Comme

par

J MICHEL L

Nous sommes tous résignés à la Mort ;

c'est à la Vie que nous n'arrivons pas à nous résigner.

Le fond du problème.

Gr. GREENE

Le monde entier connaissait cette grande et belle dame noire. De tout temps, en toute saison elle portait son grand manteau de vies, fait dans une étoffe sombre et lourde des douleurs humaines. La Mort restait seule, dans son royaume, comme gardienne de nos âmes...

Elle aimait son devoir, elle le trouvait juste et bon. Elle se savait indispensable à l'équilibre humain, ce qui la rendait fière. Elle avait toujours été la seule croyance vérifiable, la seule commune à toutes les races. Et pour cause !

Inspirant les plus grands, s'affichant dans les jeux de l'art, dès la naissance d'un homme, elle le marquait de son sceau. L'importance de son devoir la rendait heureuse, cela lui plaisait vraiment beaucoup.

Elle adorait les arts, comme les spectacles de théâtre, de cirque ou d'humour soliste. Une nuit, elle me dit à ce sujet...

- Ce sont des vies qui éclatent pour se protéger de mon ombre. J'apprécie ces gens, je ne tarde jamais à les inviter à ma table...

Pourquoi m'avait-elle aimait, moi, le clown qui l'a rendu si triste ?

Elle passait beaucoup de temps à se déguiser, à faire des farces aux hommes. Un autre de ses passe-temps favoris était de provoquer des accidents, tels que le déraillement d'un train de voyageur, des collisions en chaîne sur une autoroute, ou bien encore, quelques arrêts cardiaques inexplicables, en guise de gâteries. Comme tout cela la faisait rire. La Mort est très séduisante lorsqu'elle a le sourire aux lèvres. C'est comme le cri de l'enfant sortant du ventre de sa mère. Simplement de la pureté et un terrible déchirement, voilà à quoi ressemblait le rire de la Mort !

- Mais pourquoi m'a-t-elle aimé à ce point ? Au point d'en perdre l'envie de rire !

Je visitais son palais en sa compagnie, elle s'accrochait à mon bras, comme si elle craignit que je m'enfuis, sans qu'elle ne put m'en empêcher. Elle me montra sa collection d'âmes, où seules les plus grandes avaient une place, se plaisait-elle à me répéter, tout en me serrant très fort la main. Chacune des âmes avait l'aspect de ce que l'être désirait le plus, ou de l'image qu'il souhaitait donner aux autres, ou à lui-même.

L'âme de Picasso, éblouissante en un Guernica coloré, resplendissait de vies, contractant jusqu'au paroxysme la douleur et la joie qu'elle faisait naître chez certains.

Gainsbourg, en une magnifique sculpture de bronze mouvant, représentait un homme, à la musculature saillante, enveloppant de ses bras forts, avalant de toute sa virilité une petite fille aux gestes doux et fragiles, tenant dans sa petite main le pénis en érection de l'homme. Cette masse de chairs métalliques enchevêtrées exaltait les plaisirs inavouables, mais tant avoués, de l'artiste.

Et Baudelaire rendait grâces à l'art littéraire, son âme ayant pris les formes d'un magnifique livre, enveloppé d'une couverture de cuir, où étaient modelées de somptueuses créatures étranges et torturées par un mal inconnu et malin. Les mots de cette âme exceptionnelle étaient emprisonnés dans ce livre fermé par un lourd cadenas.

En me montrant cette âme, la Mort me dit, d'une voix qui laissait apparaître une curieuse mélodie de respect et de crainte...

- Cette âme me fait encore plus peur sans corps !

Elle conservait, parmi les pièces de valeur de son musée, quelques âmes d'inconnus, telles que celle d'un comédien de théâtre, d'une chanteuse de cabaret ou encore, d'un amuseur de foules. Ces âmes avaient pour seule raison, de se retrouver parmi les Grands de l'Histoire Humaine, leur différentiation frappante du commun des mortels. Elles possédaient quelques bizarreries ou particularités propres. Peu d'âmes avaient le privilège d'orner le royaume de la Mort, peu d'entre elles trouvaient l'éclat dont les êtres rêvaient sur terre. Les autres âmes, celles des mortels communs, se trouvaient classées, dans les minuscules tiroirs d'une gigantesque armoire aux portes épaisses et métalliques, rangées par ordre alphabétique, sur des fiches grises où la poussière prenait soin de ronger le dernier souvenir. Ces âmes ne possédaient rien de beau ou d'amusant qui eut pu séduire la Mort. Après le trépas du corps, ces âmes finissaient leur course dans l'oubli, dans l'anonymat. Leur Mort était comme la vie de leur corps, morne et sans mystère.

