Epousailles

par

AMY SHARK

Essaie de te rappeler... Que s'est-il passé exactement?
La même rengaine obsédante... Que s'est-il passé?... Il ne dort plus depuis sept jours, il a vieilli de dix ans, et Maryse, là-haut... A part ça, il ne s'est rien passé. En tout cas rien dont il se souvienne. Il se sert un énième café. Tenir le coup. Il doit tenir le coup. Un léger bruit à l'étage le fait sursauter... Maryse... Il repose sa tasse sur la table jonchée de journaux et d'assiettes sales, gravit les escaliers en courant, dévérouille la porte de la chambre. Il se fige un instant, frappé d'une vague d'émotions contradictoires. Leur chambre... Blanche et gaie comme une vraie chambre nuptiale. Il l'a repeinte lui-même, peu avant les noces. Il avait tant rêvé à ce moment, où il prendrait sa jeune épouse dans ses bras, pour lui faire franchir le seuil...Elle l'a franchi, oui; mais quand il l'a déposée sur le lit, elle était déjà si pâle... Il se rapproche, réajuste les sangles autour de ses poignets frêles. Elle lui jette un regard voilé, idiot, pourtant vaguement intéressé. Les effets de la morphine et du valium se dissipent de plus en plus rapidement, dirait-on... Il prépare une nouvelle piqûre, augmente la dose. La tête retombe sur l'oreiller. Il retient sa respiration; depuis deux jours, elle dégage cette odeur nauséabonde de rat crevé. Se contraignant au calme, il vérifie une fois de plus les sangles des poignets et des chevilles. Il ne faut surtout pas qu'elle puisse se lever. La dernière fois, elle lui a fait peur, elle a failli tomber, son corps était comme désarticulé et sa tête penchait sur le côté de façon si étrange... Vite, il s'enfuit, referme la porte, donne deux tours de clé, descend les marches quatre à quatre, respire un grand coup, remet la tasse de café à réchauffer dans le micro-ondes. Le soir tombe déjà. Si seulement c'était un rêve, et qu'il allait se réveiller... Non; il doit réfléchir. Penser... Essayer de se rappeler comment c'est arrivé...
--"Marc? C'est toi! Je ne t'ai pas entendu entrer. "
--"J'ai tambouriné dix minutes, mais tu dormais si bien...; finalement je suis passé par le garage."
--"Je me suis endormi?"
--"Pardi! Pas un humain ne peut tenir ce rythme, mon vieux. Une semaine sans sommeil!."
--"Je sais... C'est sympa à toi d'être venu. Je suis si seul. C'est à devenir fou..."
L'ami débarrasse la table, fait couler l'eau, remplit le lave-vaisselle. De le voir là, bien en chair, qui multiplie les gestes efficaces, qui n'hésite pas à parler, à remuer, à rompre ce silence, ça lui fait du bien, il se sent mieux ...
--"J'ai réussi à me faire remplacer encore à l'hosto. Une chance, le nouvel interne était de garde. J'ai pu attraper le dernier train. Tu es monté la voir?"
--"Oui."
--"Pas de changement?"
--"Pas en bien, en tout cas. J'ai été d'obligé de pousser la dose."
--"Encore? Mais c'est beaucoup trop! Tu vas la tuer!"
--"Ça ne lui fait presque plus d'effet: elle se réveille de plus en plus souvent!"
--"Tu me l'as dit... pas normal, ça... tu penses, une dose pareille, de quoi assommer un boeuf! Je vais monter la voir."
--"Je t'accompagne".
Avec Marc, il se sent plus fort. Grâce à lui, il redevient possible d'agir.
La chambre est calme. Le vent gonfle à peine les rideaux aux couleurs gaies (il a entrouvert la fenêtre tout à l'heure, à cause de l'odeur).
--"Pouah! ça pue le macchabée ici..."
--"Oui, je ne sais pas d'où ça vient; il y a cette odeur, depuis quelque temps..."
Avec précaution, le jeune infirmier se penche sur la forme allongée. Son visage exprime la stupéfaction, l'horreur...
--"Mais... elle est morte!"
--"Non! Elle voulait se lever, il y a vingt minutes, quand je lui ai donné sa dose..."
--"Bon sang! Tu rêves! Tu as vu ce que tu lui as flanqué dans les veines? C'est au moins quatre fois plus que la dose suffisante! Elle est morte, je te dis. Raide morte. Tiens..." Il saisit le poignet inerte, le lui fait palper: "plus de pouls..."
Il a raison. Pourtant, la dernière fois qu'il est entré, elle l'a regardé de ses yeux vides, elle a laissé retomber sa tête sur l'oreiller... Non, ce n'est pas possible... non... Les sanglots l'étouffent. Maryse... Si encore il avait pu lui parler, lui dire... mais elle le regardait avec un air idiot. Maryse, si délicate, si jolie... si intelligente...
