Homos Sapiens

par

HUBERT PISSAVIN

"Pour durer, tel que le Ciel et la Terre, il ne faut pas produire des choses "de soi-même", mais tout laisser à l'état originel. Cette spontanéité s'obtient par le "non-agir" : ne pas intervenir, ne pas troubler l'harmonie naturelle de notre esprit, déréglé par des préceptes culturels. Il faut abolir la prétention à la sagesse et rejeter le savoir, car celui qui poursuit l'étude augmente chaque jour, tandis que celui qui pratique le Dao diminue chaque jour. En diminuant de plus en plus, on arrive au non-agir. En n'agissant pas, il n'y a rien qui ne se fasse"



Lao Tseu (IIIe siècle avant J-C?)




Chapitre 1

Accident



Il y avait des débris éparpillés un peu partout sur la voie : des morceaux de plastique, des éclats de carbone et des pièces métalliques. Ce qui restait du véhicule était encastré dans la pile en béton armé du pont. La pile, elle, n'avait pas bougé, mais la voiture était entièrement compressée.

Le service médical eut beaucoup de mal à retirer tous les morceaux du corps du véhicule. Le choc avait été effroyable : le représentant du constructeur venu voir les dégâts ne put que constater : à pleine vitesse, au moins 40 m/s, sur la voie principale, en ligne droite et pour une raison inexpliquée, la voiture fit une légère embardée de deux ou trois mètres, juste en face de la pile en béton armé du vieux pont du T.G.V.

Il se passa à peu près la même chose que pour la princesse Diana cinquante ans plus tôt : La coque de carbone de la voiture s'est ratatinée et malgré les absorbeurs de choc, les airbags et la mousse de secours, Tom Hank était mort sur le coup. Au moins, une chose était certaine : il n'avait pas souffert

.

Quand ce genre d'accident arrive, les ordinateurs du service de sécurité expédient les dépanneuses pour récupérer les morceaux.

Les enregistrements holographiques des ordinateurs de guidage de la voie et la boîte noire de la voiture sont analysés. Le constructeur de la berline a récupéré les données du logiciel de pilotage et les hologrammes mais, comme d'habitude, il ne trouverait rien d'anormal.

Encore un bug inexpliqué : sur une voiture de ce prix, c'est embêtant. Si ces bugs persistent,

on finira par installer des rails de sécurité au bord des voies, comme autrefois.

Un petit bonhomme rond avec une calvitie naissante : le représentant local du constructeur de voiture s'est même rendu sur place pour constater. Il se prit à regretter le bon vieux temps des voitures avec un volant et des pédales! Au moins, en cas d'accident, c'était la faute du conducteur, tandis qu'aujourd'hui...

Et oui, aujourd'hui, au tableau de bord des voitures, à part les véhicules d'urgence : police pompiers...il ne reste guère, en plus du terminal, que le sélecteur d'allure : "urgent, rapide, normal, économique, promenade", le clavier de sélection des destinations principales et un gros bouton rouge d'urgence. De toute façon, il y a bientôt vingt ans que les voitures autonomes avec volant sont interdites de circulation pour les civils. Et, depuis cette époque, l'antique pemis de conduire à disparu. Ce document est sans aucune valeur aujourd'hui. Et c'est vrai que, depuis, le nombre de morts par accident de la voie a énormément baissé. Il est encore inévitable que, de temps en temps, un bug informatique puisse créer un problème. Et puis, maintenant, on peut rentrer chez soi en toute sécurité en étant totalement saoul pourvu qu'on arrive à presser la touche "Home".

Grâce à l'informatisation des voitures, les statistiques des accidents de la voie sont passées en dessous des 3 000 morts par an en Europe l'année dernière.

En plus, depuis qu'on a supprimé les chauffeurs dans les camions, le prix du transport routier a beaucoup baissé.

Accroupi devant la carcasse déformée, le petit bonhomme rond, perdu dans ses pensées se dit que toutes ces transformations sont aussi l'une des raisons du succès des centres de distribution qui ne sont, d'ailleurs, que des entreprises de tri et de transport. C'est curieux de voir passer tous ces camions avec une minuscule cabine de conduite et personne dedans...

Sans parler de l'amélioration spectaculaire de l'écoulement du trafic depuis que les logiciels des ordinateurs de guidage de la voie étaient enfin au point...

Il faudrait encore envoyer une lettre de condoléances et d'excuses aux héritiers, s'il y en avait, le petit bonhomme avait horreur de ca.



Lundi 15h : Joe Nelson arrive à l'incinarium. Joe a tenu à être physiquement présent à l'incinération de son ami. Se faire représenter par un sosie lui paraissait indécent, il doit bien ça à Tom.

Le hall du bâtiment est immense. La cérémonie fut vite expédiée, il n'y a pas grand monde et, à part Marthe, la femme de Tom, Joe ne reconnaît personne dans la maigre assistance, ni parmi les humains, un peu âgés, ni parmi les robots sosie, la plupart loués par des collègues de Tom à Data Central.

A la fin de la cérémonie, Joe présente ses condoléances à Marthe qui semble ailleurs et met plusieurs secondes à le reconnaître.

Il discute deux minutes sur les marches puis Joe lui propose d'aller boire un verre dans un pub tranquille tout prêt d'ici.

Marthe accepte et le suit sans rien dire. Ils entrent dans le bar et s'installent, la chaleur et l'intimité du lieu contraste avec le hall froid et immense de l'incinarium.

Marthe n'a guère le goût à discuter, elle n'a pas encore vraiment réalisé. A Joe qui l'interroge, elle parle des passions de Tom : son goût pour le jardinage et la cuisine "à l'ancienne" : Ses efforts désespérés pour faire pousser des radis sans aucun produit chimique dans le jardin de leur petit pavillon de Baden-Baden.

Cette petite maison, est-ce quelle supportera d'y vivre seule à présent?

L'habitude qu'il avait de s'endormir régulièrement dans la voiture et de rêver pendant tout le trajet, lui qui ne rêvait presque jamais. Marthe, en voiture, préfère la lecture. Les yeux dans le vague, elle parle de Tom qui se moquait gentiment de son goût pour les livres en papier et les vieux films 2D en noir et blanc. Il n'avait jamais vraiment réussit à la convertir à l'encre électronique.

Joe amène la conversation sur le travail de Tom : ses responsabilités, ses problèmes récents... mais Marthe ne lui apprend rien de nouveau : il travaillait pour Data Central comme Directeur de la sécurité.

Data Central, ca, Joe connaissait : un de ses concurrents.

La Data Central est une de ces boîtes qui assure la gestion d'une sacré puissance de calcul et la commercialise à qui en veut. De plus en plus de leurs clients sont des virtuels. Tom était responsable de la sécurité dans la boîte et il avait grand besoin d'un second pour l'aider. Il venait d'embaucher quelqu'un pour le poste mais Marthe ne se rappelle plus son nom.

Joe lui, le sait mais il laisse patiemment Marthe parler en espérant apprendre quelque chose de nouveau.

Joe écoute Marthe d'une oreille et laisse son esprit vagabonder... Il pense aux virtuels : il y a quelques années, ça paraissait tout simplement impossible.

Pour réussir à faire tourner un esprit humain sur une machine il avait fallu, il y a longtemps, éliminer pas mal d'obstacles. Tout ça a coûté très cher en recherche et développement mais les premiers clients étaient très riches. Dès qu'une poignée de milliardaires âgés (leur moyenne d'âge devait tourner autour d'une centaine d'années) avait appris l'existence de ces nouveaux appareils médicaux... Joe n'arrivait plus à se rappeler le nom horrible. Ah oui! les tomographes à positons qui permettent de scanner et même, en y passant pas mal de temps, et d'argent, de récupérer les données du cerveau : la mémoire du patient sous forme informatique!

Les milliardaires avaient compris qu'ils pourraient, juste avant de mourir, transférer leur esprit sur une machine et acquérir une espèce de deuxième vie!

La puissance de calcul requise pour faire tourner un cerveau humain sur une machine est faramineuse : de l'ordre de 50 Teraflops! Mais, au début de ce siècle, on a laissé tomber les ordinateurs binaires et leurs microprocesseurs. Aujourd'hui, ils ne sont plus guère utilisés que par les interfaces et les machines à café. De la puissance de calcul, on en a : depuis les années 10, les calculs sont effectués par des ordinateurs quantiques.

Joe n'a jamais vraiment réussit à comprendre comment fonctionne les ordinateurs quantiques.. A vrai dire, tout le monde s'en sert mais très peu ont une idée, même vague, de leur fonctionnement.

Il se rappelle, qu'il y a quelques jours, il a demandé à son terminal de lui faire une synthèse sur le sujet :

L'écran lui a montré un tube remplit de liquide muni d'électrodes qui servent d'antennes, coincé entre les deux pôles d'un gros aimant. L'article expliquait que chaque atome du liquide, un "qubit", est à la fois une mémoire et un élément de calcul. En plus, le "qubit" peut occuper au même instant plusieurs états simultanés. Le tout permet une puissance de calcul phénoménale et c'est idéal pour les opérations en parallèle. L'article momtrait que, dans les années 10, l'avènement des ordinateurs quantiques avait obligé les fabricants de logiciel à repenser tout leur catalogue et même la manière d'écrire ces logiciels. L'activité informatique du vieux géant Microsoft, qui n'a pas su prendre le virage quantique avait, à l'époque et à cause de ça, complètement disparu en quelques années : le vieux Gates faiblissait. Aujourd'hui, de Microsoft, il ne reste plus que l'activité multimédia (comme on disait alors). Les Russes et les Indiens ont su, eux, prendre le virage quantique.

Tout ça est très intéressant mais Joe ne comprenait toujours pas comment du liquide pouvait calculer. Il a vu, une fois ou deux, une unité de calcul ouverte : ni liquide ni aimants mais des espèces de blocs empilés qui étaient connectés entre eux, paraît-il, par des perles d'or.



En tout cas, la puissance disponible a fait un bond en avant, encore que les logiciels sont un peu à la traîne. Ca, ça n'avait pas changé depuis le XXe siècle se dit-il.

Il a même entendu dire que des chercheurs ont trouvé des crédits pour scanner des animaux. Tenter de répondre à la sempiternelle question : les animaux ont-ils une intelligence ?

Bref, certains des milliardaires ont fait le pas : leurs corps sont morts mais leurs esprits tournent sur une machine.

Joe se rappelle le scandale en 2035 : même ce qui restait de l'Eglise catholique s'en était mêlée.

