Je Suis Comme ça

par

EMMANUEL MERLE

La lune ressemblait à une rognure d’ongle et le ciel à une tignasse remplie de pellicules. J’ai craché dans le trou et puis j’ai fait un vœu. Je fais toujours ça quand je plante un arbre. Et c’est toujours la nuit que je creuse, quand la planète dort. Comme ça j’ai l’impression de lui saper le moral. Et, au matin, je peux jouer les étonnés, les mains dans le dos, du style « tiens, cette nuit un arbre s’est égaré dans mon jardin ». J’entretiens l’acné universelle.
Donc là, c’était un « Kolkwitzia amabilis » à fleurs rose pâle dont j’enfouissais subrepticement les racines. Bien sûr je ne faisais rien de mal. Je ne pourrais pas jurer d’ailleurs que mes voisins aient remarqué mon manège. Cependant certaines choses futiles doivent être accomplies avec le plus grand sérieux. Certaines autres avec rage et sournoiserie. Chacun s’arrange pour régler ses comptes. Je n’ai pas toujours été comme ça.

Petit, je pensais qu’il ne fallait pas déranger la nuit. Je croyais que la planète se reposait, qu’elle faisait comme les gens. Progressivement c’est devenu un plaisir délicieux de sortir la nuit d’été sans faire de bruit, pour ne pas déranger dans leur sommeil les plantes, les arbres et la terre. Les pierres dormaient à poings fermés et le ciel n’était qu’une immense paupière.

Les racines du Kolkwitzia m’ont donné un peu de mal. A la jardinerie il ne leur en restait qu’un et le pied de l’arbuste s’échappait déjà du conteneur. J’avais bien supprimé les radicelles qui formaient un épais sporran, mais à la lumière de ma lampe frontale, j’ai hésité à sectionner les tentacules plus épais. J’avais pourtant creusé de mes propres mains un trou de 50 cm en tous sens. J’ai résolu de coucher à l’horizontale trois racines décidément trop longues et j’ai dégoisé quelques murmures d’encouragement à l’arbuste. Je me serais laissé aller, j’aurais facilement assuré que le décor était un haïku en trois dimensions, mais je savais que tout ça n’était que poudre aux yeux. L’univers est redoutable quand il s’agit de bourrer le mou au nonchalant qui passe. Il n’a pas son pareil pour vous en faire accroire.

Adolescent, j’avais pris l’habitude, pendant l’été, de passer la nuit dehors. C’était d’un romantisme écœurant quand j’y pense. Je m’allongeais dans l’herbe sans faire aucun bruit pour ne déranger personne qui fût enraciné. Je ne me racontais pas d’histoire, mais progressivement je m’enfonçais dans l’herbe. Ou parfois, je restais tout droit, les jambes comme enfoncées jusqu’aux cuisses dans le sol à force d’immobilité. Je ne disparaissais pas, je ne me diluais pas dans la nature, j’étais plein au contraire. Entièrement moi. Complet pour une fois. Comme une tique sur la fourrure de la planète, dirais-je trente ans plus tard.

J’ai tout remis en place en essayant de ne pas mélanger les couches de terre. J’ai vérifié une dernière fois avec ma lampe frontale que l’arbuste se tenait droit, puis j’ai tassé un peu autour. Plus rien ne dépassait. Je me suis dirigé cahin-caha vers le robinet extérieur de la maison au pied duquel attendait l’arrosoir et j’ai empêché l’eau de glouglouter trop fort. Après avoir modelé un bourrelet circulaire, j’ai noyé les racines de l’arbuste en trois temps. Cette fois j’ai tassé avec conscience et rigueur. Je l’ai contemplé encore une fois. Il était parfait à sa manière : l’équilibre des rameaux, la rectitude de son port, une façon de légèreté déjà vigoureuse. Le nouveau de l’équipe, décidé à donner le maximum et ne doutant de rien. Tout autour de lui, je sentais une tendre confraternité végétale. L’ambiance était au recueillement solidaire. Voilà que j’œuvrais pour l’harmonie du monde et la perpétuation des espèces naturelles.

Les plantes n’ont décidément aucune mémoire.

Je me suis approché du Kolkwitzia et j’ai empoigné l’une de ses petites branches, puis j’ai tiré vers le bas. Elle s’est arrachée sans difficulté. J’en ai fait autant pour deux autres.

Je me suis reculé. Il était moins fier. A présent c’était comme si, verticalement, il n’avait poussé que d’un côté.

