L’étrange Mort De Marc Lefèvre

par

MICHEL ROZENBERG

L'officier de police Sanders était de méchante humeur. Son supérieur, le capitaine Yves Dumay, avait non seulement profité de sa position hiérarchique pour empêcher en dernière minute son départ en vacances, mais il l'avait en outre chargé d'enquêter sur la mort mystérieuse de Marc Lefèvre, un vieillard de quatre­-vingt quinze ans, retrouvé poignardé, la gorge tranchée, le cœur transpercé et les poignets profondément entaillés.



Inutile de dire que cette mission imposée de façon brutale ne l'intéressait pas, et que son souci était d'en finir aussi vite que possible, afin d'entamer des vacances bien méritées.



Cette enquête s'annonçait malheureusement mal, car les maigres indices obtenus sur place ne permettaient pas d'entamer des recherches ou de tirer certaines premières conclusions, et ce n'est certes pas l'envie de tout laisser en plan et de partir qui lui manquait. Mais c'était un officier de police dont le sérieux n'avait d'égal que le sens de la justice, et cette frustration n'était pas de nature à lui faire bâcler son travail.



Sanders ne savait pas quel crédit apporter aux deux témoignages recueillis sur place dès son arrivée, et le petit journal trouvé au fond d'un tiroir dans la chambre à coucher de la victime contenait à première vue, un ensemble embrouillé de textes, relatant des événements qui s'étaient produits depuis un mois et demi.



Le témoin oculaire, une jeune femme de ménage, prétendait avoir assisté à la scène du crime depuis l'appartement dans lequel elle travaillait, situé au troisième étage d'une maison ancienne, avec vue depuis le living sur les immeubles situées de l'autre côté de la rue. Elle avait accusé sans hésiter trois personnes qu'elle n'avait ni vu entrer, ni ressortir.



Singulièrement, ce récit avait été partiellement corroboré par celui d'un poivrot, qui affirmait avoir vu sortir trois personnes de cette maison, avant qu'elles ne soient mystérieusement happées par un épais brouillard opaque.



Sanders, dont les idées étaient bien malheureusement confuses, éprouva bien des difficultés à mettre un peu d'ordre dans les faits, et à trouver une place aux deux témoignages, dont le troublant contenu ne semblait pas lui être d'une utilité démesurée.



La femme de ménage prétendait donc que les assassins étaient au nombre de trois, et que seule, une personne était un adulte. Elle avait estimé l’âge des deux autres à 10 et 16 ans. Quelle idée d'accuser un enfant et un jeune homme ! N'était-ce pas plutôt deux autres adultes d'apparence jeune ? Le clochard semblait dire que non, mais que fallait-il penser de son témoignage ? Effet de la boisson ? Arrangement préalable avec la femme de ménage ? L'envie de se rendre intéressant ? Mais pourquoi ? Sanders maugréa en saisissant le journal, et décida d'en entamer la lecture le soir même.



L'équipe d'expert, chargée des préliminaires de l'enquête ne put retrouver l'arme du crime.



Il repassa en mémoire la description du crime donnée par la femme de ménage. Elle les avait vus entrer par la fenêtre donnant sur le balcon... du quatrième ! Ils s'étaient dirigés vers la chambre à coucher. Elle était encore éclairée, et Marc Lefèvre ne dormait pas. De loin, il donnait l'impression de connaître les étranges visiteurs, mais il les craignait également.



Le jeune homme passa à gauche du lit, l'enfant grimpa dessus, tandis que l'adulte, un homme de la quarantaine, allait à droite. Marc Lefèvre dut certainement hurler, à en juger par l'expression de son visage. Ses visiteurs sortirent des lames, et s'avancèrent jusqu'à ce que les armes rentrent en contact avec la peau de leur "victime".