Le pape Jean XXIV avait rappelé sur les réseaux que l'homme est une créature de Dieu et qu'il n'a donc pas le droit de se créer lui-même ou d'essayer d'accéder à une quelconque forme d'immortalité. Le grand public n'y comprenait rien et les milliardaires s'en foutaient : la vie éternelle promise par l'Eglise était une possibilité. Celle promise par la science une réalité. Et puis, qu'est-ce qui empêcherait d'avoir les deux ?

En 30 ou 31, un chercheur avait copié son propre cerveau et l'avait fait tourner sur une machine : il était dans un monde tout noir avec un petit écran à sa disposition, l'œil d'une caméra et un microphone : le premier tétraplégique de synthèse! Le virtuel, à l'époque on appelait ça un homme virtuel, était devenu à moitié fou et le chercheur s'était rendu compte, après coup, qu'il serait obligé de suicider son double!

Depuis, la science a fait pas mal de progrès et la législation aussi : il est devenu strictement interdit de se dédoubler et la scannerisation n'est autorisée qu'aux mourants. Et en plus il faut avoir du fric, beaucoup de fric pour payer tout ça : le scanner, la caution et surtout les logiciels. Car l'expérience a hélas montré qu'un MVP (Monde Virtuel Personnel) au rabais conduit rapidement à la folie et au suicide. La création de MVP performants a donné du travail, et en donne toujours, à toute une armada de programmeurs.

Mais Joe se disait que tout ça, c'est surtout un problème de puissance de calcul et c'est ce qu'il le fait vivre lui puisque certain des plus gros clients de sa boîte, sont des virtuels milliardaires.

Le pire c'est que, une fois physiquement morts, et après avoir été implantés sur les machines, certains des virtuels milliardaires ont continué de mener leurs affaires et ils gagnent encore plus de fric! D'autres ont craqué, sont devenus schizophrènes et se sont "suicidés" : le programme de simulation le permet : un suicide sans douleur : l'effacement des données holographiques. Dans ce cas, la somme laissée pour gérer le virtuel (et mensuellement encaissée par sa boîte) revient aux héritiers du milliardaire. Ainsi la société de Joe a tout intérêt à ce que les virtuels milliardaires se sentent le mieux possible dans leurs mondes.



Joe pense à tout ça, il tend l'oreille : Marthe lui parle de la mort du Directeur Technique de Data Central, la boîte de Tom : encore un accident de la voie inexpliqué, il y a seulement quelques semaines. Une voiture toute neuve.



Joe demande à Marthe si elle n'a rien constaté de bizarre ces derniers temps.

Marthe, trouvait Tom un peu inquiet mais il ne lui avait rien dit. Et puis ce n'était bien sûr pas la première fois qu'il était préoccupé par son travail.

Joe a des doutes, et même de sérieux doutes et il commence de se mordre les doigts d'avoir été aussi discret lors de sa dernière discussion avec Tom. De toute façon, aujourd'hui, c'est trop tard. Et puis, bon sang, on ne devient pas responsable de la sécurité de la plus grosse société informatique virtuelle quantique du monde sans une bonne dose de discrétion, même avec ses meilleurs amis.

Joe était sûr qu'il pouvait, à travers Marthe, apprendre quelque chose qui pourrait confirmer ses doutes au sujet de la mort de Tom Hank.

Ils discutèrent encore pendant presque deux heures mais Joe doit se rendre à l'évidence : Marthe et Tom s'entendaient très bien mais Marthe ne sait pas grand chose au sujet du travail de Tom, en fait, elle a toujours eu du mal à comprendre en quoi consistait exactement ce travail.

Joe abandonne ses sondages, ils discutent encore un peu de généralités, Il donne sa carte de visite à Marthe.

Elle récupère le bout de plastique et le met dans sa poche comme un fantôme : On ne peut pas dire que Marthe est réellement malheureuse, elle n'arrive pas à réaliser la mort de Tom et elle a l'impression qu'elle n'y arrivera jamais. Pour elle, Il n'a pas réellement disparu, elle a l'impression de flotter au milieu de la réalité.

Il lui offre de la raccompagner mais elle préfère passer encore un moment seule au pub.

Joe prend congé et part. Il se dit qu'en tout cas, une chose est sûre, que ce soient des coïncidences malheureuses ou pas, en attendant d'y voir plus clair, il faut prendre les choses au sérieux et penser à sa propre sécurité. Il pense aussi à son rendez-vous à la clinique pour le bilan de santé annuel réclamé par sa société. Cette année le directeur a insisté pour que Joe se fasse faire un bilan complet ce qui nécessite une anesthésie générale... C'est prévu pour après-demain et Joe a horreur des anesthésies générales.



Il rentre chez lui par le métro automatique. On croisait parfois de drôles de créatures dans les réseaux souterrains : mi clochards mi drogués mais finalement, les agressions étaient assez rares.



Il est beaucoup plus facile qu'autrefois de se protéger du petit gangstérisme, tout d'abord, l'argent liquide a pratiquement disparu et toutes les transactions laissent une trace informatique. Ensuite, on se déplace beaucoup moins qu'au XXe siècle. La plupart des gens travaillent à domicile. Les sociétés ne sont plus que des assemblages et des ponts informatiques entre des centres de calcul, souvent loués, et n'existent pas réellement. Les magasins, les supermarchés et les hypermarchés ont disparu au profit des centres de distribution qui livrent les particuliers avec fourgons et livreurs ou, de plus en plus souvent, des robots automatiques, qui eux, au moins, sont polis.

Bizarrement, seul le commerce de luxe a résisté : dans les centre ville, il reste des vieilles boutiques au charme suranné avec des vitrines en plastique ou même en verre qui proposent de la nourriture, de la maroquinerie ou des vêtements que peu de gens ont les moyens de se payer : la plupart se contentent d'admirer le contenu des vitrines.



Finalement, aujourd'hui, la voiture est surtout utilisée pour les loisirs : aller en montagne, faire du robot-ski ou tout simplement se baigner dans un lac.

Encore que les scientifiques annoncent qu'ils pourront bientôt faire l'inverse de l'acquisition au scanner tomographe à positons : pouvoir envoyer des données dans le cerveau : on pourra faire du ski, de la haute montagne ou descendre en apnée à 300 m en toute sécurité à la maison sans quitter son terminal! De la puissance de calcul et du boulot pour Virtual Machine! Encore qu'au début, les interfaces de connexions cervicales risquent d'être chères. Pour l'exercice des muscles, il ne restera plus que la musculation chez soi ou dans un club local pour les moins riches.

Par contre, Joe se demandait comment se protéger des as de l'informatique, des très bons, capables de déjouer toutes les protections. Tout est informatisé, centralisé, piloté : même cet ascenseur en train de remonter. La sophistication de la société la rend de plus en plus fragile.

On peut distinguer quatre classes d'individus (milliardaires mis à part) : les pauvres besogneux qui travaillent aux tâches ingrates mais de plus en plus concurrencés par les robots automatiques. Le gouvernement parle de réglementer le statut des robots depuis cinq ans... Les pauvres paresseux ou écœurés par le système qui meurent de faim à petit feu et que le gouvernement européen entretient juste assez pour se donner bonne conscience. Les intelligents besogneux, dont je fais partie, pensa Joe, qui travaillent et payent des impôts, beaucoup d'impôts, pour tous les autres. Et les intelligents paresseux qui piratent : une activité ludique et souvent très rémunératrice. Aujourd'hui, tout se pirate : on a même vu des virtuels se faire voler leur logiciel MVP (Monde Virtuel Personnel) sans doute revendu à vil prix dans la journée. Les pirates, dans ce cas, avaient poussé le soin du détail jusqu'à remplacer le MVP du virtuel malchanceux par un logiciel de monde ultra-simplifié avec pratiquement uniquement la fonction suicide. On peut imaginer la réaction du virtuel volé : en un instant, tout son champ de vision fond, remplacé par un grand vide noir. Quand il pense son mot-clef, au lieu de retrouver le menu interface de commande, seul le sous-menu suicide lui apparaît et il n'arrive pas à penser à autre chose puisque les connexions ont disparu. Au bout de quelques jours (un peu plus s'il n'est pas très riche), il craque et disparaît et le pirate n'est plus inquiété. Dans ce cas, en fait de pirate, on devrait dire assassin pensait Joe. Il ne reste plus qu'à créer des virtuels policiers.

Chapitre 2

Soupçon



Joe, responsable de la sécurité doit embaucher un second. Les candidats ne manquent pas. Pendant quinze jours, il lit des CV, envoie quelques courriers, auditionne pas mal de monde et remplit une petite base de données. Mais de toute façon, son choix est fait et il embauche son adjoint qui doit commencer son travail le lundi suivant



Chaque fois que Joe prend l'ascenseur, il se demande si la machine ne va pas le coincer, il a même déjà rêvé que l'ascenseur le dévore. Une vraie phobie! Maintenant, Joe voit du danger partout : le contrôle de la climatisation de son appartement, la porte de sécurité, il a arrêté le contrat de location de sa voiture que, de toute façon il n'utilisait presque jamais.

Il demande régulièrement aux programmes agents intelligents du réseau de trier tous les articles des médias concernant la mort violente d'hommes ou de femmes situés à des postes de responsabilité. Il a même trouvé des trucs bizarres sur l'une des bases lunaires et sur l'unité d'habitation gonflable de la planète Mars. Il commence à se demander s'il n'affabule pas.

Les salades du jardin sont montées et les haricots à peu près desséchés sur place.

Joe a oublié le jardinage et passe tout son temps dans cette enquête. Il ramasse des tonnes d'informations qui semblent n'avoir aucun rapport entre elles. Un vrai travail de bénédictin. Il a développé des nouveaux logiciels agents pour trier et archiver tout ça, d'autres logiciels pour détecter des coïncidences qui seraient un tout petit peu trop bizarres.

Par sécurité, Joe n'ose pas interroger les réseaux et exposer ses soupçons en public.

Qu'est-ce qu'il ferait s'il trouve quelque chose ? Il n'en sait rien. Il avance, lentement, mais il a l'impression d'avancer.

En ce moment, Il visionne des enregistrements récents d'hommes politiques en public ou en privé. Il observe soigneusement chaque extrait, revient en arrière, grossit certains détails, passe les morceaux du fichier dans une "moulinette" informatique pour mettre en évidence les anomalies. Mais il est difficile de faire le tri du vrai avec le faux. Il travaille, sans trop de conviction, sur un programme automatique destiné à faire ce boulot à sa place mais les résultats actuels ne sont pas très brillants.

Pratiquement tout le monde sait que, pour pouvoir s'en sortir avec leur emploi du temps surchargé, les politiciens n'hésitent pas à utiliser la technologie : la plupart des réunions politiques que l'on regarde chez soi, sur son terminal, sont synthétisées comme les matches de foot : elles n'ont pas réellement existé. On a même créé des journalistes de synthèse : des grands bruns magnifiques avec des yeux verts et qui correspondent parfaitement aux canons de beauté du moment. Les "mammy" ont les larmes aux yeux quand elles les voient sur l'écran du terminal. Et puis ces journalistes beaux et célèbres posent les questions qu'il faut au moment opportun.

