Le Grand Homme Brun Et Le Petit Homme Blond

par

GERARD TISSOT

Il fait sombre dans la chambre d’hôtel triste. On devine, plus qu’on ne voit, les silhouettes d’un grand homme brun couché sur le lit et celle d’un petit homme blond avachi sur le fauteuil d’en face.

Seule la lumière des réverbères de la rue pénètre timidement par la fenêtre.

Depuis plusieurs nuits le petit homme blond n’arrive plus à trouver le sommeil. Chaque soir, Il s’assoit dans un fauteuil sans se déshabiller. Les yeux fixés sur le plafond des différentes chambres d’hôtel où les conduit leur errance, il revit un souvenir inachevé que lui a rappelé le grand homme brun une nuit pareille à celle-là. Une image floue vient troubler ses nuits et l’empêche de s’endormir.

« Raconte-moi encore une foi ».

L’homme brun pousse un soupir et recommence son histoire incomplète.



« Je suis assis sur un tabouret dans l’atelier de mon père qui sculpte une bille de bois avec un ciseau et un marteau. Je vois nettement les gouttes de sueur qui perlent sur son front et glissent sur son nez. Des copeaux jonchent le sol. Parfois, un léger courant d’air fait danser de la sciure dans les rayons d’un soleil pale qui passent par la fenêtre. Je sens l’odeur du bois qui chatouille agréablement mes narines. Je suis excité, j’attends impatiemment que mon père ait fini son travail »



Pourquoi cette impatience ?

Se demande le petit homme blond.

Pourquoi, quand il l’écoute, a-t-il l’impression, lui aussi, d’avoir vécu cette scène?

Pourquoi en voit-il des fragments ?

Pourquoi sent-il que c’est important pour eux ?



Ni le grand homme, ni le petit ne se souviennent de l’objet fabriqué ce jour là.

Cela fait peut-être cent fois cette nuit que l’image de l’atelier vagabonde dans la tête du petit blond sans donner de solution.

Son regard quitte le plafond et se pose sur le lit en face.

« Je suis fatigué d’essayer d’achever ce souvenir »

« Moi aussi, mais je sens que c’est important »

« Pourquoi ? Avant que tu m’en parle, je n’avais aucun souvenir, aucun passé, je vivais chaque jour, chaque nuit sans penser à ceux d’hier »

L’autre ne répond pas, un lourd silence s’installe. On n’entend plus que le tic-tac de la montre que le grand homme brun a posée sur la table de nuit, il essaie de retourner dans l’atelier, il faut qu’il retrouve ce que son père fabriquait ce jour là.

Le petit suit ses pensées, il sait que cet objet est l’explication de tout le reste, de toute sa vie, du chemin qui l’a amené là, dans cette chambre minable qui ressemble tant à celle d’hier et d’avant hier.

Sa pensée accompagne celle de son ami dans l’atelier.

L’enfant ne voit plus que le dos de son père et ses mains qui semblent voler autour de la bille de bois comme des papillons autour d’une lampe.

« Je ne te vois pas ce jour là »

Remarque le grand brun.

« Moi non plus. Pourtant je connais cette scène. Essayons de dormir, peut-être que le souvenir jaillira du sommeil »

Lui dit le petit homme blond depuis son fauteuil.

« Si je trouve ce que mon père fabriquait ce jour là, je suis sur que nous pourrions enfin nous reposer ».

« On ferait peut-être mieux de penser à notre problème d’argent »

« Il nous reste de quoi tenir quelques jours ? »

« De quoi tenir quelques heures, on n'a même pas de quoi prendre un petit déjeuner demain matin »

Apres un moment de silence le petit homme blond rajoute en souriant.

« Mais peut-être que le jour ne se lèvera plus jamais et qu’on n’aura plus de problème de petit déjeuner »

Le grand brun sourit dans le noir. Il l’aime bien le petit homme blond. Que deviendrait-il sans lui ?

« Je t’aime bien ».

Il lui dit.

« Moi aussi ».

Le petit homme sent qu’ils ne sont pas loin du terminus. Dès qu’ils auront trouvé ce qui était fabriqué ce jour là, ce sera la fin du voyage.

Il peut l’aider à rattraper ce morceau de mémoire, lui aussi a des fragments d’images de cette scène, mais il a peur.

Peur des conséquences pour lui.

Le grand homme brun pense à ce que lui a dit en plaisantant son ami. Il s’imagine dans une nuit éternelle essayant de trouver le sens de ce souvenir qui revient sans cesse.

Le petit blond voit que son ami souffre.

Il hésite encore un peu, faut-il l’aider avec la peur de comprendre ? Ou assis dans ce fauteuil le regarder souffrir une nuit de plus, puis d’autres nuits encore. Peut être sans fin.

Ça lui fait mal, au petit homme blond de voir son ami dans cet état, alors il se décide. Il doit l’aider malgré son pressentiment.

« Essayons ensemble de plonger dans nos mémoires ».

« Je ne vois que mon père fabriquant cet objet pour moi, mais je ne sais toujours pas ce que c’est »

« Moi aussi je vois ton père. Je vois ses yeux bleus derrière de grosses lunettes rondes, ses larges épaules, ses grandes mains et … Ses mains ! Essaye de suivre ses mains. »

La droite tient le ciseau. Le marteau, tenu de la main gauche, tape sur manche de l’outil avec délicatesse, avec amour.

« Essayons de faire un zoom comme dans un film»

Les regards vont au-delà des mains, avancent vers le morceau de bois.

Rien.

« Ce n'est pas net »

Dit le grand brun.

« Regarde sur l’établi, il y a peut-être le dessin de ce qu’il fabrique »

Le grand brun balade sa mémoire sur l’établi : des outils éparpillés, des bouteilles de bière, un cendrier rempli de mégot.

Le petit homme brun suit son regard.

« Continue »

Lui conseille t-il.

Entre deux bouteilles de bière ils voient quelque chose de blanc.

« Accroche-toi à ce blanc, concentre-toi, on n’est pas loin de savoir »

Mais le petit blond ne se sent pas bien, il a mal partout, dans tous ses membres.

C’est une feuille de papier.

« Regarde bien cette feuille y a-t-il quelque chose d’écrit dessus ?»

Maintenant le dos du petit homme blond lui fait mal aussi, il a mille difficultés pour changer de position.

Un dessin, il y a un dessin sur la feuille.

« Regarde le dessin, on y est presque ».

Il arrive à articuler.

Il est tout ankylosé. Son cœur bat de plus en plus lentement comme s’il allait s’arrêter.

Il commence à distinguer le dessin sur la feuille de papier blanc, mais il sent que c’est trop tard, que sa vie lui échappe. Il ne peut plus bouger.

Le dessin est encore dans le brouillard, peu à peu, il distingue l’image comme si on essayait de faire le net à travers un objectif.

Le dessin devient de plus en plus net, bientôt il le voit complètement et le reconnaît.

Avec difficulté, le petit homme blond tourne les yeux et voit ce que l’homme fabriquait

« Merde ! »

Il a le temps de dire.





Dans la chambre minable d’un hôtel minable un grand homme brun, couché sur le lit pleure. En face, dans un fauteuil, un pantin sans vie semble le regardait de ses yeux morts.

Le pantin que son père lui avait fabriqué.. …Il y a tant d’années
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