--"Marc, ce n'est pas vrai... dis-moi que ce n'est pas vrai!"
--"Non seulement c'est vrai, vieux, mais c'est vrai depuis pas mal de temps..."
--"C'est impossible! Je l'ai vue, je te dis: elle voulait se lever!"
--"Ça fait quatre jours que je ne suis pas passé chez toi. Quatre jours que tu ne dors pas et que tu délires tout seul. Tu as trop forcé la dose..."
--"Non, non! je l'ai vue vivante!"
--"Hallucination. Enfin, rends-toi compte: elle SENT! Et je la connais un peu, moi, l'odeur du cadavre! C'est même la première chose que j'ai reconnue en arrivant ici!"
Un bruit étrange les interrompt. C'est Maryse. On dirait qu'elle veut prendre part à la discussion. Un souffle putride s'exhale de sa bouche ouverte. Un gargouillement agite sa poitrine, tandis que son ventre bombé s'affaisse tout à coup sous le drap avec un sifflement de mauvais augure. Un filet de sang aigre s'écoule de ses lèvres. Les deux hommes reculent. Marc rassemble ce qui lui reste de raison:
--"Ça arrive des fois, chez les morts... Ce sont les muscles qui se détendent. Tu vois bien..."
Mais un cri atroce lui coupe la parole. Arrachant les liens qui la retiennent, Maryse se dresse dans un hoquet, ouvre tout grands des yeux glauques. Ses bras battent l'air, des lambeaux de chair putréfiée se détachent de son corps agité d'une odieuse furie. Le cri rauque emporte sa mâchoire déjantée tandis qu'elle les contemple, hagarde, hébétée, avec une sorte de fascination stupide. Marc en a l'estomac retourné; cette expression morne et féroce, il la reconnaît aussi; il la devine: c'est la faim. Encore un mouvement et elle sera sur eux... D'un commun effort ils se précipitent sur elle, la rejettent sur le matelas, la ficellent tant bien que mal tandis qu'elle se débat avant de retomber brusquement, inerte, morte. La crise est passée...
--"Aide-moi; Aide-moi. Passe-moi ta ceinture...Là... Va me chercher une corde, des chaînes..."
De nouvelles sangles, plus solides... Ils s'élancent hors de la pièce, dévalent l'étage. Il court vider son estomac dans l'évier. On dirait bien que Marc est sur le point d'en faire autant... Et puis rien. Un silence accablant retombe sur la maison. Ils s'efforcent de rassembler leurs idées en déroute.
--"Je te l'avais dit; elle s'était levée. Je n'avais pas rêvé."
--"Elle est morte... Jamais vu ça... Essaie de te rappeler. Comment ça a commencé, enfin? Qu'est-ce qui s'est passé au juste, ce jour là?"
--"Tu sais bien, Marc. Tu étais là! Tu l'as vue tomber, tu m'as aidé à la ramener ici, à la... à la soigner..."
--"Mais je n'ai rien vu vraiment: j'étais derrière, presque dans la foule. Toi, par contre... c'est ta femme! Rappelle toi. Fais un effort, bon sang!"
Il rit nerveusement. Se rappeler, encore. Comme si ça aidait à quelque chose de savoir, exactement, comment ca s'était passé: comme si tout le secret résidait là, le secret du salut. Ce besoin absurde de savoir, de comprendre, de retracer les moindres circonstances... Pourquoi, mon Dieu? Il n'y a rien à comprendre, ils sont là, à nager dans l'horreur, dans l'incompréhensible, dans... dans la merde!
--"Je t'en prie, tu DOIS te souvenir de quelque chose. Rappelle-toi, vous étiez dans l'église..."
La voix a assez d'autorité sur lui pour le ramener à ce détail futile et essentiel: comment est-ce arrivé... Il plisse le front, tente de reconstituer la scène:
--"On était dans l'église; je lui tenais la main. J'ai relevé son voile et je l'ai embrassée. Et puis elle est allée poser son bouquet près de la statue de la Vierge..."
--"Et après?"
--"Je ne sais pas, je te dis. Je ne sais pas. Elle est revenue toute pâle, elle tremblait. Les enfants ont commencé à jeter du riz... Et en arrivant à la voiture elle est tombée et elle s'est évanouie. Et puis après, à la réception, elle allait un peu mieux..."
--"Elle ne t'a rien dit?"
--"Non, seulement qu'elle ne se sentait pas bien, que..."
--"Que quoi?"
--"Que... Oui, je me souviens, voilà: que quelque chose l'avait mordue."
--"Quelque chose?"
--"Attends... pas exactement.. Elle a dit: 'je crois qu'il m'a mordue'."