Tout ça, Joe le savait, est synthétisé.

Un journaliste de synthèse pour interviewer un député simulé...

Les hommes politiques, les décideurs, apparaissent en public de plus en plus rarement.

Un des gros travaux de Joe, dans ses recherches, est de constituer une liste.

Une liste des décideurs en commençant par le plus important.

En fait, il y a deux listes sur son terminal, son problème est de savoir dans laquelle mettre chaque nom : celle de gauche ou celle de droite.

En tête, le président de l'Europe dans la liste de gauche, viennent ensuite les dirigeants des fonds de retraite, les présidents des banques, les directeurs des centres informatiques, les gouverneurs des états, et ainsi de suite. Joe s'est même mis sur la liste, presque à la fin, dans la liste de gauche, évidemment.

En face de chaque nom, Joe indique les événements où l'on voit en public la personnalité et la probabilité estimée, que l'enregistrement est plus ou moins bricolé.

Cela va du reportage quasi réel, où l'on enlève quelques cernes, on rehausse la couleur des yeux, on nettoie un peu la rue que tel député est en train d'inaugurer. Jusqu'au reportage bâclé : un président de banque interviewé avec un regard bizarre, un visage étrangement statique avec une bouche toujours en mouvement et une voix un peu étrange : de la synthèse au rabais que Joe détecte à des kilomètres. Mais ça n'est pas toujours aussi facile et Joe ne voit pas comment s'éviter la corvée de visionner lui-même les enregistrements et de faire marcher son flair. Malgré toute la puissance informatique qu'il a à sa disposition, c'est encore ce qui marche le mieux.

L'idéal serait de se partager la tâche avec d'autres, mais il tient avant tout à se montrer discret.

Chapitre 3

Liste



Joe Nelson a passé des mois à enquêter et à compléter sa liste. Il considère maintenant que pour les cent plus importants membres du gouvernement européen, la liste doit être à peu près exacte. En ce qui concerne les fonds de retraite, les banques, c'est beaucoup plus difficile : la plupart de leurs dirigeants n'aiment pas beaucoup apparaître en public et les enregistrements sont rares. Mais Joe pense que le pourcentage ne doit pas être très différent de celui du gouvernement.

Il faut qu'il puisse prévenir quelqu'un. Quelqu'un de suffisamment important et qui soit dans la liste de gauche.

Joe pense qu'à défaut de pouvoir rencontrer le président de l'Europe, il pourrait peut-être voir le gouverneur de l'Allemagne Manster. En tant que responsable de la sécurité de Virtual Machine, il l'a vu à un dîner, il y a longtemps. Aujourd'hui, par sécurité, et vu ce que permettent les communications, ce genre de vrais dîners deviennent plutôt rares.

Joe, autrefois, à l'université, a connu un certain Michel, Michel Bleu qui travaille pour le gouvernement allemand.

Il mit pas mal de temps a retrouver ses coordonnées. Joe envoya une demande de communication et quelques minutes plus tard, il avait Michel en ligne sur son terminal. Ils commencèrent par discuter du bon vieux temps. Puis Joe entre dans le vif du sujet: il explique sa démarche à Michel.

"Pourquoi veux-tu rencontrer le gouverneur Manster ?" Dit Michel, "c'est quelqu'un de très occupé."

"Ecoute, je ne peux pas te dire ça ici, même sur un réseau crypté mais j'aimerai bien le rencontrer, ça me rendrait service si tu pouvais faire ça pour moi. Ne me demande pas trop pourquoi s'il te plaît Michel".

"OK! OK! Ca me paraît possible, à condition que la communication de dure pas trop longtemps."

"Euh! C'est à dire que j'aimerai le rencontrer en chair et en os" dit Joe.

"En chair et en os!" Michel était stupéfait. Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'il ne réponde.

"Ecoute Joe, même si je pouvais le faire, les types de la sécurité ne te laisseraient pas l'approcher."

"N'oublie pas que je suis moi-même responsable de la sécurité et que la protection, je connais."

"Tu n'as changé! je vois que tu es toujours aussi têtu qu'autrefois! Mais enfin, pourquoi..." Michel laissa sa phrase en suspend. "OK! Je vais voir ce que je peux faire mais je ne te promets rien".



Joe mit fin à la conversation sur le terminal et se demandait si ça marchera. En attendant, il continue son travail de fourmi, il a presque abandonné le développement de son programme d'analyse d'enregistrement d'images automatiques. La liste n'a pas beaucoup grossi mais les analyses se sont affinées et Joe a réellement l'impression de se rapprocher chaque jour un peu plus de la réalité, doucement, très doucement mais sûrement. Dix jours après sa discussion avec Michel, Joe reçoit un message sur son terminal : ça a été beaucoup plus facile que prévu.

Le gouverneur Manster se souvient de Joe quelques années auparavant à une réception. Joe a une certaine réputation dans le milieu de la sécurité. Le gouverneur a envie de rencontrer cette personne qui veut le voir "en chair et en os". Et puis, se dit le gouverneur, une vraie rencontre, ça n'est sûrement pas la manière la plus intelligente pour organiser un attentat.

Chapitre 4

Rencontre



Joe organise la rencontre avec soin : dans une vieille maison de campagne qui appartenait à sa mère où il y a uniquement l'électricité et une unique antenne de satellite relié à un antique visiophone. ll s'installe dans la voiture, introduit sa carte d'identification dans le terminal, la carte contient aussi la position du point d'arrivée : le véhicule démarre.



Pendant le trajet, il jette un coup d'oeil à son journal mais il n'y a pas grand-chose de nouveau : le gouvernement européen s'enlise toujours dans des discussions interminables concernant les nouvelles lois informatiques, une équipe de chercheurs américains présente le dernier prototype d'une salle d'opérations entièrement automatique.

La région n'avait pas tellement changé ces dernières années. De temps en temps, un nouveau bâtiment high-tech pour le siège d'une nouvelle société. Au loin les quelques vieux gratte-ciel du centre-ville bâtis pour des bureaux et dont on ne savait pas quoi faire aujourd'hui. Au dessus de la ville, dans les nuages, projetée par laser, de la publicité pour une nouvelle assurance-retraite.

Les jours où il y avait pas mal de trafic comme aujourd'hui, Joe trouvait que les véhicules se suivaient vraiment de près, ça avait tendance à le stresser et dans ce cas là, il préférait fermer les yeux...

La voiture vole au-dessus de la voie mais il la maintient en serrant fortement ses cuisses. D'une main, il tient les rênes. Une magnifique amazone nue, musclée et bronzée, de longs cheveux, se tient juste derrière lui sur la selle. Elle a la joue contre son épaule et a passé ses bras autour sa taille. Il sent le contact des tétons de ses seins dans son dos. Joe, ses longs cheveux au vent, est le maître du temps. Son petit short de cuir met en valeur sa peau tannée, ses muscles puissants et ses énormes biceps. Il développe une force physique considérable. Les muscles de ses cuisses, qu'il serre fortement, saillent sous la peau foncée. Il maîtrise le terrible animal. Un bruit strident le surprend, la voiture se cabre encore plus fort et il se casse la figure. Il tombe sans fin, le bruit horrible continue et il tombe toujours. Où est passé la belle amazone?

Joe ouvre les yeux . C'est le bruit du "buzzer" de la voiture qui le réveille : on arrive. La voiture tourne à droite, s'engage dans une allée, et se range dans le parking à l'orée de la forêt.

Il jette un coup d'oeil à la carte du terminal, abandonne la véhicule de location et finit le trajet à pied : 2 km dans la prairie et les herbes sauvages. Il retrouve le bâtiment sans mal. Il fait le tour de la maison qui lui rappelle des souvenirs d'enfance, des jeux, sa mère. Elle est envahie par les herbes sauvages. Il y a trois fenêtres, une porte-fenêtre, les volets en bois qui sont clos et la porte d'entrée.

Il soulève le capot de la porte, le petit voyant rouge s'allume, ça a l'air de marcher.

Joe se rappelle parfaitement le code : Il appuie sur les touches 030522 : sa date de naissance à l'envers. Mais rien ne bouge.

Pourtant Joe est sûr que cette maison est parfaitement autonome, il recommence le code, il entend un clic! et le petit voyant rouge clignote : ce coup-ci la porte se déverrouille.

Joe pousse la porte : une odeur légère de moisi et de renfermé lui rappelle une foule de souvenirs.

Il a au moins deux heures d'avance, il ouvre les volets d'une des fenêtres pour y voir un peu plus clair. Il cherche un vieux balai et nettoie la maison. Il a même trouvé de quoi faire un café! Il est en train de nettoyer une étagère quand il voit un petit objet en verre. En le nettoyant, il s'aperçoit qu'il s'agit d'un petit ourson de cristal taillé. Il est en train d'admirer l'objet qu'il n'a jamais vu auparavant quand il entend la berline du gouverneur arriver : il est à l'heure.

Le gouverneur entre avec son garde du corps qui vérifie l'identité de Joe. Manster n'a pas beaucoup changé : il est grand, les cheveux argent et le type prussien. Ils se disent bonjour et Joe propose du café.

Le gouverneur refuse. Il n'est pas pressé mais impatient de connaître la raison de ce rendez-vous bizarre. Il a l'impression de jouer un rôle d'agent secret dans un de ces vieux films du XXe siècle. Le gouverneur veut en venir aux faits.

Joe et le gouverneur s'assoient sur le vieux canapé dont la housse gît sur le sol. Joe passe quelques minutes pour convaincre le gouverneur du caractère confidentiel de sa démarche. Le gouverneur Manster comprend : il fait un signe et son garde du corps sort inspecter les abords de la maison.

Joe sort sa liste et explique au gouverneur de quoi il s'agit.

Dès qu'il comprend, le gouverneur, instinctivement cherche son nom sur la liste, à gauche, dans les premiers comme pour se soulager, puis il part d'un grand éclat de rire :

"Vous affabulez totalement mon ami, et vous voudriez que je fasse comme vous! Vous devriez peut-être consulter un bon médecin"

Mais Joe ne se laisse pas démonter et lui montre, sur son petit terminal, des extraits de films récents sur certaines interviews de députés, des discours de PDG de Banques. De récents accidents, des dates de naissance bizarres...

Au bout d'un moment, le gouverneur est songeur.

"Je ne sais plus dit-il, vous pourriez certes avoir raison...".

Le gouverneur Manster réfléchit encore un instant et déclare : "il faut que je montre cette liste au président, donnez-moi une copie avec les extraits de film".