Je ne jurerais pas qu’il n’y ait pas eu un souffle d’effroi pour traverser les ramures des arbustes environnants. En retournant ranger l’arrosoir, j’ai pris une branche basse du sorbier en pleine figure et je me suis éraflé la main sur un rameau du cognassier du Japon qui s’était marcotté tout seul. Tant pis. Ce qui était fait était fait. La désapprobation n’est rien face à l’intime conviction. Je n’ai pas toujours été comme ça. Mais que puis-je y faire ? C’est ma façon à moi de me venger du monde. Je comprends le cognassier du Japon. C’était le premier. Je l’avais admirablement planté. Il promettait trop. J’en avais châtré les trois-quarts, ne laissant qu’un ridicule bouquet épineux à l’oblique, comme un épi rebelle sur le crâne du monde. Je me souviens avoir consciencieusement tordu le tronc de l’abricotier, sans forcer, pour ne pas le briser complètement. Il vivait toujours, dérivant brutalement à gauche à un mètre du sol. Cette année je lui avais autorisé un tuteur, un morceau de canalisation coupant sur lequel je l’avais laissé s’appuyer et s’érafler, et dans lequel il perdait sa sève goutte à goutte. Il pouvait encore tenir le coup longtemps. Je me souviens des six plants de bruyère que j’avais une nuit amoureusement agencés autour d’un gros grenadier d’une difformité effrayante depuis toutes ces années que je l’entortillais de fil de fer. Je leur avais généreusement roulé dessus. Ils n’étaient pas morts, mais ils vivotaient en touffes souffreteuses sur une terre mal rasée.

Le reste était à l’avenant. Le secret était dans le juste équilibre entre une plantation de professionnel assurant une reprise optimale et un saccage de la partie supérieure. La plante était définitivement estropiée, à l’image de ce qui arrive à l’intérieur de beaucoup d’humains que j’ai rencontrés. C’est ce qu’il m’a toujours semblé. Enfin, c’est aussi l’idée que j’ai de ma propre vie.

La dernière fois que quelqu’un était venu chez moi, je lui avais montré le jardin et ça s’était passé difficilement. Je souhaitais qu’on prît un verre à l’ombre brisée du catalpa. Mais mon invité avait ouvert la bouche silencieusement en avisant le jardin. Puis il avait froncé les sourcils. Il n’avait pas poussé l’hypocrisie jusqu’à me féliciter pour l’agencement et la luxuriance de mes plantations, mais il avait réussi à faire bonne figure. Il était néanmoins assez perturbé pour me poser une question parfaitement ridicule eu égard à l’environnement immédiat. Une question du genre « la terre est bonne par ici ? », ou bien « c’est calcaire ou argileux ? », je ne sais plus exactement. A moins que ce fût sur la qualité du PH. Bref, ce fut pour moi un plaisir de lui confirmer la bonne santé de la terre de mon jardin. D’autant, lui avais-je avoué, qu’elle était largement engraissée par les cadavres qui s’y dissimulaient, étant bien entendu que c’était là un ancien cimetière. J'avais poussé un peu en lui philosophant que, d’une certaine manière, ils continuaient à vivre et à servir la planète par vers de terre interposés. Je crois bien avoir achevé de le déstabiliser en lui développant ma petite théorie selon laquelle les formes bizarroïdes et tourmentées de mes végétaux étaient sans nul doute le reflet exact de l’esprit de celui ou celle dans le corps pourri duquel ils trempaient leurs racines. Là il s’était levé d’un coup et avait émis la nécessité de rentrer chez lui pour quelque obscure raison. Quand il s’était affalé dans l’herbe haute après s’être pris le pied dans une racine proéminente surgie du sol fort à propos – un cerisier dont je ruinais systématiquement toutes les tentatives pour s’élever mais qui profitait par en-dessous –, il avait hurlé pour de bon, au risque d’ameuter les voisins. Vraiment un plaisir.

Je n’ai pas toujours été comme ça.

Si je vis seul ? Affirmatif. La compagnie de mes dissemblables ne m’est pas indispensable. Je préfère leurs jardins. Je sais gré à tous ces gens d’entretenir leur parcelle, de tirer au cordeau leur rangée de framboisiers, de peaufiner leurs massifs comme ils emmènent réviser leur voiture, de tondre leur pelouse comme ils se rasent le matin et de s’entourer de leur haie de lauriers-cerise comme ils mettent leur pantalon. Avec la même inconsciente nécessité.

Autour de chez moi la planète est nickel. Elle est bien repassée. J’imagine que la rectitude toute britannique de ces jardins est inversement proportionnelle au capharnaüm poisseux de l’âme de leurs propriétaires.