Ce n'est pourtant pas à ce moment-là qu'il fut tué, mais bien cinq à dix minutes plus tard. Chacun d'entre eux parla, comme s'il s'agissait d'un règlement de compte, avec explications à l'appui. Puis, ils se jetèrent férocement sur lui, et lui administrèrent les coups fatals. Sanders, a qui cette explication ne suffisait pas, même si elle était authentique, prit son feutre, le posa négligemment sur sa tête, et prenant au passage sa vieille veste en daim, sortit du bureau en claquant la porte.



Après avoir pris un bon souper, regardé les nouvelles à la télévision et siroté un verre de cet excellent whisky Shivas, il se déshabilla, enfila ses habits pour la nuit, s'installa aussi confortablement que possible dans son lit, ouvrit le journal de Marc Lefèvre à la première page, fit une moue à cause de l'écriture, puis se concentra sur sa lecture.



Samedi 23 juin 1990



Je m'appelle Marc Lefèvre, et je vais sur mes quatre-vingt quinze ans. Ma santé est excellente, du moins c'est ce qu'affirme ce crétin de docteur Leman, et j'ai encore toute ma tête. Cela signifie qu'il ne faudrait pas s'amuser avec moi en essayant de me piéger avec de fausses nouvelles concernant l'actualité, que je défie les plus forts à jouer aux échecs ou aux dames, et que je me défends très bien au scrabble et aux mots croisés. Il m'arrive bien de temps en temps d'oublier quelque chose, mais à qui cela n'arrive-t-il pas ?



Je ne sais pas précisément à quoi sert ce que je suis en train de faire, mais j'aimerais confier à qui voudra bien le lire, un certain nombre de faits troublants.



Lorsque j'étais enfant, je faisais l'école buissonnière avec des camarades de classe pour qui étudier était aussi important que pour moi. Les professeurs pouvaient user du plus intelligent des stratagèmes pour nous attirer au cours, nous trouvions toujours le moyen de nous défiler sans nous faire prendre par les surveillants et d'aller nous promener dans les bois avoisinant l'école, où il était tout à fait impossible de retrouver quelqu'un s'il ne le désire pas.



Nous avions l'habitude de narguer les surveillants qui nous poursuivaient jusqu'à l'intérieur du bois, en criant les paroles d'une chansonnette pour les attirer et en nous déplaçant pour brouiller toute piste :



" Vive les vacances

vive les congés

à bat les exigences

de ces profs enragés. .."



Vous demanderez sans doute pourquoi je raconte tout cela ! C'est une question fort pertinente. Je me reposais dans un fauteuil du salon, il y a plusieurs semaines, lorsque j'entendis cette chansonnette en provenance de la terrasse aménagée sur le toit de l'appartement des gens du dessous. Cela ne me frappa pas immédiatement, car j'étais absorbé par une lecture tout à fait passionnante.



Ce n'est qu'à la seconde fois que je posai le livre et tendis l'oreille. C'était une voix d'enfant, un garçon d'une dizaine d'année, j'en étais sur. Péniblement, je me levai, et me dirigeai vers la terrasse. Il faisait déjà sombre, mais je discernai néanmoins une petite silhouette qui s'éloignait de l'énorme porte-fenêtre qui permettait le passage sur la terrasse. Je l'ouvris et criai :



- Eh petit, attends I



Trop tard, il avait disparu. J'espérais qu'il ne lui était rien arrivé, car il faisait glissant sur le toit du troisième, et l'obscurité n'arrangeait rien. Le jour suivant, vers onze heures, j'entendis à nouveau cette chansonnette :



" Vive les vacances

vive les congés

à bat les exigences

de ces profs enragés. .."



J'eus le réflexe de me déplacer jusqu'à la terrasse sans faire de bruit, et d'écarter discrètement la tenture de la fenêtre. Je revis la silhouette de cet enfant que j'identifiai sans peine cette fois: c'était un petit garçon. Je restai accroupi pendant de longues secondes, et l'observai à l'aise. A ce moment précis, un rayon de lune l'éclaira. Je ne pus réprimer un cri en voyant ses traits : c'était mon portrait quand j'étais enfant I Le bruit que je fis entraîna une réaction immédiate de sa part. Il s'éloigna à reculons en chantant, puis disparut.