"Il n'en est pas question, monsieur le gouverneur"

"Ecoutez, mon vieux, je vous connais à peine. Vous m'avez demandé de venir dans ce trou perdu, j'ai accepté. Vous me demandez de regarder vos élucubrations, j'accepte. Maintenant si vous pensez qu'il y a une chance infime que vous ayez raison, si vous voulez que je puisse convaincre le président, il me faut cette liste!"

Joe finit par capituler et remet la petite carte de plastique au gouverneur.

Le gouverneur se lève, et lui serre la main. "S'il y a du nouveau je vous rappelle. Au revoir". Au même moment le garde du corps rentre dans la maison pour accompagner son patron.

Joe est encore en train de se demander comment le garde du corps a été prévenu pendant que la berline s'éloigne rapidement. Il reste seul avec ses pensées dans le silence de la vieille maison. Il reste ainsi une heure à réfléchir avant de refermer la porte et de rejoindre la voiture à travers les bois.

Chapitre 5

Fin



Joe a reprit son travail : il essaye de rattraper le retard qu'il a pris avec Virtual Machine. Les problèmes de sécurité étaient cycliques chez Virtual Machine : "pendant trois semaines je suis pépère, pense Joe, et puis badaboum! toutes les tuiles arrivent d'un coup."

Trois semaines plus tard, Joe est en train d'analyser un fichier de contrôle de transfert pour tenter de localiser des pirates. Sur l'écran, l'icône du courrier urgent s'anime : c'est la réponse du gouverneur : Il lui a fixé un rendez-vous au même endroit dans deux jours. Le message ne semble pas laisser de place à une réponse. Le gouverneur n'a pas l'habitude que l'on discute ses propositions.

Joe, par sécurité, aurait bien voulu changer d'endroit mais il n'est pas sûr que le gouverneur ne le laisse pas tomber et c'était le seul décideur qu'il a pu contacter : il confirme.



Deux jours plus tard, Joe retourne dans la vieille maison encore un peu plus tôt que l'autre fois. Il a dissimulé un enregistreur vocal dans le canapé au cas où.

Le gouverneur arrive à peu près à l'heure avec le même garde du corps. Cette fois-ci, dès que le gouverneur est entré, le garde du corps ressort.

"J'ai parlé de votre problème avec le président, déclare le gouverneur, mais il trouve ça grotesque."

"Vous avez vu le président ?"

"Oui, j'ai eu plusieurs communications avec lui, ces derniers jours."

Des communications! Un doute traverse l'esprit de Joe. Concernant le président de l'Europe, il ne s'est pas posé de questions : il l'a mis dans la liste de gauche. Et si Joe s'était trompé ? Mais alors....

"Des communications..." dit Joe, l'air songeur.

Au moment où le gouverneur ouvre la bouche pour répondre, ses yeux s'arrondissent de surprise et de peur. Pendant une fraction de seconde, Joe se demande ce qui peut lui causer une telle réaction. Il comprend que le gouverneur Manster fixe quelque chose qui se trouve derrière lui.

Avant que Joe n'ait eu le temps de se retourner, il entend une espèce de "Plouf!" bizarre juste dans son dos, le sommet du crâne du gouverneur explose dans une gerbe de sang. Le gouverneur se ratatine doucement sur lui-même en prenant un air idiot, des débris de cervelle sont répandus autour de lui.

Joe se retourne et voit deux types habillés bizarrement, en noir avec des gants et des cagoules. Le premier, plus petit, tient une espèce de gros pistolet automatique muni d'une espèce de silencieux qui fume. Le deuxième, avant que Joe n'ait eu le temps de réagir, lui met sous le nez une giclée d'une petite bombe à gaz qu'il a dans la main.

Instantanément, Joe voit tout trouble, et ne peut plus respirer, il sent qu'on lui met quelque chose dans la main mais il a besoin d'air et de lumière.

De l'air : il sort de la maison en courant, heureusement la porte s'ouvre vers l'extérieur et est entrouverte.

Dehors, il tente de reprendre ses esprits, les yeux lui brûlent, il ne peut pas courir, il n'y voit presque pas. Mais il distingue le garde du corps allongé près de la voiture dans une mare de sang. Plusieurs silhouettes arrivent à toute allure : à travers ses larmes, il reconnaît des uniformes. Il lève la main droite pour leur faire signe et c'est seulement à ce moment-là qu'il réalise qu'il a le pistolet dans la main. Il ressent une brûlure aiguë dans la poitrine et les silhouettes ne s'agitent plus.

Joe met plusieurs secondes pour s'affaisser et réaliser qu'il est en train de mourir. Il a une dernière pensée qu'il trouve presque comique : il pense à la liste. Il revoit l'écran du terminal : Il y a une longue liste de noms à droite et une liste beaucoup plus petite à gauche. Il pense qu'il faudrait rayer encore deux autres noms sur la liste de gauche.






Chapitre 6

Primo



Tout est calme, silencieux, le lit de la clinique est confortable. Quelle heure peut-il être? Je me sens en pleine forme.

Finalement, cette anesthésie m'a fait du bien.

J'ai pourtant l'impression d'avoir une gueule de bois. C'est une sensation étrange de se sentir aussi bien et cette gueule de bois : j'ai l'impression de flotter. Il doit être tard. Je n'entends aucun bruit : un silence presque inquiétant. Je pense à l'anesthésie et tout le reste, tout ça pour un examen de routine, un check-up qu'avait réclamé le directeur.

Je n'arrive pas à ouvrir les yeux! Je rêve encore ou il y a un problème ?

Et je n'arrive plus à bouger! Je peux faire des petits mouvements avec les doigts ou les muscles du visage mais impossible de déplacer les bras, les jambes ou la tête! C'est sûr, l'anesthésie a foiré et je dois être paralysé!...

Et je ne peux même pas appeler le docteur... Tous des incapables. Et moi, qu'est-ce que je vais devenir? et mon travail? Et pourquoi il n'y a personne dans cet hôpital ?

L'examen a dû foirer, je dois être devenu une espèce de légume?

"Bonjour Monsieur Nelson"

J'ouvre machinalement la bouche pour répondre "bonjour" mais, bon sang! je n'arrive pas à ouvrir la bouche ni à articuler le moindre son. Mais qu'est-ce qu'ils m'ont fait? Je sens la panique me gagner.

"Bonjour Joe" reprit la voix. "Rassurez-vous, vous ne pouvez pas ouvrir les yeux ni parler, ni bouger, c'est normal. Vous allez rapidement retrouver toutes vos fonctions, ne vous inquiétez pas."

Le docteur parle d'une voix très calme, là, juste à coté de moi.

Bon, au moins, je ne suis pas sourd!

"Je m'appelle Pierre, docteur Pierre Chur" Je suis responsable de la réanimation à la clinique.

"Maintenant écoutez-moi bien, ce qui suit est important :

Vous allez pouvoir ouvrir les yeux et vous lever dans très peu de temps, je sais que vous vous sentez en pleine forme mais nous dirons que vous êtes convalescent et je vous recommande fortement de ne pas vous agiter. Je vous recommande aussi, pour votre santé, de ne pas quitter votre chambre aujourd'hui.

Vous allez pouvoir marcher. Votre chambre est munie d'un terminal qui vous permettra de suivre les actualités."

"Maintenant, vous allez pouvoir ouvrir les yeux"

J'ouvre les yeux presque timidement : je ne suis pas dans le lit de la clinique mais dans mon propre lit, dans la chambre de mon appartement! Je suis un peu perdu. Tout a l'air normal dans la pièce. Un type blond assez grand, assez beau gosse, d'une trentaine d'années environ, est assis sur la chaise à coté du lit. Je ne me rappelle pas l'avoir vu à la clinique.

Je peux remuer les yeux, un peu la tête mais je ne peux pas bouger.

Pierre continue "Désolé Joe, il y a eu un petit problème durant l'anesthésie mais vous allez retrouver toutes vos facultés, d'ailleurs, comme vous le voyez, nous vous avons ramené chez vous."

"Qu'est-ce que vous faites chez moi? Qui m'a ramené de la clinique? Est-ce qu'il y a eu un problème avec les examens?" Tiens, maintenant, j'arrive à parler. Ma bouche est un peu bizarre, pâteuse mais je parle.

"Ecoutez, dit Pierre, c'est un peu long à vous expliquer et vous êtes encore fatigué. Il y a eu un problème durant votre anesthésie. Je vous expliquerai en détail tout ce qui s'est passé. Mais je vous le répète, c'est du passé et vous allez récupérer toutes vos facultés."

Je m'assois sur mon lit : le bureau, le petit terminal, tout est en ordre...

Je jette un coup d'œil à l'horloge :

"10h23 - 12/07/40"

"12/07/40"! Le terminal a dû tomber en panne.

"Quel jour sommes-nous?" Je me demande si le docteur aura senti l'inquiétude dans ma voix.

"Euh, Nous sommes le 12 juillet 40"

"Juillet 40! Le terminal n'est pas en panne! Mais alors, je suis resté inconscient... octobre novembre décembre janvier février mars avril mai juin juillet : neuf non dix mois!"

"Est-ce que je peux me regarder dans une glace ?"

Pierre me tend une glace : J'ai l'air en pleine forme : les traits détendus, le teint frais, rasé de près.

"Qu'est-ce que c'est cette histoire! Le 12 juillet 40! Je me rends dans une clinique pour des examens de routine en octobre 39 et je me réveille chez moi, en pleine forme en juillet 40!"

- Ecoutez, j'avais oublié l'horloge de votre terminal mais puisque vous vous êtes rendu compte plus vite que prévu de la date, autant tout vous raconter. Lors de votre check-up, en octobre, il y a eu un imprévu : vous avez fait une allergie au produit utilisé pendant l'anesthésie. Compte tenu des produits que nous employons et des examens que nous avons fait auparavant, il y a une chance infime pour que ça se produise mais ça s'est produit. Nous sommes désolés. Nous avons dû vous maintenir dans une espèce de coma pendant de nombreuses semaines. Ceci dit, votre corps a été parfaitement entretenu et vous n'avez aucune séquelle. Pour limiter le choc psychologique, nous pensions vous informer de votre situation progressivement. Voilà, vous savez à peu près tout.

- Juillet 1940! Et mon travail ?

- Votre société vous a trouvé un remplaçant, vu les circonstances, il faut s'attendre à ce votre employeur vous fasse subir quelques tests avant de pouvoir vous reprendre.

- Traduction : j'ai perdu mon job!

- Ce n'est pas ce que j'ai dit mais c'est presque un miracle que vous soyez vivant et en parfaite santé et considérez que vous avez beaucoup de chance....