Oui, j’aime bien les jardins des autres. Parfois, toujours la nuit, j’y pénètre. Je laisse ma carriole à l’entrée et il arrive qu’elle luise dans la clarté lunaire. Puis je marche sur les mains pour ne pas laisser de traces. Je n’ai pas mis longtemps pour apprendre cette technique. A présent, je vais aussi vite que si j’étais sur mes pieds. Je m’arrête près d’un arbuste et je sors un sécateur bien affûté. Ça mord comme dans du pain frais. Je sectionne une branchette par ci, un rameau par là. Aux trois-quarts. Juste de quoi faire croire qu’un chien errant ou un blaireau est venu se frotter. J’ai déjà surpris le lendemain, derrière mon carreau, le rictus d’incompréhension et d’agacement d’un voisin dans sa salopette propre devant ce mini-désastre. J’espère que sa journée en est un peu gâchée et que sa vision d’un monde bien peigné, avec la raie sur le côté, en est perturbée.

Parfois j’en rajoute un peu. Récemment j’ai fait une virée nocturne au bout du lotissement sur le coup de quatre heures du matin. Les Leroy sont puants de satisfaction : ils ont deux voitures, un revolver et trois enfants. Et ils sont enseignants. Quelle gangrène… Depuis une semaine j’avais avisé, non loin de quatre rosiers-tiges aussi laids que des poteaux signalétiques, le petit albizzia qu’ils venaient de planter devant leur terrasse. Ils comptaient sur son ombre pour dans cinq ans. Je me suis rarement autant amusé. Mais ça a été du boulot. Pour qu’un arbre reparte bien, il faut déjà ne pas bouder la largeur du trou. Que dire quand on veut le planter la tête en bas. Dieu merci, la terre était finalement encore assez meuble, et une heure de fouissement m’a suffi pour lui faire dresser ses racines, toute la ramure préalablement tronquée disparaissant jusqu’à 80 cm de profondeur. J’étais en nage mais je riais tout seul. Récupérant ma carriole, j’avais glissé en chuintant jusqu’à chez moi, couvert de terre mais diablement excité à l’idée de leur bouche ouverte au petit-déjeuner.

Au fond il n’y a pas grand-chose à dire de mon activité. A l’encontre de mes voisins, tout ça tient davantage de la farce de potache que de l’agression caractérisée. Finalement je fais, à ma petite échelle, ce que tout le monde fait plus ou moins. Je cherche à remplacer l’ordre général par un autre ordre. Le mien. Je ne vaux pas mieux qu’un autre. C’est rassurant.

A l’âge de dix ans, j’ai vu un jour mon père empoigner sa tronçonneuse. Accompagné d’un voisin, il s’est dirigé vers le fond de la propriété. Je les ai suivis. Il était question de couper le vieil érable champêtre qui décidément avait vécu, d’autant qu’il menaçait de s’abattre de lui-même sur le mur du fond derrière lequel passait la route. Ils n’y sont pas allés par quatre chemins. Mon père m’expliqua qu’il comptait opérer en deux temps. Je l’écoutais, j’avais confiance. D’abord tronçonner la partie supérieure par petits bouts. Ensuite s’occuper du tronc restant, qui ne manquerait pas de chuter à l’intérieur de la propriété. Il comptait le laisser contre le mur en souvenir de son propre père qui avait planté l’arbre le jour de la naissance de son fils. Mon père avait une quarantaine d’années. L’érable était gros. Et la confiance, parfois, c’est comme sauter par la fenêtre en étant sûr qu’on habite au rez-de-chaussée sans l’avoir jamais vérifié.

Tout a marché comme sur des roulettes, si j’ose dire à présent. Ce que personne n’avait prévu, c’est que je puisse me trouver là où il ne le fallait pas. J’ai eu les jambes écrabouillées. On m’a endormi sur place pour pouvoir me les couper. D’une certaine façon elles se trouvent toujours sous le tronc, là-bas, au fond du jardin, là où je ne mets jamais les pieds. Je n’ai pas tout à fait menti au type de l’autre jour en lui parlant de cimetière. Mes parents sont enterrés là, mes jambes aussi.

Je n’ai jamais pu joindre les debout.

De la fenêtre du salon, dans cette maison où j’ai passé toute ma vie, assis sur mon fauteuil roulant, j’observe mon jardin. Le Kolkwitzia a l’air de pencher sous les rafales du vent. Demain je lui offre un tuteur. Tel quel il menace de perdre l’équilibre sur son unique jambe. Ça lui en fera deux.
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