Désillusion

par

AMY SHARK

Comme tous les soirs, la vieille Marie noue lestement son fichu sous son menton ridé, enfile une grosse veste de laine. Il fait froid à la cave. A pas prudents elle s'engage dans l'escalier raide, ouvre la lourde porte, protégée par trois verrous. Enfin elle entre, actionne l'interrupteur. La violente lumière des néons se déclenche. La cave est d'une propreté parfaite. D'un coup d'oeil elle inspecte le plafond, le sol, les parois, se félicite de l'absence de toiles d'araignées et de taches d'humidité. Puis elle s'avance vers les grands congélateurs alignés contre les murs. Ce sont, dirait-on, de ces antiques modèles géants américains, aux larges portes brillantes. Elle vérifie la température de chacun, avec des gestes pleins d'exactitude. Elle s'assure aussi du bon fonctionnement du générateur. Sur chacun des monstres, elle réarrange des photos, des notes, des dates. Puis, apparemment satisfaite de l'inspection, elle s'en va, sans oublier de bien verrouiller la porte.
Dans la cuisine, elle se rapproche de la cheminée, jette une bûche dans l'âtre, avance ses pieds tordus près de la flamme. Par habitude, elle tend l'oreille. En vain. Pas un bruit dehors, pas une âme, cette nuit encore... Si au moins quelqu'un venait frapper à la porte... Ses souvenirs se bousculent. Il lui faudrait quelqu'un de plus jeune, pour prendre la relève... Quelqu'un de jeune, voyons, comme ce petit moustachu qui riait toujours, André, oui André, un des derniers... Quelqu'un qui, à son tour, s'occuperait d'elle, vérifirait chaque soir la température, le générateur... Un gardien. Elle frémit. N'a-t-elle pas entendu un bruit? Anxieuse, elle se précipite, ouvre toute grande la porte d'entrée. Le silence s'engouffre dans la pièce. Elle reste, penchée en avant, ses yeux myopes scrutant la campagne vide. La lune énorme dessine un disque parfait au dos des arbres nus. Pas un bruissement d'aile. Pas un aboiement. Rien. Elle va se rasseoir avec un long soupir. Serait-elle vraiment la dernière? Si oui, combien de temps lui reste-t-il à vivre? Tiendra-t-elle assez longtemps? Elle se perd dans des calculs impossibles. Le temps de congélation est très strict. Il faut encore passer dix, vingt ans... Elle n'arrivera jamais jusque là. Alors elle mourra, avant de pouvoir les ressusciter tous. Elle mourra et ils commenceront à pourrir. Et elle pourrira, elle aussi... Des larmes impuissantes lui viennent. Oui, elle pourrira. Personne ne viendra lui trancher précisément la gorge, découper proprement ses membres, recueillir son sang et ses organes, et la déposer à la cave, dans le congélateur vide qui attend...
Mais non! Cette fois, elle en est sûre, elle a perçu un bruit, un bruit humain... Un bruit de pas. Ses sanglots s'arrêtent, elle lève les yeux au ciel, suffoquée d'espérance. Les pas se rapprochent... -Oh mon Dieu serait-il possible que Vous existiez? Que vous ayez enfin entendu ma prière?- Les pas s'arrêtent devant la porte. Un coup sec. Elle frémit, se lève d'un seul coup, court à la porte. C'est lui! C'est le prochain gardien! La joie l'étouffe tandis qu'elle le fait entrer, qu'elle l'installe à table, en balbutiant des mots sans suite; elle a été si longtemps seule, vous comprenez, si longtemps! Elle a oublié la parole. Elle s'empresse auprès de lui, le débarrasse de son gros manteau, lui sert un potage fumant qu'il avale, sans dire mot, tandis qu'elle l'observe de toute sa bonne figure rajeunie: comme il est jeune! Comme il est beau! Il a bien encore cinquante ans devant lui! Grand, blond, robuste, les yeux bleus, des traits qui accusent à peine la fatigue et pourtant, on voit qu'il vient de loin, de très loin, à ses chaussures usées, sa chemise trempée de neige et de sueur... Il a fini de manger, repose lentement le bol. Elle lui sourit. Avec empressement elle pose devant lui les clés de la cave, et il s'en empare. Puis il se lève, décroche au dessus de la hotte le grand couteau, vérifie l'acuité de la lame. Elle comprend et se recueille. Le moment est venu. Lentement il s'approche, et elle tend le cou bien haut au dessus de la table, pour lui faciliter la tâche, les yeux ouverts, souriante, prête à l'immolation. La lame frôle sa chair ridée; elle tremble. Le moment est venu, déjà, le cher moment! Mais soudain elle est saisie d'un doute atroce: où est la bassine qui doit recevoir son sang? Il l'a oubliée sans doute? Cela va trop vite; elle doit lui rappeler les règles, lui donner son nom, sa date... "Je... Je m'appelle Marie", dit-elle bien vite, et sa main frêle veut le retenir un instant, accroche sa chemise... Trop tard. D'un coup net il lui a tranché la gorge, avec un grand éclat de rire, et sa pauvre tête retombe n'importe comment sur la table; le plancher boit son sang largement répandu. C'est fini. Sans égard, il vient de la priver de la vie éternelle. D'un pas allègre, il descend à la cave qui s'illumine, et rit encore à la vue des grands congélateurs. Il s'approche, prêt à commettre un acte impie, irréparable... Oh, si elle voyait ce moment cruel où il ouvre la porte, où les chères têtes roulent au sol, où il leur fait éclater la cervelle sous ses talons avec un rire immonde de profanateur, -et il continue de piétiner leurs membres, il patauge dans leur pauvre sang de morts-vivants, il pourfend leurs tendres coeurs de sa lame!!! - Elle qui les a veillés avec tant de soin, qui a tant rêvé à l'instant où ils resurgiraient, porteurs d'un monde ancien et nouveau! Mais elle ne voit plus rien. Le barbare remonte, jette son butin sur la table auprès de la victime. Sans ménagement, il fait de ces chères reliques un tas informe qu'il traîne dehors et qu'il jette pêle-mêle sur la pile de bois mort. Son rire creux résonne dans la campagne qui l'ignore. Alors il rentre, lance ses bottes près de la cheminée et s'affale dans le fauteuil, l'âme en paix, résolu à jouir de sa solitude.

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apres avoir donner + de 25 ans de ma vie pour mes etudes et obtenir un diplome d'ingenieur en Géologie je constate ,hélas que tous mes espoirs sont decus et je me retrouve maintenant a 38 ans célibataire sans toit et travaillant comme gardien a la porte d'une entrep^rise que chaque matin je vois ses employés sortir et entrer et que peut etre et c 'est sur je suis mieux qualifié qu 'eux .... mais je suis un Kabyle Algerien et en Algerie ce n'est pas du tout facile !!!!
Akli
izakli@yahoo.fr
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bio: Terrienne. passe temps: la sainte Horreur.
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