- Bref, grâce aux médecins, à la médecine et à la clinique, je suis un chômeur chanceux.

- Vu vos compétences, et en admettant que votre employeur ne vous reprenne pas à son service, je ne doute pas que vous trouverez facilement un job...

Tout en discutant, je m'étais levé et habillé. C'est vrai que j'étais en pleine forme, je ne sentais même plus cette vieille douleur à la cheville gauche.

- Bon et bien, je vais vous laisser, vous trouverez ma carte de visite à coté de votre terminal, bon courage Joe.

- C'est ça, c'est ça, au revoir.

Le docteur est sorti sans bruit. Moi, je ne sais plus par quel bout commencer...

J'active le terminal de la chambre pour jeter un coup d'œil aux actualités et surtout vérifier la date : Un coup d'œil à l'écran : 10h23 Jeudi 12 juillet 2040. A moins que le terminal n'ait été bricolé.

Je regarde mon terminal, c'est bien le mien, toujours le même, l'affichage a même l'air de marcher encore mieux qu'avant.

Je vais vérifier cette histoire de dates : il suffit de jeter un coup d'œil aux actualités et aux archives depuis octobre 39.

J'épluche rapidement les archives des actualités : rien de très intéressant. Je m'installe donc confortablement et j'épluche les nouvelles, jour par jour depuis mon hospitalisation.

Les heures passent et je deviens incollable sur l'actualité : j'avance doucement, la nuit commence à tomber quand j'arrive au mois de juin. Je parcours les actualités de juin :

20 juin 1940 : "Un psychopathe assassine le gouverneur Manster"

Je lis et relis la première phrase sans parvenir à comprendre : "Un certain Joe Nelson, responsable de la sécurité d'une grosse société d'informatique, a attiré le gouverneur Manster dans une maison désaffectée où il l'a assassiné ainsi que le chauffeur du gouverneur puis s'est donné la mort"

On a bricolé mon terminal ou alors j'ai été kidnappé ou bien, je ne sais plus....

Ou je suis en train de rêver. Pourtant l'article donne des détails sur la vieille maison de ma mère où je suis supposé avoir assassiné le gouverneur et son chauffeur et m'être donné la mort. Ces détails sont troublants. A moins que ce ne soit un machiavélique montage, mais pourquoi? Et comment ont-ils pu connaître tous ces détails sur la maison de ma mère?

Et pourquoi aurais-je assassiné le gouverneur? Je me souviens du gouverneur que j'ai rencontré dans une soirée il y a bien longtemps, je ne l'ai jamais revu depuis.

Tout au fond de moi, je commence à avoir peur, je sens que mon inconscient essaie de refouler une pensée mais elle remonte, elle s'impose, je sens que je perds la raison. Je m'assois sur le lit, abattu. Il fait nuit noire maintenant : je n'ai rien mangé de la journée et je n'ai pas faim. Tout ça est impossible, impossible, c'est un rêve.

Je reste encore là, assis sur mon lit, les bras ballant, pendant au moins une heure. Je me lève, doucement, je traverse la pièce, ouvre la fenêtre : onze étages. J'aspire une bouffée d'air frais, me glisse sous la fenêtre, Je reste un long moment à contempler le spectacle de la rue tout en bas. Onze étages, ça doit faire au moins trente mètres, vu d'ici on dirait cent.

Je tourne et retourne tous ces événements dans ma tête. Lentement, j'enjambe la fenêtre et m'assois sur le rebord, les jambes dans le vide. En me retenant par les bras au rebord de la fenêtre, je pose les pieds sur la saillie un peu plus bas. Je me penche en avant les mains agrippées au rebord.

Je réalise que si à l'instant, je lâche prise, je ne serai pas sûr de mourir, pas sûr d'avoir une éraflure, pas même sûr de tomber...

Chapitre 7

Secundo



Tout est calme, silencieux, le lit est confortable. Quelle heure peut-il être? Je me sens en pleine forme, il y a même longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien.

L'anesthésie m'a fait du bien.

J'ai pourtant l'impression d'avoir une gueule de bois. C'est une sensation étrange de se sentir aussi bien et cette gueule de bois : j'ai l'impression de flotter. Il doit être tard. Je n'entends aucun bruit : un silence presque inquiétant. Je pense à l'anesthésie et tout le reste, tout ça pour un examen de routine, un check-up qu'avait réclamé le directeur.

J'ouvre les yeux, je suis toujours dans ma chambre de la clinique, il fait plein jour.

- Bonjour Monsieur Nelson

- Bonjour docteur, votre anesthésie a dû me faire du bien : je me sens en pleine forme!

- Je m'appelle Pierre, docteur Pierre Chur, je suis responsable de la réanimation à la clinique. Content de voir que vous êtes en pleine forme! J'ai quelque chose à vous dire, monsieur Nelson

- Vous avez trouvé une anomalie dans mes examens ?

Le docteur a dû sentir l'appréhension dans ma voix et s'empresse de me rassurer :

- Non, de ce coté là, tout va très bien, les résultats sont très bons, je vous assure qu'il n'y a pas de problèmes.

- Alors docteur ?

- Alors nous avons eu un problème à l'anesthésie

- A l'anesthésie? mais je me sens en pleine forme!

- Pourtant, vous avez fait une réaction extrêmement rare à notre produit anesthésiant. Cette réaction n'a laissé aucune séquelle mais vous a plongé dans... disons une espèce de coma...

- De coma? mais pendant combien de temps?

- Monsieur Nelson, Il est 10h30...

Je l'interromps

- Je suis donc resté dans le coma depuis hier après-midi jusqu'à ce matin? c'est bien cela ?

- Euh, à vrai dire, ça a duré plus longtemps que cela. Nous sommes jeudi

- Jeudi!

- Oui, Jeudi 13 juillet 40

- 13 juillet 40! Vous vous moquez de moi!

Le docteur ne dit rien et me tend un journal papier qu'il a sous le bras. Je lis la date : mercredi 12 juillet 2040.

A moins que la clinique n'essaie de m'embrouiller ou que je sois en train de rêver, je sors de... octobre... dix mois de coma!

Je me laisse tomber en arrière sur mon oreiller et je récapitule : je rentre en pleine forme pour un examen de routine à l'hôpital. On me fait une anesthésie générale et je me réveille, en pleine forme, dix mois plus tard.

Le docteur me regarde attentivement.

- Nous nous sommes demandés la meilleure manière de vous informer à votre réveil pour limiter le choc psychologique et en particulier ce que nous appelons "le syndrome de la machination"

- "Le syndrome de la machination"? Décidément, l'anesthésie m'a ramolli le cerveau : je ne fais que répéter les propos du docteur.

- Oui, un syndrome qui se produit quand le sujet, au fond de lui, n'arrive pas à croire que tout ceci s'est réellement passé. Que tout est une mise en scène destinée à le tromper pour on ne sait quelle raison... C'est pour ça que je vous ai amené ce journal papier. Mais vous pourrez consulter un terminal.

- Mais que s'est-il passé pendant ces dix mois

- Et bien, votre corps a, en quelque sorte, hiberné...

- Non docteur, à l'extérieur

- Euh, rien de particulier, le chômage a augmenté, quelques découvertes technologiques mineures. Je dois avouer que je n'ai pas pensé à vous préparer une synthèse de l'actualité mais vous pourrez consulter les archives sur le terminal de votre chambre.

- Et mon boulot?

- Virtual Machine vous a trouvé un remplaçant mais je pense qu'ils pourront vous réembaucher dès que vous serez en mesure de travailler, ce qui ne saurait tarder.

- Quand pourrais-je quitter l'hôpital?

- La clinique. Et bien, Monsieur Nelson, étant donné que votre cas est très particulier, que votre, disons, hibernation ne nous a pas toujours permis de vous examiner comme nous l'aurions souhaité. Bien que vous vous sentez en pleine forme, nous vous demanderons de rester quelques jours en observation et pour des examens. Je pense vous dire demain ou après-demain quand vous pourrez partir.

- Je suis enfermé ici

- N'exagérons rien, vous êtes là depuis dix mois, en tout cas, pour nous. Vous pourrez bien rester encore une semaine. Je repasserai vous voir cet après-midi.

Et le docteur me laisse seul, dans la chambre. Je me lève, je me sentais en pleine forme mais une fois debout, c'est un peu moins évident, un peu comme si j'étais saoul : j'ai du mal à coordonner mes mouvements. Je suis obligé de m'appuyer sur les murs pour ne pas me casser la figure et je m'installe devant le terminal : je le mets en route et vérifie tout de suite la date : 13/07/40... Je décide de faire un tour : J'ouvre la porte de la chambre : Les couloirs de la clinique sont déserts. Mais quelques pas plus loin, je dois me rendre à l'évidence : "l'hibernation" a laissé des traces et mieux vaut regagner ma chambre si je ne veux pas me casser la figure.

Une fois assis de nouveau devant le terminal, je regarde les archives des actualités, sans grand intérêt. Un nouveau gouverneur a été nommé. L'ancien gouverneur Manster, tiens! Je l'avais rencontré à un dîner autrefois, a été assassiné par un psychopathe. Des nouvelles lois à propos du statut des robots domestiques et des taxes aussi. Des nouvelles avancées concernant les nanomachines générateur : un truc de la taille d'un four à micro-ondes relié au réseau de gaz et capable, avec ses nano-automates, de fabriquer n'importe quoi ou presque, de pas trop gros et organique, comme une paire de chaussures ou un poulet-frites.

Bref, je suis resté dix mois hors-circuit mais tout a continué. Depuis le terminal de la clinique, j'essaie de me connecter à Virtual Machine pour mon travail mais ça ne marche pas.

Le plateau repas arrive, le chariot se gare le long du lit et attend. Pas très bavard ce chariot. Je m'attendais à une voix synthétique féminine et langoureuse qui m'annonce que le repas est servi....rien. Pas très faim. Les boulettes de poulet sont très appétissantes mais n'ont guère de goût. La cuisine de la clinique n'a pas fait des progrès.




Chapitre 8

Réunion

Pierre avait rendez-vous avec le directeur au sujet de ses nouvelles recrues. L'immeuble se trouve au centre du quartier des affaires. Il pénètre dans le hall d'entrée en marbre, immense. Il introduit sa carte de visite dans le lecteur qui lui libère la porte d'accès aux ascenseurs. Quatre-vingt étages, Pierre sonne, il est identifié, le voyant vert s'allume, il pousse la porte et arrive dans le fameux bureau. Le directeur est en train de dicter un message au terminal.

- Bonjour, j'ai fini dans deux minutes, prenez une chaise si vous voulez.