Cela dura ainsi pendant plusieurs jours. Chaque fois j'essayai d'être plus habile, plus malin que lui, pour pouvoir l'approcher, mais chaque fois, un incident se produisait, annonçant ma présence, et il pouvait fuir à l'aise. Puis, pendant plus d'une semaine, il ne se produisit rien. J'attendais, caché derrière les tentures, armé d'un appareil photographique, mais en vain. Cela me découragea au bout de quelques jours, et je retournai à mes occupations habituelles.



Un jour de grande chaleur, je décidai d'aérer le living en ouvrant la porte-fenêtre. J'entamai des mots croisés. Quelques minutes plus tard, cette même ritournelle me fit sursauter. Je tournai automatiquement la tête vers la terrasse: le garçon était sur le pas de la porte, et me regardait en souriant, mais je ne discernai rien de gentil dans ce sourire. Une fois de plus, le visage de cet enfant me rappela le mien lorsque j'avais une dizaine d'années.



Soudain, j'entendis une autre voix, celle d'un jeune homme : "Viens Marc, il faut partir !" Je bondis, pour autant que l'on puisse encore le faire à mon age, mais le gosse se défila. Au moment où j'arrivais sur la terrasse, j'aperçus un jeune homme de dos. Je hurlai: "Qui êtes-vous ?" Je ne reçus aucune réponse, et ils disparurent.



Je ne sais pas ce qui me passa alors par la tête. Je fis un bond de quatre-vingts ans en arrière, et me revis à l'époque ou mon père avait décidé de me faire arrêter l'école, puisque je ne suivais pas les cours, et de me faire travailler comme apprenti bûcheron.



Ce fut une des périodes les plus pénibles de mon adolescence, car ce travail trop éprouvant pour moi m'exténuait, et mon père devait chaque fois me trouver un nouveau patron, car je fuyais chaque fois le précédent.



C'est à l'age de dix-sept ans que je fis mon premier séjour en prison. Ce patron là avait décidé de ne pas me donner à manger si je ne travaillais pas à son goût, ce qui m'obligea à voler. Je faillis recevoir à plusieurs reprises une raclée d'un des bûcherons. Je choisissais une victime ( chaque fois une autre ), ce qui contribua à me faire changer régulièrement d'employeur. Mais un jour hélas, je fus attrapé.



Mon père refusa de me sortir de ce mauvais pas, prétextant que je ne devais en vouloir qu'à moi-même, c'est à dire à ma paresse et de mon incapacité à construire, et j'en fus quitte pour deux ans de prison. C'est là que je fis la connaissance du vieux Marcel, un taulard professionnel, qui en était à sa septième récidive de vol de bijoux, et qui connaissait les cellules de cet endroit par cœur.



Au moment ou il me vit pour la première fois, il décida de m'appeler « tête de lard », ce qui n'était pas fait pour me faire plaisir, mais je compris que cela avait chez lui une connotation positive, et je décidai d'accepter ce surnom peu agréable à entendre. De toute façon, je ne pense pas qu'il aurait tenu compte de mes remarques à ce sujet !



Je fus donc sa « tête de lard » pendant deux longues années, pendant lesquelles je connus l'ennui, le désespoir, le regret d'en être arrivé là par ma propre faute, le sentiment de vengeance vis à vis de mon père qui avait choisi de me laisser pourrir là, mais également de très nombreux meilleurs moments, passés en compagnie du vieux Marcel qui me raconta de très nombreuses anecdotes en rapport avec sa vie de malfrat et m'enseigna malheureusement l'art de tromper son prochain. Je n'avais pas même vingt ans lorsque je fus libéré. Le vieux Marcel quant à lui, devait encore rester plus de trois ans dans une cellule désormais particulière.



Je décidai pour mon malheur, de ne pas le laisser tomber, et je lui rendis pendant tout le restant de son séjour une visite hebdomadaire. J'étais devenu un voleur professionnel, seule chose que j'étais désormais capable de faire et qui me procurait du plaisir en évitant les efforts, qui me permettait de vivoter et de lui apporter des fruits et du chocolat.