--"Qui, il?...Sébastien !? "
--"Quoi?"
--"Non, pas toi! Réfléchis: elle va déposer son bouquet près de la Vierge, elle revient bizarre: donc c'est là... "
--"Tu veux dire... tu penses que c'est la Vierge qui l'a mordue?"
--"Non, pas la Vierge. Elle a dit "il m'a mordu". A côté de la Vierge, il n'y avait personne, rien: rien, que l'autre statue, souviens-toi: celle de Saint Sébastien."
Il va s'éponger le front, s'asperge d'eau froide...
--"Pour le coup, c'est toi qui délires, Marc: des statues qui mordent..."
--"Il n'y a pourtant pas trente-six solutions: la seule chose qu'il y a, qu'il y avait, ce jour là, dans ce coin, comme toujours, c'est la statue de Saint Sébastien..."
Mal à la tête, il a mal à la tête... Saint Sébastien... la Vierge... le bouquet... Ça n'a pas de sens... Toute sa révolte explose au visage de son ami: et même, en admettant que ce soit vrai?... La statue de Saint Sébastien l'a mordue, et alors? Qu'est-ce que ça prouve? Ça les avance à quoi? Et puis mince, il a mal à la tête, mal à la tête...
--"Tu m'étonnes! Sept jours que tu ne dors pas... Ecoute, tu as raison, ça ne nous avance pas à grand chose, mais maintenant au moins, on sait; on sait à quoi s'en tenir..."
Il secoue la tête, résigné. Toujours cette manie de savoir... de se tenir... lui il ne tient plus, il ne tient plus à rien, il n'en peut plus, il va s'effondrer...
--"Tu tombes, mon vieux... Tiens, avale-moi ça, ça va te remettre."
Un goût amer de whisky.
--"Merci, Marc."
--"Dors un peu, va."
--"Tu t'en vas?"
--"Non, ne t'en fais pas; je reste. Je vais m'installer là, près de toi. Si... si elle bouge, je m'en occupe."
--"Merci; réveille-moi, si jamais..."
Un chapelet de coups à la pendule... Minuit... Non... Midi! Le soleil entre à flots dans le salon. Il a dû dormir comme une masse. Le fauteuil à côté de lui est vide. Marc est parti. Il tend l'oreille: quelqu'un marche dans la chambre. Il monte sans bruit l'escalier, écoute: oui, ce sont bien des pas. Comment a-t-elle fait pour se lever? Il vérifie la porte: la clé a disparu. En fait, non: elle bouche le trou de la serrure. La porte est fermée de l'intérieur. Il frappe. La voix de Marc lui répond, un peu pâteuse:
--"Sébastien?"
--"Marc! Tu t'es enfermé? Ouvre!"
--"J'arrive".
Lentement la clé tourne, Marc ouvre la porte, pâle, les yeux bouffis. Il baîlle; il a dû veiller toute la nuit à sa place.
--"Qu'est-ce que tu fais là? Oh, ça pue... Pourquoi as-tu refermé la fenêtre et tiré les rideaux? Elle dort?"
--"... Crois pas. Elle s'était levée..."
Son sang se glace. Marc baîlle encore; il tient sa tête un peu inclinée sur l'épaule et le regarde d'un air bizarre...
--"Marc?"
--"... Pas ma faute, vieux... je crois... elle m'a mordu..."
Ce sourire imbécile... La porte était fermée de l'intérieur... Le whisky, il devait y avoir quelque chose dans le wisky... Son meilleur ami...
--"Salaud!"
Il lui balance la chaise en pleine figure, de toutes ses forces. Marc bascule, se redresse. Sa tête pend comme un ballon sur sa poitrine, mais il continue d'avancer vers lui, avec le même sourire. Quelque chose remue derrière lui, par terre. La main de Maryse. Elle s'aggrippe à sa jambe, se faufile sous son pantalon. Il voudrait s'enfuir; lutter; il voudrait vomir. Mais d'un seul coup le frêle espoir qui l'habitait encore l'abandonne, il lâche prise. Son meilleur ami, son témoin. Maryse, sa femme. Il sait désormais, il sait à quoi s'en tenir. La Vierge; Saint Sébastien; Marc et Maryse. Ils le percent de leurs ongles, lui déchirent la poitrine, lui grignotent le coeur et il reste, immobile, consentant, à leur merci. Un petit rire s'échappe de ses lèvres:
--"Marc? On va so-ortir. On va-a faire la noce au-au village, tous les trois... à l'église-glise... On va bien s'amuser cette... nuit... iii- on-y-va - va-va...va-va... ah ah ah..."
La nuit verra le trio grotesque traverser le cimetière derrière l'église, mâchoires entrechoquées, membres enlacés, mordant, suçant, en délirantes épousailles...

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