Mais, moi, j'étais de ceux qui avaient les plus grands privilèges, de ceux que la Mort considérait comme ses favoris. Je fus donc le premier être humain à connaître la Mort sans son manteau, si lourd et plein de misères. Je fus aussi le dernier à la rencontrer...

Ce soir-là, la Mort m'invita dans sa chambre, une pièce spacieuse aux murs tapissés de soie blanche. La Mort était allongée sur un large lit à baldaquins, juste au centre de la chambre. Elle se dévêtit et m'invita auprès d'elle. Comme elle était belle ! Son corps, merveilleusement galbé, flattait l'oeil à le brûler. Ses formes, ses courbes, d'une perfection extrême, étaient autant d'invitations à l'Amour. Cette rareté de la beauté pure, surnaturelle, envoûtante, apparaissait comme un chef-d'oeuvre charnel des plus dramatiques. Sa peau, très blanche, lui donnait l'aspect d'une poupée de porcelaine. La Mort ressemblait, en cet instant, à ces jeunes filles à la santé et à la beauté fragiles et aux sentiments douloureux. Son corps, parfait, se perdait dans les flots de blancheur de la chambre. Je voyais à peine le drap de soie, légèrement teinté de rose, qui lui entourait les reins et lui dissimulait à demi les jambes.

Elle rit timidement et me dit...

- Si je ressemble à une poupée, viens jouer avec moi ! Je saurai être aimante, je saurai être charmante... Je saurai être tout à toi...

Comme son visage était beau ! Des traits si doux, trop parfaits. Je m'approchai du lit, m'enfonçant dans l'immensité blanche, le regard fixé sur cette femme trop désirable. Je dévorais des yeux cette créature que les hommes nommaient la Mort ! Je m'assis auprès d'elle. Elle posa sa tête sur mes genoux, se blottit contre moi et plongea son regard dans le mien. Je dus, un court instant, tourner la tête, tant ses magnifiques et grands yeux verts me transperçaient, ils me glaçaient d'effroi. Je passai ma main dans sa chevelure douce et noire, seule partie de son corps qui se détachait de la blancheur uniforme de la pièce. Comme ses cheveux étaient soyeux. Je les caressais, découvrant un certain plaisir à leur contact. J'apprivoisais cette femme. Je faisais voyager mes mains sur son corps dénudé et froid qui devenait bouillant, j'étais comme un aventurier ayant découvert un merveilleux nouveau pays. Ma Mort était une si belle femme. J'avais l'impression d'être le maître. J'apprivoisais cette féline ! Elle s'agita, posa sa main sur mon visage. Son corps brûlait de désir et mon âme s'égarait. Ses seins étaient de glace !

Je m'enfuis de la chambre. Je tentai, tant bien que mal, de retrouver mes esprits, de reprendre le contrôle de mon âme. Je bus un grand verre d'eau très fraîche et je m'assis dans un fauteuil, près d'une fenêtre, grande ouverte sur le monde des vivants. Je regardais au-dehors, oubliant déjà mes instants d'égarement.

Je ne lui fis jamais l'Amour !

La Mort pleura toute la nuit, comme une femme bafouée...

Au petit matin, alors que la fraîcheur enveloppe les corps, le Mort se leva. Elle enfila une tunique de soie noire qui lui dissimulait tout son corps puis, elle couvrit son visage d'un voile sombre. Elle vint vers moi, à petits pas, les pieds nus sur le sol de marbre froid. Elle me caressa le visage. Je me réveillai. Elle m'invita à la suivre dans une autre pièce de son royaume, son lieu de tranquillité, comme elle aimait l'appeler. Là, elle me confia un secret, me donna une partie d'elle-même. Ce qu'elle m'offrait, aucun homme n'aurait pu l'imaginer. Elle me lut des textes exaltant des douleurs mêlées à des rires, des pleurs entrecoupés de plaisirs. Elle me lut ses propres écrits. Elle les avait écrits de ses mains, elle avait dessiné les lettres, les unes après les autres, mots après mots, toujours avec la même sincérité, comme une longue blessure béante, comme un tableau scriptural magnifique fait des maux de plusieurs siècles. Je n'appréciai pas, il n'y avait jamais de couleurs, seulement, parfois, quelques fausses teintes très pâles. La Mort m'ennuyait. Elle le comprit et se tut. Elle rangea ses feuilles pleines de belles lettres très bien dessinées, formant à elles seules tant de petits chefs-d'oeuvre mortuaires. Elle entoura son classeur d'un beau ruban de velours noir, elle fit un noeud grossier et déposa, tristement, ses maux sur l'étagère d'un meuble plein de vieilles choses oubliées.

