Eurototem

par

CHRISTOPHE MARTIN

-1-

Trois jours de brousse, de bestioles voraces et de plein cagnard ont eu raison de Korzeniovski. Grillé. Dehors comme dedans. N’a plus sa tête à lui. Plus toute sa tête. Le souffle court, rauque et haletant, l’œil chaviré par le délire, des larmes qui ruissellent sur ses tempes pleines de fièvre.



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Sur la berge du fleuve jaunâtre, un village. Un embarcadère vermoulu, planté dans la boue. Une vingtaine de cahutes plus très traditionnelles. Un peu à l’écart, une bâtisse blanche à colonnades écaillées. Sur le fronton à la grecque, un euroglyphe géant. En palimpseste, trois mots… illisibles. Réminiscence d’une devise étrangère en PVC.



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« Allô ! Korzeniovski, à l’appareil. Mes respects, Mon Président… oui, je touche au but, Mon Président. J’entre en contact avec l’indigène, je négocie, je palabre, je le retourne et je… boucle l’affaire en deux billets trois rafales. Je joue sur du velours, Mon Président. Du velours… tout bénef. »



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Korzeniovski a débarqué. Avec les mouches pour tout cortège. Et les moustiques en orbite. Le ponton a cédé sous le poids. Korzeniovski est resté deux heures planté dans la boue. Le conservateur est venu l’extirper de là en camionnette. Avec un treuil… et beaucoup de mal : ça dérapait.



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« Ces trucs en bois sculpté qu’ils plantent debout.

- Vous voulez dire, les mâts totémiques.

- Appelez ça comme vous voudrez mais est-ce que c’est difficile à arracher ?

- Pas difficile. Impossible. C’est indéracinable, ces machins-là. »



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A l’ombre du grand ébénier, autour d’Ouzouf, le conseil du village… moyennement nu. Dans la torpeur humide de son regard, Korzeniovski distingue mal les seins luisants comme des caramels qui ont surgi du bois sombre. Les ventres du conseil font des plis au-dessus des shorts à fleurs. Malgré la chaleur intense, les seins ne mollissent pas.



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« C’est difficile à arroser un totem ? »

Le conservateur regarde Korzeniovski sans comprendre.

« Vous voulez dire, un mât totémique.

- Appelez ça comme vous voudrez mais… est-ce que c’est difficile à faire pousser ? »





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Sur le fronton de l’agence, l’euroglyphe est bancal. Avant d’être une banque, c’était un musée. Et avant encore, une mairie de la république française. Maintenant, les indigènes y entassent tout ce qui peut faire plaisir au conservateur. De temps à autre, il fait le ménage. Mais ils l’appellent encore le conservateur, même s’il a changé d’enseigne.



-9-

« Qu’as-tu à m’offrir qui fait de toi le bienvenu ?

- De la thune, Chef. Beaucoup. Enfin… assez pour devenir l’homme le plus riche du village. »

Le conseil se bidonne en un concert de dents étincelantes. Korzeniovski se dit alors que ça fait des années qu’il n’a pas pu voir sa bite sans miroir.





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Quand l’agence est pleine, le conservateur fait venir le vapeur. Les hommes transportent les babioles à bord, le vapeur transporte la marchandise à la galerie, là-bas, et la galerie organise une drink party. Quand ils ont tout bu, la galerie renvoie la «grosse commission » au conservateur et il organise une fête avec les hommes du village.



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« Ecoute, Chef, Mon Président veut un totem pour le hall de sa banque. Il est prêt à payer le prix fort pour ta statue. Avec cette thune, tu pourras ouvrir une épicerie, mettre de la moquette dans ta cahute et une parabole sur le toit.

- Est-ce que l’un de tes amis est épicier ?

- Tous. Plus ou moins. Pourquoi ? »



-12-

Korzeniovski est optimiste. Les Youndos se marrent mais Korzeniovski est optimiste.

« Allô ! Mon Président… comme sur des roulettes. L’Euro CFA… Mon Président. On va leur en fourguer pour des millions de notre monnaie de singe. »



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« On n’achète pas le totem. Il faut l’adopter… et il faut qu’il t’adopte.

- Qu’est-ce que ça veut dire adopter ? »

Korzeniovski marque un point sans le savoir. Ouzouf réfléchit plus longtemps que d’habitude. Dans l’ombre, la femme-tronc fait luire la courbe de ses hanches sous une caresse de lumière.