Mais Pierre préférait rester debout, ce bureau lui plaisait beaucoup, un plancher en bois ancien presque entièrement recouvert de tapis précieux. De vieux meubles anglais, un plafond lambrissé. Le bureau était rectangulaire et ne devait faire pas loin de 500m2. La porte qu'avait franchi Pierre correspondait à un mur de 30m de long tendu de tissu clair et après, rien : les trois autres murs n'existaient pas, pas même une margelle. Le plancher s'arrêtait au bord du vide et la vue à ses pieds était vraiment extraordinaire : Les montagnes, la mer, les sommets enneigés... C'était encore mieux que la dernière fois : plus classique mais plus beau. La dernière fois, il n'y avait carrément pas de murs : le plancher, le plafond, et une porte sans mur. la vue était encore plus jolie mais c'était plus angoissant pour le psychisme. Le psychisme! chaque fois que Pierre se surprenait à utiliser ces mots humains, il avait un sentiment bizarre, presque une espèce de malaise...

Pierre pensait à la puissance de calcul pour tout ça... et à l'argent que ça représentait. Il adorait cette vue, ce vide, bien au chaud et en sécurité. Lui aussi, peut-être un jour aurait droit à un bureau comme celui-ci.

En attendant, il avait les pieds au bord du vide et admirait la chute d'eau de la rivière, là en bas. Il n'y avait aucune maison, habitation ou construction humaine visible, ce contraste était très reposant pour l'esprit. L'esprit... Pierre avait un pincement au cœur.

- Alors ces recrues ?

- Nous avançons, nous tâtonnons, Monsieur le Directeur.

- Vous avez lancé plusieurs répliques?

- Pas exactement monsieur, notre puissance de calcul actuelle ne le permet pas. L'expérience de la première a tourné court : nous n'avons pas eu toutes les informations mais je crois ça n'aurai pas marché.

- Il a réalisé?

- C'est probable mais pas certain. Disons qu'il s'est auto détruit au bout de quelques heures.

- Et vous l'avez laissé faire par humanisme ou opportunité ?

'Humanisme", le directeur a de ces mots, pensait Pierre...

- Je crois que c'était le meilleur choix. Ca ne nous a coûté que quelques heures de calcul et nous avons appris beaucoup. Nous en avons tiré des enseignements pour la deuxième réplique.

- Qui tourne en ce moment ?

- Exactement, Monsieur le Directeur. Je ne crois pas qu'elle pourra être opérationnelle. Elle nous sert surtout à mettre au point le scénario pour une réalisation la plus douce et la plus efficace possible.

- Quand pensez-vous être en mesure d'en présenter un?

- C'est là le point le plus délicat : nous sommes, dans une certaine mesure, obligés de faire confiance au sujet mais il peut craquer ou simplement se tromper. Nous n'avons pas encore les logiciels pour faire de l'effacement sélectif vraiment efficace.

- Quelle est la difficulté? effacer des données ça ne paraît pas très compliqué.

- Nos simulations ont montré, monsieur le Directeur, que l'effacement sélectif conduit à une espèce de schizophrénie et une mise hors circuit du sujet. Nous ne pouvons pas prendre ce risque, du moins pas encore. En fait, nous avons démarré un projet avec une société et un sosie de faible importance que nous allons effacer sélectivement uniquement pour analyser le problème. Nous nous attendons à des petites catastrophes.

- Hum, très intéressant, de toutes façons, en cas de catastrophe, comme vous dites, vous pouvez toujours faire machine arrière de quelques jours.

- Effectivement, monsieur le Directeur, du moins tant que nous ne l'avons pas interfacé au monde réel, après il est trop tard, c'est pourquoi nous tenons à prendre le maximum de précautions.

- Avez-vous pensé à prendre un sosie et à l'informer entièrement de la situation, je dis bien entièrement: ses "collègues", nous, moi-même... Qu'en pensez-vous ?

- C'est un domaine nouveau et délicat. Là aussi nos simulations se sont révélées catastrophiques. Nous appelons ça le syndrome de la marionnette : la sensation d'être entièrement manipulé et "lu" conduit rapidement le sujet à l'abattement et au suicide.

- Continuez.

- Ce ne sont que des simulations mais les résultats sont tellement négatifs que nous pensons qu'il est beaucoup trop tôt pour faire des manipulations réelles. A moins bien sûr, que nos crédit temps machine soient considérablement augmentés. Nous n'avons pas assez de puissance de calcul à notre disposition. Je n'arrive à faire tourner qu'une seule réplique. Et encore, en bricolant avec les temps de sommeil pour faire du temps réel.

- Vous savez bien que vous n'aurez rien de plus avant d'avoir des résultats. Ces expériences nous coûtent des fortunes. Si vous avez des résultats, vous aurez du temps machine supplémentaire. Ne pouvez-vous pas faire bifurquer vos répliques en temps différé ?

- J'y ai pensé monsieur, mais c'est déjà très compliqué. Et puis pour l'instant, aucune réplique n'a encore tourné longtemps, peut-être que quand nous aurons fait des progrès.

- D'accord, revenez me voir à ce moment-là. N'oubliez pas, des résultats! surtout au plan de la sécurité. Et soyez prudent, en cas de doute, les automates de surveillance détruiront vos répliques avant que vous ayez eu le temps de faire ouf. Au revoir.

Le directeur avait raccompagné Pierre devant la porte du bureau.

- Je vais surveiller tout ça de près, au revoir, Monsieur le Directeur.

En reprenant l'ascenseur, Pierre se disait que s'il avait des illusions avant cette réunion pour faire changer d'avis le directeur au sujet de la puissance calcul qui lui manquait, c'était raté : il n'obtiendrait rien de plus pour l'instant. Ah! Si seulement il pouvait faire tourner trois ou quatre répliques simultanément...

Du coup, arrivé au rez-de-chaussée, il eut la flemme de refaire le trajet, excellent pour le psychisme. Le psychisme, tu parles! Il prit le premier portique pour retourner directement chez lui et continuer son travail.

D'après ce qu'il voyait sur son terminal, Joe Nelson avait beaucoup fouiné dans les actualités, cherché, vainement, à joindre Virtual Machine et puis il s'était reposé en rêvassant et à se demander ce qu'il allait faire.

Pierre modifia quelques réglages, demanda conseil à la machine, modifia et vérifia sa tenue vestimentaire et prit le portique pour retourner à la clinique.




Chapitre 9

Pestiféré

J'étais en train de rêvasser quand le docteur entra.

- Comment vous sentez-vous ?

- Allongé, très bien docteur, les fonctions intellectuelles ont l'air de marcher aussi mais debout, ou plutôt quand j'essaie de marcher, j'ai du mal à ne pas me casser la figure.

- C'est normal, vous ne vous êtes pas déplacé depuis longtemps. En fait, il y a un décalage entre votre corps, qui n'a pas vraiment fonctionné depuis quelques mois, et votre esprit qui se sent normal. Vous verrez, tout ça devrait s'améliorer très vite. Il faut vous forcer à marcher et vous arrêter seulement si vous avez des migraines.

- OK docteur, quand pourrais-je quitter la clinique?

- Ca dépend, bien sur de vos progrès mais, en principe, dans une petite semaine...

- Encore une semaine à moisir ici...

- Vous avez un terminal : vous pouvez vous connecter au monde extérieur...

- Justement, j'ai essayé de contacter ma société, en vain.

- Je vérifierai mais il est possible, et même probable, que nous n'ayons pas les autorisations nécessaires.

- Si vous pouvez jeter un coup d'œil sur ce point docteur. D'autre part, comment ça se passe au point de vue finances?

- Raasurez-vous, tous vos soins sont pris en charge. En ce qui concerne votre traitement, vous touchez encore des indemnités Virtual Machine correspondant à votre salaire.

- Et ensuite?

- Ensuite, il y a plusieurs possibilités : soit vous récupérez votre job à Virtual Machine, soit vous trouvez quelque chose ailleurs. En attendant, l'assurance de la clinique vous versera une pension qui correspond à une partie non négligeable de votre traitement.

- Pendant combien de temps?

- Je crois que c'est indéfiniment

- Vraiment?

- Oui, comprenez bien que votre cas est très rare mais que la clinique se considère comme responsable de ce qui vous arrive et s'efforce, dans la mesure du possible, de réparer.

- Et des indemnités.

- Des indemnités?

- Oui, par votre faute, enfin, je veux dire, par la faute de la clinique, j'ai subit un préjudice, il serait juste que je touche une indemnité pour dédommager.

- Euh! A vrai dire, nous ne l'avons pas envisagé. Je vais me renseigner. Mais je crois franchement que, dans la mesure ou nous vous garantissons une pension, vous aurez énormément de mal à obtenir aussi une indemnité. Avez-vous d'autres questions?

- Non docteur.

- Et bien bonne nuit.

- Bonne nuit.

Le docteur quitte la chambre. La lumière artificielle compense doucement la nuit qui arrive. Je me réinstalle devant mon terminal. Je ne suis pas arrivé à joindre Virtual Machine ni aucun collègue de travail. Marthe n'a répondu à aucun de mes messages, je n'arrive pas à joindre mes amis. Je sais que j'ai un tempérament plutôt solitaire. Mais quand même! Ou ce terminal est détraqué ou je suis devenu pestiféré.

Pierre était très content du numéro deux, il pensait même qu'il ne serait tout compte fait peut-être pas obligé de le déconnecter, du moins pas tout de suite. Cette nouvelle étude était passionnante, pas très morale mais passionnante : Allait-il réussir à créer une troisième race : Des virtuels involontaires?

Si oui, quel sacré progrès! D'une part on se débarrasse de gêneur dangereux comme ce Joe Nelson. Et même, dans son cas, avec le gouverneur, on s'était débarrassé de deux gêneurs d'un seul coup. Une idée brillante, il faut le reconnaître, du directeur. Mais en plus il travaille pour nous sans même le savoir! Enfin, on espère réussir à le faire travailler pour notre bord sans qu'il s'en rende compte mais c'est loin d'être fait. On allait enfin répondre à la question : est-il possible, certes, dans un premier temps, en faisant beaucoup de bricolages et de réglages délicats au MVP, est-il possible de faire tourner un esprit humain sans même qu'il ne s'en rende compte? Et en ne l'abrutissant pas trop pour qu'il garde suffisamment de facultés intellectuelles pour travailler efficacement et justifier la puissance de calcul consommée?

Passionnant!

En fait, tout le problème était là : il fallait enlever tout ce qui était inutile en dehors du travail, mais on était obligé de garder un tas de trucs qui servaient uniquement à donner au virtuel l'illusion d'une existence réelle. Ce dosage, Pierre en était convaincu, était la clef du problème.

Et une fois le problème résolu, plus rien n'empêcherait l'expansion du pouvoir des virtuels : tout ceux qui se mettraient en travers seront retournés comme un gant! Un sacré défi technique!