Chaque semaine, le même rituel se produisait, nous étions introduit chacun d'un côté du parloir, surveillés par de nombreux gardiens, et il me remerciait en disant: « tu m'as apporté mon chocolat, tête de lard, merci ».



C'est exactement la phrase qui me fit bondir de ma chaise, la semaine passée :



- tu m'as apporté mon chocolat, tête de lard, merci.



Je me retournai vers la terrasse: un jeune homme se tenait debout derrière la porte-fenêtre. Je ne voyais pas ses traits. Il répéta trois ou quatre fois la même chose avant d'éclater de rire, tourner les talons et disparaître.



Je restai le restant de la soirée en proie à une peur incompréhensible. La même phrase, avec la même intonation ! Seul le vieux Marcel aurait pu savoir ! Mais il était mort depuis plus de quinze ans !



Cela se reproduisit le lendemain, et les deux jours suivants, inexorablement, et quels que fussent mes efforts pour espionner ce jeune homme, je ne réussis pas à voir son visage. Je ne sais pas pourquoi je l'imaginai semblable au mien lorsque j'étais adolescent.



Le troisième jour, je parvins à l'approcher à moins de dix mètres :

- Qui es-tu ? demandais-je avec de l'hésitation dans la voix



- Tu devrais le savoir « tête de lard »



Cela fut suivi d'un grand éclat de rire, très adolescent. Je me sentais très mal à l'aise. J'étais incapable de réagir, de poser une question. Je tentai de m'approcher de lui, mais il eut un brusque mouvement de recul et cria :



- Non, non. Ce serait trop facile pour toi. Mais, n'as-tu pas toujours cherché la facilité ? Réfléchis un peu « tête de lard ». Je sais que c'est difficile pour toi, mais fais un effort.



- Je ne vois vraiment pas !



- Ah, vraiment ? Tant pis. Tu devras attendre encore quelque temps avant de tout comprendre.



Il fit plusieurs bonds en arrière, puis disparut de mon champ de vision.



Je dois avouer que cette courte conversation à laquelle je ne compris rien, me plongea dans un profond désarroi. Qui était ce jeune homme qui semblait en savoir long sur l'époque ou j'en étais moi-même un ? Et qui était ce petit garçon dont le visage ressemblait tant à celui qui était le mien quand j'étais enfant ? Et pourquoi venaient-ils me narguer, comme s'ils me reprochaient certaines choses ou certaines actions ?



Ces incidents me plongèrent dans une réflexion intense sur ma jeunesse, pendant laquelle je n'avais rien fait de vraiment exceptionnel; adulte non plus d'ailleurs; ce qui ne m'avait valu aucun respect de la part de ma famille, de mes amis, et finalement de moi-même.



Pourquoi avais-je gâché ainsi tant de belles années ? Pourquoi n'avais-je pas réussi à construire quelque chose de solide pour l'avenir ? Et c'est maintenant que je m'en rendais compte,



Ce fut le début d'une longue réflexion sur moi-même, comme je l'ai déjà dit, qui avait été provoquée par ce garçon et cet adolescent, que je ne revis plus pendant les deux semaines qui suivirent.



Ce n'est qu'au début de la troisième semaine, mardi passé, que se produisit un autre fait étrange. J'étais plongé dans la lecture d'un excellent ouvrage de philosophie, lorsque j'entendis frapper. Je me levai péniblement, me dirigeai vers la porte, l'ouvris, et constatant qu'il n'y avait personne, je compris que cela venait d'autre part. Mon regard se porta sur la porte-fenêtre donnant sur la cour, et j'aperçus un homme d'une quarantaine d'années. Il avait le visage enfui dans une cagoule qui ne découvrait que la bouche et les yeux, ce qui m'effraya. J'eus un mouvement de recul, et je sus que la peur se lisait sur mon visage. Au travers de la porte-fenêtre, l'homme me demanda de me calmer, et il ajouta que je ne devais rien craindre, qu'il ne me ferait aucun mal.