Peu de temps après mon départ, elle brûla tous ses écrits avec son grand manteau de vies, comme pour oublier, un peu, ce qu'elle n'était pas, ce qu'elle aurait tant souhaitait devenir dans mes bras, une femme !

C'est incroyable comme la désillusion de l'Amour a pu faire changer la Mort...

Un soir, au coin du feu, la Mort me raconta son histoire, elle m'expliqua les origines de son fardeau. Les flammes, dans la cheminée, projetaient des ombres dansantes, sur les murs de la grande salle de marbre gris. Le rouge et le jaune réchauffaient l'atmosphère, comme une tapisserie de laine de couleurs, habillerait chaleureusement les murs froids des lieux. La Mort commença son histoire.

- Cela remonte au temps des dieux, bien avant que l'homme n'existe. A cette époque, je vivais avec ma soeur Vitam. Nous nous entendions si bien, nous partagions tous nos jeux, nos plaisirs, tous nos instants de bonheur. Nous étions si proche l'une de l'autre. Les dieux riaient de nos jeux enfantins, ils s'amusaient de notre entente. L'un des dieux, un jour, nous fit don d'un magnifique château, le royaume de l'infinie bonté. Les dieux nous aimaient beaucoup et nous leur rendions bien.

La Mort s'arrêta quelques instants, elle approcha ses mains des flammes, comme pour se réchauffer, puis d'une voix vacillante, elle continua son récit...

- Malheureusement, un jour, Vitam fit la connaissance d'un jeune et beau dieu... Elle passa de longs et interminables moments en sa compagnie et, elle oublia bien vite sa soeur Mortis !

Les mots se transformèrent en pierres dans la gorge de la Mort et une perle de tristesse apparut au coin de son oeil. Il y eut un très pénible moment de silence, un de ces moments lourds et... macabre ! Je me levai et me dirigeai vers la porte quand, en sanglots, la Mort se retourna et pleura la fin de son histoire.

- Une nuit, je suis allée dans leur chambre et j'ai arraché l'âme du jeune dieu... C'est par ma faute, à cause de ma jalousie, que les dieux nous ont banni de leur royaume. Ils nous ont chassées toutes les deux. Ils nous ont condamnées, pour l'éternité, à ne plus jamais nous rencontrer... Nous sommes condamnées à ne plus jamais être aimées comme de vraies femmes...

C'était, cette même nuit, me confia-t-elle plus tard, que les dieux devinrent des hommes.

Chaque nouveau mot était une nouvelle larme. La Mort venait de me confesser ses souffrances les plus intimes, comme l'aurait fait, avec un besoin éperdu d'Amour, une simple femme mortelle. La Mort se releva, elle se dressa et ajusta son manteau de vies sur ses épaules blanches, dans un ultime sursaut de fierté. Elle lâcha encore quelques phrases douloureuses, regardant droit devant elle, les yeux perdus dans les flammes de la cheminée, les idées brûlées par la chaleur et les larmes, avant de s'en aller, seule, dans sa chambre.

- Je regrette de ne pouvoir revoir ma soeur. Elle me manque beaucoup...

Ses dernières plaintes furent à peine audibles. Un vent de tristesse me glaça le dos.

Je regrettais, moi aussi, de ne pouvoir revoir la Vie. Je regrettais, de ne pouvoir retrouver la chaleur des vivants aux creux des bras de la Vie...

A cet instant précis, la mort ressemblait vraiment à une femme. En si peu de temps, elle était devenue si fragile et vulnérable. Cela la rendait presque humaine et pitoyable. Je ressentais, quelque part, dans un coin de mon âme, un peu de pitié pour elle. Mais je n'aimais pas cette "femme" qui n'était rien d'autre que la Mort ! Je n'aimais rien de cet être qui s'attachait à moi. Je n'avais qu'un souhait, encré au plus profond de moi-même, celui de repousser cette créature et retourner, enfin, marcher sous le soleil des vivants. Je franchis la porte et allai m'asseoir dans le fauteuil, près de la fenêtre grande ouverte sur le monde des vivants. La Mort pleura en silence alors que le feu s'éteignait doucement.