Bon, au départ, et vu le coût machine, il fallait soigneusement choisir le candidat. Ce Joe avait un excellent profil, si jamais on pouvait le retourner, au moins pendant quelques jours, ce serait la preuve que c'est possible. On pourrait enfin construire un monde où les non-virtuels ne serviraient plus qu'à construire, améliorer et entretenir les machines des virtuels. Le rêve devenu réalité!

En attendant, il fallait mettre "les doigts dans le cambouis" et trouver une solution à la "peste" de Joe. Pierre commençait à se dire que le rétablissement des fonctions de marche allait durer nettement plus longtemps que prévu et il passa une partie de la nuit à procéder à des réglages et à préparer des examens.

8h00, la porte s'ouvre, une petite brune dans une blouse blanche : ce coup-ci j'ai droit à une infirmière pour le plateau petit déjeuner. Pas très bavarde. Elle m'annonce qu'elle va me faire marcher un peu pour voir ce que ça donne. Je me lève, elle m'aide à sortir dans le couloir "vous verrez, ça va s'améliorer très vite" qu'il disait le docteur. Tu parles! Pas beaucoup de progrès par rapport à hier, ça me fait redescendre le moral.

- Pas fameux!

- Ca ne veux rien dire, l'état en soi, n'est pas très important, ce qui compte, c'est la progression. Et puis vous êtes sorti de plusieurs mois de coma seulement hier matin.

Là-dessus, l'infirmière m'aide à retourner dans ma chambre et à m'asseoir pour manger mon plateau repas et elle s'éclipse. Tout en mangeant, je me dis que je ne suis pas prêt de courir le 100m. je termine le plateau et je m'installe devant le terminal pour bricoler.

- Bonjour, comment allez-vous ?

Le docteur rentre dans la chambre.

- Bonjour docteur, tout va bien mais je ne suis pas prêt de m'inscrire aux jeux olympiques...

- Oui, il est un peu trop tôt pour se prononcer mais il me semble que les progrès ne sont pas évidents, nous en saurons plus après les examens. En attendant, j'ai pas mal de nouvelles pour vous. Je commence par votre employeur.

- Virtual Machine ?

- Oui, c'est un peu compliqué : il semble que pour Virtual Machine, vous soyez mort et que donc, à leurs yeux, vous êtes en quelque sorte un imposteur.

- Mais enfin, c'est impossible!

- Ecoutez, je me suis renseigné, je sais que ça peut paraître incroyable mais, vu votre position chez Virtual Machine, j'ai l'impression qu'ils ne veulent pas prendre de risques. Mais il y a plus fort : je crois qu'ils ont fait en sorte que vous ne puissiez plus, par sécurité, contacter vos ex-collègues et même certains de vos proches ont été "écartés" pour que vous ne puissiez pas prendre contact avec eux. Cette mesure s'étend même à certains de vos amis en privé.

- Mais enfin, c'est incroyable! ou bien je suis Joe Nelson et ils n'ont rien à craindre ou bien je suis un imposteur mais dans ce cas, je ne pourrai renseigner personne.

- Je suis d'accord avec vous mais eux, visiblement ne partagent pas mon avis. En plus, ils ont l'air d'avoir de gros moyens pour décider les gens. Ceci dit, ce n'est pas ma spécialité. J'ai une autre information : je connais une entreprise qui vient de démarrer: comment disaient-ils autrefois? Ah oui! Une "start-up" : STS qui pourrait sans doute utiliser vos services. Je crois qu'ils payent bien et qu'ils sont pressés. En attendant de résoudre vos problèmes avec Virtual Machine, vous pouvez peut-être les contacter. J'ai laissé leurs coordonnées dans votre terminal.

- Merci docteur, je suis un peu démoralisé: mon corps qui fonctionne mal, je me sens complètement isolé.

- Oui, je sais, pestiféré

- Ah! Je vous l'ai dit! je ne me rappelais pas.

- Euh! Oui, il ne faut pas vous démoraliser. Vous avez tout votre esprit. En ce qui concerne votre corps, c'est juste une question de temps. Vos ennuis avec Virtual Machine sont compréhensibles quand on sait ce qui vous est arrivé : Disparu pendant des mois sans nouvelles et quand on connaît votre position chez eux et la taille et l'activité de la société.

- Vous devez avoir raison, il faut que je réfléchisse. Merci pour la proposition de STF.

- STS, je vous laisse, bonne soirée.

- Bonsoir docteur.

Le docteur quitte la chambre et je me replonge dans le terminal, je jette un coup d'œil à la proposition qui a l'air intéressante et tout à fait dans mes cordes mais j'ai plutôt envie de me changer les idées ce soir. Je demande au terminal des vieilles bandes dessinées du XXe siècle : je commence par me plonger dans la lecture d'un album d' "Asterix le Gaulois" puis je tombe sur des vieux dessins de Gotlieb, des trucs un peu moins vieux d'Andrew et sur une bande dessinée de "Scoubidou".

Mais qu'est-ce qui m'arrive : j'ai devant les yeux un menu en rouge avec plein d'options "état général", "réglages de base". Je ferme les yeux, le menu est toujours là! Mais qu'est-ce qu'ils m'ont fait. Le menu s'est allumé quand j'ai lu le mot "Scoubidou". Zut! le menu vient de disparaître! Je relis le mot "Scoubidou", "SCOUBIDOU", je me mets à parler, à crier 'SCOUBIDOU", mais rien ne change. Je commence à me demander si j'ai rêvé. Mais au fond de moi je commence à entrevoir la vérité, mes problèmes Virtual Machine et mes dix mois de coma. Les salauds!

Et là, comme par enchantement, le docteur, mais est-ce seulement un docteur? rentre dans la chambre.

- Salaud, qu'est ce que vous m'avez fait!

- Calmez-vous monsieur Nelson. Nous avons fait une grosse erreur en oubliant de désactiver le mot clef de votre menu personnel.

- Un virtuel, un pantin, une marionnette, un sac de chiffres, voilà ce que vous m'avez fait!

- Ecoutez, Joe, d'une part vous êtes mort dans le monde réel il y a quelques jours et, par un concours de circonstances que je vous expliquerai en détail, nous avons récupéré votre fichier d'il y a quelques mois. Nous avons décidé de vous donner votre chance et d'essayer de vous faire tourner, à votre insu et de vous faire travailler pour nous, via STS.

- mort?

- Je sais que ce n'est pas le top mais considérez que vous êtes un assassin...

- Un assassin!

- Oui, je vous expliquerai ultérieurement en détail. Et un assassin mort. Que vaut-il mieux : votre situation actuelle ou un cadavre d'assassin? De toute façon, vous avez le choix et vous pouvez disparaître. Mais réfléchissez bien, c'est irréversible. Je pense que vous avez de toute façon intérêt à tester votre situation avant de prendre votre décision.

- Un virtuel!

- N'exagérez pas l'état de virtuel : ce n'est pas si dramatique que ça puisque, en trois jours et à cause d'une erreur stupide malgré nos précautions, vous ne vous étiez même pas rendu compte de votre état. De plus, si vous acceptez de collaborer avec nous via STS, vous retrouverez immédiatement l'usage de votre corps.

- Bande de salauds, vous m'avez rendu infirme!

- N'oubliez pas votre statut de cadavre assassin : on ne pouvait pas vous permettre de sortir dans votre état, il fallait trouver une solution douce pour une transition.

- Je devrai vous tuer!

- Soyez sérieux, vous savez bien que ce n'est pas possible!

- Ne comptez pas sur moi pour vous aider, je préfère disparaître.

- Comme vous voulez, réfléchissez bien. Par sécurité, vous ne serez autorisé à vous supprimer qu'à partir de demain matin.

- Foutez-moi le camp!

Le docteur ne dit rien et disparaît comme par enchantement! Il n'a même pas pris la peine de prendre la porte pour sortir.

Abattu, je réfléchis : un virtuel. Et si je me coupais un doigt pour voir? pas sûr que j'en ai le courage. Est-ce que les virtuels vont aux toilettes? A quoi ressemble une merde virtuelle?

Et les maladies? je suppose qu'il suffit de faire le bon réglage. Mais il doit bien y avoir des maladies de l'esprit. Il doit y avoir des psychanalystes virtuels. Peut être en fait des programmes expert qui effectuent quelques fin réglage ou une lobotomie...

Quelle horreur! j'ai besoin de me changer les idées.

Je m'installe dans mon lit et regarde un film débile pour penser à autre chose avant de sombrer dans le sommeil.



- Bonjour monsieur Nelson , comment allez-vous ? Avez-vous passé une bonne nuit ?

- Ca va docteur, je commence à m'habituer au fauteuil roulant

- J'ai une bonne nouvelle pour vous, une société, STS cherche quelqu'un, vous feriez, à mon avis, un bon candidat.

- Je pourrai avoir plus de renseignements?

- Pas de problèmes, je leur ai demandé de mettre tout ça sur votre terminal.

Je manœuvre maladroitement le fauteuil en heurtant le pied du lit pour m'installer devant le terminal et je lis la proposition de STS. Le contrat a vraiment l'air intéressant

- Très intéressant docteur, je crois que je vais leur envoyer un message. Croyez-vous que je puisse faire ce travail dans mon fauteuil roulant?

- A mon avis, ça n'est absolument pas un problème

- Ce serait extraordinaire, si je pouvais décrocher ce job. C'est grâce à vous docteur!

Le docteur ne répondait pas mais il était visiblement très content de m'avoir trouvé ce travail.

- Et puis, il me faudrait un terminal plus puissant et puis un bureau,

- Ca ne me paraît pas un problème et vous pourrez certainement avoir l'un et l'autre.

- Merci encore docteur, oui, je crois que j'ai besoin d'un bureau, d'un bureau...




Chapitre 10

Bataille navale

Le directeur avait de nouveau convoqué Pierre à un rendez-vous. Malgré sa hâte, Pierre s'obligeait à se déplacer normalement pour rejoindre le bureau en marchant le long des trottoirs du centre des affaires. Dans le gigantesque hall d'entrée, Il apercevait l'entrée de l'exposition d'art permanente que pratiquement personne ne visitait. Encore de la puissance de calcul gaspillée se dit-il. Une fois identifié et introduit dans le bureau, le directeur l'accueille avec un verre dans chaque main.

- Champagne! il reste à faire mais il semble que votre dernière créature ne fonctionne pas trop mal.

- En effet, je vous remercie monsieur le directeur.

Pierre n'avait jamais été convaincu par le champagne virtuel, il aurait préféré un bon verre de vin rouge mais ce n'était pas le moment de faire la fine bouche.

