Koukou

par

AMY SHARK

Quand Marjorie s'était décidée à quitter son petit appartement, devenu trop cher, pour venir occuper un mini studio, sa seule réticence, son unique souci avaient été KouKou. La chatte en effet détestait les déplacements. De plus, elle avait ses habitudes dans l'appartement; elle aimait s'étaler de tout son long sur le buffet de la cuisine avant, d'un bond, de se percher en haut du réfrigérateur; la nuit, elle dormait dans le lit bien large, aux pieds de sa maîtresse. Pauvre KouKou! Elle devrait désormais se passer de ce confort, se contenter d'une minuscule chambre au huitième étage, d'une cuisine réduite à la taille d'un placard. Quant au lit, il n'en était pas question; il aurait rempli la pièce. Mais en poussant tous les cartons de tissus et le matériel de couture contre les deux murs, Marjorie avait calculé qu'il resterait juste assez d'espace pour un petit couloir où, la chaise posée contre la fenêtre, le sac de couchage pourrait être déplié de telle sorte que KouKou pourrait s'y allonger presque à l'aise... Quand même, il lui en faudrait, de l'imagination, à l'impatiente féline, pour compenser ce rétrécissement de son espace!
KouKou était sans nul doute malheureuse du changement. Chaque jour, l'ancienne couturière se désolait de sa maigreur, de son manque d'appétit, de sa mine défaite. Pourtant KouKou, qui était avant tout attachée à sa maîtresse, s'accoutuma. Pour éviter qu'elle ne s'ennuie, Marjorie renonça peu à peu à ses courses quotidiennes dans le quartier, et à ses visites chez ses fidèles clientes. Elle ne sortit plus qu'une fois par semaine pour acheter de quoi manger pour elles deux, et une fois par mois pour aller explorer les magasins de tissus sur le grand boulevard, où elle ne se fournissait presque plus, ayant de moins en moins de commandes, mais où elle aimait flâner, palper les différents textiles, contempler les couleurs et examiner les nouveaux patrons de mode. Avec le temps, elle se refusa même ce menu plaisir, dont elle se sentait coupable puisqu'il était pris sur le temps qu'elle aurait dû consacrer à KouKou. Les jours de soleil, elle avait découvert que la chatte aimait se glisser par la fenêtre ouverte et arpenter la gouttière; elle faisait ainsi le tour du toit de l'immeuble, ce qui constituait une assez longue promenade, et revenait se blottir dans les chiffons. Dans l'après-midi, Marjorie étalait par terre un grand mouchoir, et elle dressait le couvert pour elle et Koukou. Elles se parlaient, en savourant le contenu d'une boîte de thon, et Marjorie ne manquait pas de faire part à KouKou de sa peine, de son regret de n'avoir su lui procurer un meilleur confort où abriter sa vieillesse.
-"Ah! Comment avons-nous pu en arriver là, ma bonne KouKou?" La chatte couchait les oreilles en signe de résignation.
"Ma pauvre KouKou! Mais regarde comme c'est bon, aujourd'hui. Demain, on aura du bifteck; tu vois comme on se gâte bien quand-même, toute les deux?" Et KouKou acquiesçait en ronronnant doucement.
Et puis, un jour que Marjorie s'était absentée pour faire les courses, KouKou était montée sur le rebord de la fenêtre ouverte et avait voulu sauter dans la gouttière; mais comme elle souffrait un peu d'arthrite et qu'elle n'y voyait plus très clair, elle avait mal calculé son élan, et s'était écrasée au pied de l'immeuble. Marjorie l'avait trouvée ainsi dans la cour, avait poussé un grand cri de douleur et, abandonnant ses courses, était remontée avec elle au studio. Longtemps, elle avait bercé dans ses bras le petit corps sans vie. Le soir venu, elle cessa brusquement de pleurer et de s'accuser d'avoir laissé la fenêtre ouverte et la chatte sans surveillance. Une idée fixe l'obsédait: que faire de KouKou, maintenant qu'elle était morte, qu'elle n'existait plus? Elle se refusait à aller l'enterrer dans un parc ou un quelconque terrain vague. On n'enterre pas une partie de soi-même; la partie la plus importante, qui plus est! Soudain, une idée sembla jaillir dans son esprit; elle se mit à fouiller fiévreusement parmi les boîtes de tissus, d'où après une recherche minutieuse elle extirpa un objet long, enveloppé de journaux, qu'elle déballa avec soin. Il s'agissait d'un très beau, très ancien plat de faïence, souvenir de jours meilleurs et qu'elle avait conservé, par chance, avec l'intuition qu'il pourrait lui servir un jour. Dans le placard cuisine, après avoir placé KouKou bien allongée sur le gril, elle l'enfourna et lui donna une heure et quart de cuisson, comme pour un poulet de taille modeste. Durant ce temps, elle s'affaira, étala par terre un service brodé splendide, oeuvre de jeunesse, conçue au temps où elle songeait toilettes et trousseau. Puis, dans le grand plat de faïence aux motifs bleus, elle déposa avec précaution KouKou, cuite à point, et la plaça au centre de la nappe immaculée. Avec des gestes précis, elle se saisit de ses ciseaux et dépeça prestement la chatte, détacha une cuisse et se mit, lentement, à humer, à mastiquer, à déglutir KouKou, tout en lui parlant tendrement, avec des phrases entrecoupées de sanglots: "Que tu es bonne.... que tu es tendre et douce, ma Koukou!" Et tout au long de ce repas de fête, de cette dégustation tragique et solennelle, il lui semblait que l'odeur, le goût, l'esprit, l'essence même de la chatte la pénétrait, envahissant sa vieille chair de sa présence chaude et vivante. Elle dévora ainsi l'animal entier, du museau à la queue.
Le lendemain, en fin de matinée, un long cri déchirant, inhumain, venu du haut du huitième étage fit frémir les habitants de l'immeuble et du quartier; il se répéta le lendemain; et le surlendemain; et ainsi de suite, jusqu'à ce que tout le monde y fût habitué. Maintenant, on n'y prête même plus attention. Si un nouveau locataire s'en émeut, on s'empresse de le rassurer aussitôt: "Ça? Oh, ce n'est rien; c'est la vieille coucou qui miaule"...

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