Je ne sais pas pourquoi je le crus, toujours est-il que je lui ouvris.



- Qui êtes-vous ? Demandais-je. Comment êtes-vous arrivé sur le toit ? Que voulez-vous ?



- Tu as la mémoire bien courte, Marc. C'est I’âge ,sans doute. Tu nous as déjà oubliés ? Ne vis-tu donc que dans le présent et le futur ? As-tu donc tellement honte de ton passé ?



- Mon passé ? Qu'est ce que cela vient faire ici ?



- Mais, c'est grâce à lui que tu es là ! Souviens-toi I

- Je ne comprends rien de ce que vous me dites. Je ne sais pas qui vous êtes, et je vous demande de partir et de me laisser en paix.

- Cela t'arrangerait bien, n'est ce pas, d'oublier ton passé, d'oublier que tu as fait souffrir celui que tu étais alors, par tes inexcusables bêtises. C'est bon, je m'en vais, mais ne crois surtout pas que tu t'en tireras à si bon compte. Chacun doit assumer ses actes jusqu'au bout, et il existe un prix à payer pour chaque chose. Nous nous reverrons.

- Partez ou j'appelle la police.

L'homme eut un ricanement. Il me toisa, puis dit simplement :

- Ne t'inquiète plus, je pars, mais pense au temps ou tu avais mon âge. Souviens-toi de tout ce que tu à gâche à cette époque. Et souviens-toi de l'enfer que ce fut pour toi.

Je n'eus pas le temps de poser une question qui me brûlait les lèvres, l'homme fit demi-tour, puis repassant par la porte-fenêtre, il s'éloigna et disparut. Je fermai, puis m'assis dans mon fauteuil, et me plongeai dans une profonde méditation. Qui étaient cet enfant, cet adolescent et cet homme, qui m'appelaient par mon prénom, me tutoyaient, et semblaient en savoir beaucoup sur ma vie ?

Pourquoi semblaient-ils tous faire référence aux nombreuses erreurs que j'avais commises ? Il y avait prescription depuis le temps. C'est vrai que lorsque j'avais quarante ans, je dus purger une peine de cinq ans de prison pour vol à main armée. Je fus jeté dans la plus horrible cellule qui existe. Elle était sale, complètement plongée dans l'obscurité. Le lit était trop court, trop étroit et trop mou pour que je puisse m'y reposer. J’étais seul, mais avec la compagnie de quelques gros rats agressifs qui essayaient sans cesse de me voler le peu de nourriture que je recevais chaque jour. Lorsque j'en ressortis, c'est pour constater que j'avais perdu toute ma famille et tous mes amis. Ma mère était morte de chagrin, et mon père s'en était allé, fatigué par tout ce que j'avais infligé à mes proches. Je devais désormais me résoudre à vivre seul, et à supporter ma santé devenue précaire à cause des mauvais traitements subis en prison.

C'est à cette époque que pour la première fois, l'idée que ma vie n'avait été qu'un beau gâchis me traversa l'esprit. Mais cela ne dura pas. Bien au contraire, je voulais avant tout rattraper le temps perdu I Mais est-ce possible ? A l'époque, je crus que cela l'était.

C'est la voie dans laquelle je m'engageai pour tenter d'inverser ce processus négatif qui fut bien malheureusement ma plus grande erreur. Je me mis à mentir, tricher, voler, exercer des pressions sur des gens plus faibles que moi, faire du chantage, manipuler de plus naïfs... C'était facile pour moi qui avais tout appris dans le domaine de la malhonnêteté, et de plus, pendant de nombreux mois, voire quelques années, cela me rapporta beaucoup d'argent.

Mais le revers de la médaille se fit jour. Je fus corrigé à plusieurs reprises par les gens que je volais, et l'argent gagné si facilement s'envolait alors en paiement de séjours et soins hospitaliers; je fus contraint de changer de ville à plusieurs reprises, pour éviter la vengeance de ceux qui étaient tombés dans mes filets; et je fis quatre autres séjours en prison, dont un, le dernier, dura dix ans.