- Comme je vous l'avez promis, nous venons de doubler vos capacités de calcul et je pense pouvoir faire encore mieux sous peu.

- C'est une excellente nouvelle

- De toute façon, en ce qui concerne les capacités de calcul, le temps travaille pour vous. Je devrai dire pour nous. Depuis que la conception des nouvelles machines quantiques est confiée à des virtuels, les cadences de conception ont augmenté ce qui nous permet de fabriquer des ordinateurs encore plus puissants ce qui augmente encore plus nos capacités de conception et ainsi de suite.

- Une augmentation exponentielle, monsieur le directeur

- Exactement! en dehors des opérateurs, nous allons bientôt pouvoir nous débarrasser des humains.

Tout en buvant son champagne et en pensant à cette excellente nouvelle, Pierre observait la vue depuis le bureau. Tiens, se dit-il, tout a changé; aujourd'hui, on voyait la vue "réelle": les immeubles du quartier des affaires tels qu'ils sont "réellement". Pierre n'avait jamais vu ce panorama auparavant. Le directeur nous prépare une déprime ou quoi?

- Grâce aux nouvelles capacités de calcul, je vais pouvoir faire tourner plusieurs copies simultanées et améliorer mes algorithmes d'effacement sélectif.

- Dès que tout ça commencera à marcher, vous pourrez faire la connexion au monde réel.

- Oui, mais il faut que nous soyons sûrs de notre coup, une fois la connexion assurée, la marche arrière, les divergences et les effacements deviennent lourds de conséquences.

- Certes mais vous avez franchi une étape importante, cela méritait bien d'ouvrir une bonne bouteille. Nous avons aussi amélioré votre bureau : sa superficie et ses ouvertures ont été augmentées. Je crois que c'est un argument auquel vous êtes sensible.

- En effet, je vous remercie monsieur le directeur.





Le travail pour STS était très intéressant : En tant que spécialiste de la sécurité, je devais me mettre dans la peau d'un pirate pour tenter de forcer l'accès des sites indiqués par la direction. STS était sollicité par des grosses sociétés qui voulaient contrôler l'étanchéité du système de filtrage de leurs communications. Je devais pénétrer ces systèmes sans éveiller les soupçons, récupérer des information sensibles puis les donner à la direction qui les remet ensuite au client pour juger de l'étendue des dégâts : un travail passionnant.



Après m'être fait la main pendant quelques jours sur des "petites pointures" qui, en fait, étaient des vraies passoires, j'étais passé à la vitesse supérieure. Les systèmes que j'étais en train d'analyser étaient beaucoup plus coriaces...



On m'avait demandé d'attaquer un système particulièrement bien verrouillé : du beau travail de sécurité. J'ai rapidement compris que je n'en viendrai jamais à bout. J'ai abandonné l'attaque frontale et j'ai essayé une approche indirecte : j'ai recensé les liens reliés au système central pour choisir les plus faibles ou du moins les plus faciles à casser.



J'ai fini par trouver un lien un peu bizarre qui n'était même pas répertorié. Il devait s'agir d'un ancien système oublié qui risquait d'être plus facile à percer et que je pourrai peut être ensuite utiliser comme "cheval de Troie" pour m'introduire dans la cible principale.



Il y a quelque chose qui clochait dans mes analyses. J'ai commencé par ressentir un malaise diffus sans pouvoir l'expliquer. J'ai compris que c'était ma petite clochette interne qui sonnait. Mon intuition professionnelle qui n'était rien d'autre que l'expression de pas mal d'années d'expérience. Quelque chose clochait mais quoi?

J'étais découvert : on m'avait repéré, j'avais échoué. On me laissait agir en me filant pour comprendre mes méthodes. Mais non, ce n'était pas cela, il y avait autre chose. Le système avait l'air de réagir à mes attaques dès qu'elles partaient. En face il y avait quelqu'un qui savait à l'avance ce que j'allais faire. Et pourtant les réponses étaient incohérentes et désordonnées. Bizarre...

Au bout d'un moment, je me suis rendu compte que le système réagissait même AVANT mes attaques! Je devais me répéter ça pour me convaincre : sauf erreur dans l'analyse des données : le système devinait mes attaques quelle qu'elles démarrent!

J'ai travaillé quelques jours sur ce problème avant de tomber sur quelque chose de complètement insensé ahurissant, impossible : le système réagissait à ma propre pensée !

C'était là, sur le terminal, sous mes yeux. J'avais construit un programme qui affiche en symboles simples et clairs l'état du "cheval de Troie" potentiel, et là s'affichait le truc incroyable : le système réagissait à mes pensées!



Après une longue réflexion, j'ai décidé de jouer mon va tout : quelque chose qu'on ne fait jamais en sécurité : modifier les données du système.

Mais si mes soupçons étaient fondés, peu m'importaient les règles de la sécurité.

J'ai pris un exemple idiot : j'ai pensé au vers d'un poème de Victor Hugo : "Veux-tu planer plus haut que la sombre nature?". J'ai noté cette phrase avec un commentaire "j'ai choisi cette phrase à 14h15" dans un coin du terminal.

J'ai aussitôt constaté, avant même de noter la phrase, la modification des symboles de mon programme.

J'ai alors construit une séquence de données fabriquées au hasard. J'ai rentré cette séquence dans les données modifiées de "cheval de Troie". Une sensation bizarre : impossible de me rappeler le vers de la poésie. Je sais que j'ai choisi un poème cinq minutes plus tôt mais impossible de me rappeler lequel. Je regarde sur l'écran: "Veux-tu planer plus haut que la sombre nature " et le commentaire.

Ca ne me dit rien! je connais ces vers mais je ne me rappelle pas les avoir choisi !



J'ai des sueurs froides. Non seulement, le système réagit à mes pensées. Mais quand j,en modifie les données, ma propre pensée est modifiée !

Je récupère l'entête cryptée du "cheval de Troie". A force de bricolage, je finis par la décoder :

"système 252, identité : Joe Nelson, accès réservé niveau 1"



Je demande fébrilement à la machine de chercher d'autres structures du type "cheval de Troie", il y en a pas mal... Je demande un tri pour trouver celles qui contiennent les liens les plus nombreux avec la structure précédente et je tombe sur un autre système.

Il ressemble au premier : il se modifie en permanence mais ne réagit pas à ma pensée. Je décrypte l'entête, c'est un peu plus compliqué et j'y passe deux heures de plus mais je sens que mon cerveau marche à toute vitesse:

"système 238, identité : Pierre CHUR, accès réservé et surveillé niveau 5"



Je réfléchis longuement et je passe encore un long moment à rentrer pas mal d'instructions dans le terminal, j'ai l'impression que j'ai envisagé toutes les possibilités mais je joue gros et je suis bien placé pour savoir que "toutes les possibilités" est une expression qui n'existe pas en matière de sécurité. L'idéal serait, bien sûr, de prendre son temps, de fabriquer des programmes d'analyse, de recouper toutes les données, d'écrire tous les scénarios... Mais le temps joue contre moi, je suis condamné à aller vite sous peine d'avoir des gros ennuis. C'est une question d'heures, peut-être même de minutes.



Enfin quand tout est prêt, que j'ai tout lu, relu, pesé et vérifié, je lance une commande au système qui répond:

"Effacement complet des données holographiques 238. Pierre CHUR, mot de passe et confirmation"

Il me faut encore trois heures pour venir à bout du mot de passe. Enfin je trouve : "Tom Hank"

"Tom Hank"!, ils ne manquent pas d'air. Au juste, une hypothèse que je n'avais pas encore envisagé : est-il bien mort Tom ? Malheureusement, je n'ai pas le temps de creuser ce problème pour savoir s'il est mort "naturellement", si on l'a aidé et, peut-être, ressuscité

Encore plusieurs minutes avant de me décider à lancer la dernière commande de confirmation, j'ai des sueurs froides, je sens que si je ne le fais pas maintenant, je n'aurai peut-être pas le courage de le faire plus tard.

"Effacement complet des données holographiques 238. Pierre CHUR effectué"





Mercredi 16h24, dans le magnifique bureau du directeur, sur le terminal, l'icône de message urgent s'anime et un message, laconique, s'affiche :



" Rapport prioritaire des automates de surveillance :

- accès illégal de 252 niveau 1 vers 238 niveau 5

- destruction illégale totale du 238 niveau 5

- Procédure de sécurité : Le 252 niveau 1 est détruit"




Chapitre 11

Next



Dans son bureau, le directeur méditait : Joe Nelson, ou du moins ce qu'il en restait, était moins bête qu'il n'en avait l'air et la tâche confiée à Pierre Chur était beaucoup plus dangereuse qu'elle n'y paraissait. En tout cas elle lui avait coûté la vie...

Joe Nelson était sans doute la première personne qui venait de perdre la vie pour la troisième fois!

Il décida de prendre la situation en main mais il devait prendre des précautions. Sur son terminal, il règle son niveau de sécurité sur "maximum. Ensuite il lance une procédure très inhabituelle réservée à quelques privilégiés : sauvegarde automatique quotidienne de toutes ses données avec réactivation de la copie en cas de destruction.

Et voilà, en quelques clics, il venait d'accéder à l'immortalité, ou presque!



Le directeur était justement en train de réfléchir au "presque" avant de se décider à continuer de bricoler sur son écran. Pierre Chur avait tout prévu "ou presque". Aujourd'hui, il n'était plus là pour en parler et il avait entraîné Joe Nelson dans sa chute.

Et Joe Nelson était mort, entièrement détruit. Entièrement ou presque...



Le directeur hésitait : perdre tout ce travail... Mais pouvait-il prendre le risque qu'une copie de virtuel milliardaire disparaisse? Si ça arrivait et si ça se savait, et ça se saurait; ce serait la faillite de la société, sa disparition et peut-être plus encore. Déjà que les explications à fournir sur l'échec de l'expérience aux actionnaires risquaient de poser problème; ainsi que la justification des risques, rétrospectivement élevés de l'entreprise.



Prévenir les actionnaires, organiser une réunion exceptionnelle et se perdre dans les explications... Ca allait prendre du temps, beaucoup de temps et ce pouvait être dangereux.

Après mûre réflexion, le directeur décida que l'on ne pouvait pas prendre un tel risque et qu'il fallait agir avant qu'il ne soit trop tard, en espérant qu'il n'était pas déjà trop tard.



Il continua de tapoter sur son clavier : destruction totale et immédiate des données 250 stockées. Il fournit les codes confidentiels et les autorisations nécessaires. Le système demanda confirmation, valida et fournit l'accusé de réception.



Le directeur, un peu mélancolique, songea que Joe Nelson venait de perdre la vie pour la quatrième et dernière fois.







NICE le 04 décembre 2000
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