble et l’écoeurement de respecter cette quiétude, décide de prendre la parole :

Nous devrions faire quelque chose.

Pourquoi interrompre nos nobles prières ? Ne vois-tu pas que tu nous déranges ?

Je veux juste dire que je trouve cela inadmissible de prier pendant des heures et de rejoindre nos cages de bois comme si nous appartenions à l’œuvre du peintre et que nous devions continuer d’exister pour le faire vivre.

Mais le peintre nous a créées pour ça, alors pourquoi viens-tu semer la zizanie ? Tu n’as jamais eu aucun respect pour lui alors que tu étais son adorée. Faut-il que tu le salisses jusqu’au bout ?

A ce que je sache, il s’est autant sali pour vous que pour moi ! Ce que je veux à tout prix, c’est de me retrouver couchée sur son cercueil. Je n’ai plus envie de déballer mes atours aux yeux du monde. Je désire devenir une vraie fleur et non matière à argent. Pouvez-vous comprendre cela ? Demain, je ne serai plus là, prisonnière de ce cadre en bois, collée sans relief sur une toile trop pâle. Non, demain, j’irai le rejoindre, je me mêlerai aux fleurs de ce bouquet que l’on jette en terre et je réchaufferai mon peintre avant de me laisser mourir, étouffée par le fardeau de terre dont il se servait parfois pour caresser ses statues.

Tu es folle à lier. Le peintre nous a donné des couleurs que la nature ne donne pas aux fleurs. Tu te feras repérer avant même d’atteindre le cimetière.

Pas si vous venez toutes avec moi. En changeant nos robes, nos calices et nos quelques feuilles, nous pouvons former un bouquet des plus naturels. Nous créerons une sorte d’osmose parallèle à l’univers du peintre.

Et tu t’imagines que nous allons affronter les affres de l’automne. Nous risquons d’être mouillée et de perdre nos couleurs.

Mais nos couleurs sont faites pour durer. Le peintre m’a dit qu’il n’y avait que le temps qui pouvait nous détruire. Il ne faut pas confondre le temps qui passe et le temps qu’il fait.

Je propose que nous votions, car à travers nos paroles nous ne sommes jamais que la volonté du peintre. Nous allons vite savoir si nous devons passer à l’acte ou pas.

Le vote se fait à pétales levés, mais peu d’entre elles se décident à vouloir sortir le lendemain. Elles rejoignent sans broncher leurs éternelles demeurent et laissent la plus fidèle des fleurs, seule, au milieu de toutes ces traîtresses pendues aux murs glacés de l’indifférence. La nuit vient et toutes dorment dans leur coin. Soudain, le bruit d’une porte les réveille. L’une d’elle, surprise dans son sommeil, perd un pétale. Lentement, celui-ci se berce dans l’air avant de se lover autour d’un caillou blanchâtre.

C’est malin ! Te voilà nature morte à présent.

Occupe-toi de tes affaires et tais-toi, il y a du monde qui arrive.

En effet, il y a du monde dans la pièce lugubre où les fleurs s’agitent. L’héritière est là et a invité, pour l’occasion, deux propriétaires de galeries célèbres venus contempler les tableaux qui soudainement prennent une valeur inestimable.

Débarrassez-moi de tout cela le plus vite possible !

Ne vous inquiétez pas, nous savons ce que ce lieu renferme comme œuvres précieuses. Nous avons déjà fait le partage il y a deux mois. Il ne nous reste que quelques formalités financières. Peu nous importe ces fleurs ridicules, du moment que la signature du peintre s’y trouve accolée, nous sommes certains d’en tirer un d’énormes bénéfices. Si nous sommes venus, c’est pour nous assurer qu’aucune n’a disparu, car le peintre aurait été capable de les détruire en sentant sa mort venir.

Elles sont toutes là, même sa fleur fétiche qui n’a rien perdu de son dédain.

La vieille, agacée, décide de partir en annonçant bien haut que le prix des toiles n’a aucun intérêt à ses yeux. Ce qui compte surtout pour elle, c’est de ne pas pouvoir louer l’atelier dans cet état. En partant, elle laisse derrière elle un silence encore plus angoissant que celui encensé par les fleurs lors de leurs prières. La dédaigneuse réagit :

Et voilà ! Nous allons être séparées, vendues comme de vulgaires chaussettes par des faiseurs d’anges véreux. Ils ne nous aiment pas pour ce que nous sommes, ils ne nous aiment pas pour ce que le peintre a fait de nous, non, ils nous aiment uniquement pour les initiales apposées au-dessus de nos racines. Quand je vous dis qu’il vaut mieux partir avec lui et ne rien laisser derrière nous !

Les autres ne disent rien, elles sont encore sous le choc de leur première émotion. Enfin, la plus jeune murmure entre ses dents qu’au fond la dédaigneuse a sûrement raison et, surprise de prendre position, offre ses pétales irrités.

Nous devons rester sœurs jusqu’au bout. Pas un acheteur ne nous a séparés, ce n’est pas quelques hauts-de-forme qui vont gâcher des années d’entente et d’amour au sein de notre serre. Nous aimions le peintre, nous l’aimons toujours d’ailleurs et nous le respectons, car il n’a jamais fait de l’argent sur notre dos. Il nous peignait pour nous, il nous arrosait de ses larmes et se griffait aux épines de ses colères, sans reproches, ni représailles. Alors écoutez ce que dit la dédaigneuse et accompagnons notre peintre au-delà de ses misères.

C’est un cri de liesse populaire qui s’échappe des pistils pour soutenir la plus jeune d’entre toutes et par son intermédiaire, la dédaigneuse. Une fleur venue d’Orient calme les esprits en proposant de faire un énorme pied de nez à la vieille et ses deux acolytes.

Si au lieu de former un énorme bouquet, nous mélangions nos pétales comme dans mon pays. Ils nous prendraient dans leurs mains, toucheraient notre douceur du bout des doigts, trouveraient de circonstance nos couleurs artificielles sans savoir qu’ils jettent leur fortune en terre.

Au matin, les gens trouvèrent l’idée du contraste du plus mauvais goût, mais les pétales tombaient en pluie d’argent sur le cercueil noir du peintre. Imaginez la tête de la vieille et de ses deux complices quand ils arrivèrent dans l’atelier. Il ne restait plus sur les toiles que quelques tiges à moitié mortes et quelques feuilles brunâtres sur le sol...

Le peintre disait toujours qu’il voulait mourir en automne parce que les feuilles mourraient aussi. Il avait oublié les fleurs, pardon, ses fleurs.
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