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« Ecoute-moi, visiteur. Ecoute l’histoire de mon peuple. Après des années de soleil sans pluie, les Youndos crèvent comme des mouches. Et le monde entier se fout des mouches qui crèvent. Quand la terre se met à se fendre, Koumbassouna en vient à ronger les rayons de soleil. Elle tient ainsi, accrochée à la vie… jusqu’au retour du fleuve au pays des Youndos tous morts. »



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« Et lorsque le fleuve revient, il féconde le ventre de la femme-ébénier qui enfle : voilà comment les Youndos nouveaux sont arrivés. Le fleuve a aussi apporté tes amis. Ils voulaient faire connaissance avec les Youndos tout neufs. Ils ont construit cette grande case. Pour abriter leur totem. Nous, on a gardé le nôtre. A l’abri du leur.

- Comment je dois m’y prendre pour l’adopter, le vôtre de totem ? »



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Ouzouf rêve d’une épicerie, d’emballage et de mise à sac, se réveille en sueur froide. Koumbassouna est là qui lui sourit. Elle lui chuchote à l’oreille des mots d’apaisement. Le gros homme blanc n’a pas l’air méchant. Et puis, c’est pas sorcier de faire tourner une épicerie. Ouzouf éclate de rire et son rire ricoche jusqu’aux bourrelets de son ventre.



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« Pourquoi vous stockez toute cette camelote dans l’agence ?

- Ça amuse les touristes de passage. De temps en temps, je leur fourgue deux trois babioles.

- Et la statue dans l’arbre ?

- Ils n’en voudraient pas : trop suggestive… si vous voyez ce que je veux dire. »



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La femme dans l’ébénier fait frotter sa nuque contre l’épaule de Korzeniovski.

« Tu es avec un homme ? Mariée, veuve ?

- Encore vierge de toi. »

Korzeniovski saisit la taille cambrée qui oscille. Entre l’ébène moite et son ventre tout blanc, son émoi résurgent se cherche un chemin.



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Les hommes du village ont vidé les bouteilles du conservateur sans reprendre haleine. Tout cassé. Mis le feu. Ont surgi de l’agence en rigolant pour aller se vautrer dans les herbes hautes, sous le ciel sans lune. Seul Ouzouf a aperçu l’ombre blanche contre l’ébénier qui dansait dans la lueur des flammes.



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« Et mes fesses, tu les trouves comment mes fesses ?

- Aussi fondantes qu’une nuit tropicale. Et ma bite, tu la trouves comment ma bite ? »

Elle ne répond pas mais un nœud de bois sombre vient épouser celui à peine plus tendre de Korzeniovski jusqu’à lui tirer trois rafales de jouissance, haletante et un peu rauque.



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« Je crois que Koumbassouna t’a adopté. »

Ouzouf a tendu une bouteille à moitié pleine. Ils ont bu. Parlé et ri. Dormi à même le sol.

Ivres de Korzeniovski, les mouches sont tombées l’une après l’autre. Personne n’a rien vu. Qui s’en fout des mouches qui crèvent ? Qui ? Sinon Korzeniovski lui-même.



-22-

L’euroglyphe s’est décroché avant que l’agence ne s’écroule derrière. Un bel incendie. Les cendres en fument encore. Le conservateur se répand dans le fleuve jaunâtre. Korzeniovski contemple le corps d’ébène sculpté, trois mètres cinquante de haut pour soixante-quinze de diamètre, arrimé sur le toit de la camionnette. Hissé à grand peine.



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« Allô ! Korzeniovski, à l’appareil. Mes respects, Mon Président… Tout est arrangé… J’ai épousé l’aïeule de la tribu, une sacrée pièce. Elle rendra très bien dans le hall du siège central. Il y aura quelques petites formalités. Une sorte de cérémonie rituelle pour le passage à l’Euro CFA. Vous verrez, j’ai tout prévu, vous allez être emballé. »

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Il a fallu abîmer un peu le conservateur pour le faire monter à l’arrière de la camionnette. L’euroglyphe a opposé moins de résistance. Il faut dire qu’avec la chute… On les a ficelés ensemble.



-25-

Korzeniovski trône au volant de la camionnette. Avec pour tout cortège, un secret à inoculer dans un siège central. Et devant lui, trois jours de brousse, de calme cahotique et de plein cagnard. Pied au plancher.

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