Gentille Maman

par

AMY SHARK

-"Qu'est-ce que tu veux dire?"

Sophie, le visage buté, achève de pomper bruyamment un fond de grenadine. Une mèche maussade lui retombe sur les yeux. Elle mordille sa paille avant de réitèrer sa question, avec cette obstination exaspérante des enfants:

-"Je veux dire ça, c'est tout: d'où est-ce que je viens?"

La mère, une jeune femme rousse élégante, aux traits fins, la dévisage, avec une inquiétude et une irritation naissantes. Elle joue un moment, nerveuse, avec la boucle de son sac à main, puis elle avance, avec une ingénuité feinte:

-"Enfin, Sophie! Tu as un père et une mère, comme toutes les petites filles!" Elle soupire, avant de continuer, sur un ton qui masque mal un malaise croissant: "Tu as bien appris cela à l'école, non ? On vous a expliqué la naissance des enfants?"

Tendue, elle observe la moue boudeuse, le haussement d'épaules, le froncement de sourcils. Serait-ce donc le moment, déjà, où tombe ce voile de l'enfance, où la chrysalide émerge, où le large papillon noir prend son essor?... Elle devait avoir cet âge, elle aussi,... Son sourire se crispe: elle revoit le papier à fleurs de la cuisine, elle se rappelle sa terreur, ses larmes tandis qu'elle se cramponnait à la main de sa mère, son long hurlement douloureux, "Non! Non, ce n'est pas vrai, tu es ma gentille maman! dis-moi que tu es ma gentille maman!"... C'est sur elle, à présent, que pèse le devoir de la révélation. Comment va-t-elle s'y prendre? Elle se lance au hasard, d'un seul coup:

-"Et tu n'y crois pas, n'est-ce pas, à tout cela?"

Nouveau haussement d'épaules.

-"En un sens, tu n'as pas tout à fait tort...

Elle poursuit à tâtons, cherchant ses mots, comme une écolière débite péniblement une récitation mal apprise:

--"Tu le sens bien quelque part, tu le sais, que tu n'es pas... que nous ne sommes pas comme les autres... Eh bien..."

Peu à peu, sa voix s'affermit, elle trouve le ton juste, les images s'enchaînent naturellement: N'a-t-elle pas souvent de ces rêves, qui paraissent trop réels pour être des rêves ? Ne lui arrive-t-il pas de ressentir, certains soirs plus noirs, mais aussi, étrangement, plus brillants que d'autres, ce tiraillement violent au creux de son ventre? Et en même temps, n'entend-elle pas une voix, une voix qui l'appelle, qui la rend folle, et elle gratte et griffe la porte de sa chambre jusqu'à entamer le bois, avant de retourner s'effondrer sur son lit, les ongles en sang, les doigts hérissés d'échardes, épuisée, sans vraiment comprendre? Oui, oui... Il n'y a rien d'inquiétant à cela. Ce sont là les signes habituels, reconnaissables, qu'elle a elle-même éprouvés, de leur condition...

Elle parle, elle parle... rien désormais ne semble pouvoir l'arrêter. Chaque mot s' enfonce comme un clou, abat une nouvelle barrière. Son instinct la porte, elle se laisse porter. Il lui vient même à son insu des phrases inopinées et douces, destinées à rassurer de loin, au dedans-d'elle, la petite fille transie qui s'accroche à un dernier lambeau d'espérance, l'encourageant doucement à lâcher prise: que ce serait triste, effrayant, si elle était semblable à ses petites camarades d'école! Quelle joie de penser qu'elle ne connaîtra jamais ces humiliations dégradantes, les cycles menstruels, la soumission, la décrépitude, la mort, toute cette déchéance, cette médiocrité! Au contraire, elle vivra dans la pureté les phases d'une perpétuelle incarnation. Eternellement belle. Eternellement séduisante et jeune; affamée et repue. Eternellement... Son regard croise par hasard celui de Sophie, pénétrant et dur, attentif et impatient, encore complice, mais déjà hostile, avide de cette liberté pressentie qui se dévoile brutalement, sans limites; sa voix se brise. Un frisson la saisit. Il se fait tard. Elle rabat vivement son manteau sur ses épaules, laisse tomber un pourboire de son sac et, d'un geste, invite la petite à la suivre.

Cette nuit est splendide. C'est une nuit de fête, une nuit glaciale qu'illumine la pleine lune, plantée dans le ciel telle un oeil grand ouvert au front d'un géant. Un hurlement s'élève du bois humide. Des ombres furtives se faufilent entre les troncs maigres des pins. Elles se pressent vers le lieu du festin, et leur démarche souple accompagne leur souffle rapide... Bientôt, elles atteignent le sommet de la colline, un large plateau dénudé. Elles sont cinq ou six, allongées, les flancs creusés par l'envie qui les dévore. Les museaux se dressent d'un seul élan vers l'astre majestueux, puis replongent vers la proie offerte. Le silence cède la place aux grognements de plaisir, tandis que la troupe se livre au carnage. La victime est un tout jeune homme. On distingue son visage imberbe, ses membres frêles et nus. Qui d'entre elles ce soir l'a traîné hors de sa tombe fraîchement creusée, ou arraché vivant à l'affection des siens? Peu importe. Ses entrailles jaillissent de son corps éventré aux premiers coups de dents. Les mâchoires s'activent, déchiquètent. Les têtes s'agitent, les gueules fouillent la chair sanglante. Bientôt le corps est méconnaissable. Une jeune louve s'acharne, arcboutée au cadavre, le cou tendu; elle retire de cet amas de viande un paquet d'organes, et dans son effort, elle heurte sa congénère et gronde, les babines retroussées, repliée sur son butin. Soudain en bas, dans le village, la cloche sonne un demi-coup. Les pattes se redressent, les mâchoires s'arrêtent, les oreilles se tendent, figées dans une mystérieuse interrogation: un glas peut-être? Un souvenir? Ou seul l'écho discret d'une éternelle solitude? Le son meurt et le festin un instant interrompu reprend, sous la clarté sauvage de la lune.
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