A l'issue de celui-là, j'avais plus de soixante ans, et je décidai de me calmer, de me ranger, et d'essayer de profiter du peu d'argent qui me restai par rapport à ce que j'avais possédé, mais qui correspondant néanmoins à une coquette petite somme que j'allais enfin tenter d'utiliser à des fins plus avouables.

Jeudi 28 juin 1990

Je ne sais pas pourquoi je continue à écrire. Cela n'intéressera certainement personne de savoir qu'un vieillard a eu une vie "mouvementée". Cela n'intéressera certainement personne de savoir qu’il se passe des choses étranges autour de lui.

J'ai peur. Peur de qui ou de quoi ? Il m'arrive de ne pas ou ne plus le savoir. Depuis les derniers événements, je ne parviens plus à me concentrer sur mes lectures. Je mange moins, moi qui ai toujours eu un appétit féroce. Je dors mal, et mes rêves sont tous identiques. Mes pensées elles aussi sont sans cesse occupées par les mêmes choses.

Oui, je pense à mon passé. J'y pense sans interruption, jour et nuit. Je pense à ce que j'ai gâché, abîmé, sali à jamais. Je pense à ceux que j'ai arnaqués, ainsi qu'à leurs familles. Je pense au temps que j'ai perdu à fréquenter de mauvaises gens, des gens comme moi à l'époque; aux pénibles moments que j'ai passé en prison, et qui ont détruit ma santé. Je pense à ces nombreux instants de bonheur que j'aurais pu passer dans les bras d'une femme, et que je n'ai pas eu à cause de mes incessantes cavales.

Et lorsque je repense à ma vie, je la regrette amèrement. Je pense être passé à côté de toutes ces bonnes choses que tant d'autres ont connues, vécues, alors que moi je fuyais ou croupissais en cabane.

Mais c'est trop tard. A qui la faute ? C'est la question que je me pose sans cesse. Je n'ose affronter la réalité, la vérité. Je n'ose répondre à cette question par mon nom, et c'est peut-être pour cela que j'ai peur.





J'ai peur du soir et de la nuit, peur de les rencontrer à nouveau, peur de ne plus être capable de penser à autre chose, d'être à nouveau confronté à ces intermi­nables journées et nuits de rumination autour de mon passé, peur du dernier voyage.

Vendredi 29 juin 1990

Je me sens épié, et je sais qu'ils sont là. Je sens leur présence dans l'appartement, et je sais que cette fois, ils ne sont pas venus pour se moquer de moi et raviver de pénibles souvenirs. Il n'est pas tard, et il doit sûrement faire plein jour, mais je n'ose pas bouger. Oui sont-ils ? D'où viennent-ils et que vont-ils me faire ? Je n'en sais rien mais il est sur que ce ne sera rien de bon.

***

L'officier Sanders referma le journal qui se terminait sur ces quelques phrases exprimant une forme de terreur soumise et laissa errer ses pensées. Il était certain à présent qu'il ne trouverait pas les assassins, et que cette énigme resterait sans solution officielle.

Il était persuadé qu'il s'agissait d'une affaire de famille, où un fils, un petit-fils et un arrière petit-fils décidaient de supprimer l'aïeul devenu gênant. Il savait que cela ne concordait pas avec le journal, mais c'est en tout cas ce que contiendrait son rapport. Il était conscient de l'impossibilité de le prouver.

Il fut envahi pendant quelques minutes par un fort sentiment de frustration lié au fait qu'il ne résoudrait pas complètement l'affaire que son chef lui avait imposée, et comme tout professionnel consciencieux, il n'était pas satisfait. Mais il repensa bien vite à la plage, au soleil et au repos bien mérité, ce qui dissipa immédiatement tout problème, et le poussa à prendre le combiné de téléphone pour avertir le capitaine Dumay de son départ en vacances.


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