La Vie me manqua encore davantage dans les instants suivants. La Mort s'aperçut, bien vite, à quel point, sa compagnie m'ennuyait, me lassait. pourtant, je ne pouvais rester insensible à la féminité grandissante de la Mort, à l'exaltation de ses sens que la jalousie aiguisait. La Mort devenait véritablement belle d'heures en heures, elle était de plus en plus sensuelle. Elle se maquillait, s'habillait de beaux vêtements, taillés dans les matières les plus luxueuses, juste pour moi, juste pour me faire plaisir, juste pour me séduire. Elle voulait être désirable, elle souhaitait que je la désirasse. Sa peau dégageait un si agréable parfum, ses lèvres avaient le goût d'un fruit sauvage, d'un fruit défendu. Elle aimait tout particulièrement me caresser le visage et me baiser la bouche, alors que je ne lui portais aucune attention. Elle espérait un changement de ma part, elle pensait que je finirais par tomber amoureux. Elle me fit de somptueux cadeaux, me prépara de délicieux repas, me servit les meilleurs vins, elle me proposa même de fabuleuses drogues. Elle aurait exaucé tous mes délires, tous mes désirs... sauf un ! La Mort me voulait comme compagnon, elle ne me rendrait pas à la Vie, sa soeur. Comme les plaisirs sont fades lorsque tous les rêves sont perdus...

Les gentillesses de la Mort m'exaspérèrent.

La Mort était venue m'arracher à la Vie, un matin de septembre. Il faisait beau. Il faisait chaud. Le soleil ruisselait sur ma peau. Torse nu, je m'aspergeais le visage, pour me rafraîchir, de l'eau claire d'une fontaine sculptée. Je vivais au grand air, loin de toute civilisation, à l'écart de tout et de tous. La nature m'offrait ce qu'elle avait de meilleur, ainsi que le plus beau des paysages. Ce monde magnifique était presque pour moi seul, la montagne m'appartenait. J'avais une existence saine. Je me nourrissais de la chasse, de la pêche, de la cueillette et parfois, lorsque je descendais vers les hommes, de ce que pouvait m'offrir la terre. Je vivais le plus près possible de la Vie. J'étais au creux de ses bras à chaque instant. Je gardais mon âme au grand air. J'avais un petit chalet de bois, juste une petite demeure très simple pour accueillir la Vie. Comme la Vie savait être belle !

Elle aimait venir, le matin, auprès du feu que j'allumais spécialement pour elle. Elle se laissait dorloter par la chaleur des flammes. Elle savait que j'arrangeais, que je rangeais ma maison pour elle. Elle n'était pas profiteuse pour autant mais, savait me remercier d'un sourire discret. En toute saison de l'année, la Vie était toujours vêtue d'un voile clair, à travers lequel, je devinais aisément ses courbes merveilleuses. Même si la Vie était moins parfaite et plus en chair que sa soeur, la Mort, il était agréable de l'étreindre. Les attraits de la Vie étaient sans limites. Elle exaltait un charme plein de fraîcheur, de douceur, de volupté. Sa peau était tiède et rosée. Son visage, rond, aux pommettes rouges, était piqué de taches de rousseurs. Elle avait de beaux et grands yeux marrons. Une douce chevelure blonde coulait en cascade sur ses épaules, ondoyait sur son corps presque nu, dissimulant à peine le galbe de ses seins.

La Vie était belle comme un champ de blé où le soleil se plaît à caresser la peau des hommes et des femmes qui y travaillent en chantant.

Combien de fois, avais-je fait l'Amour avec la Vie, dans une grange, dans la paille ? Elle resplendissait de bonheur dans ces moments-là. Elle respirait la santé. Elle ressemblait à une jeune vierge après l'étreinte de son premier amant, des brindilles de paille dans les cheveux et de la malice dans les yeux. La fidélité qu'elle accordait aux hommes, était unique pour chacun d'entre eux. Une fidélité si forte !

J'aimais poser ma tête contre son ventre, tout en caressant ses cheveux et en respirer le doux parfum de vie qui s'en dégageait, ainsi que les fortes odeurs d'amour de sa peau. Je restais de longs moments à cajoler la Vie, la couvrant de baisers et de mots tendres. J'aimais la Vie. J'aimais Ma Vie... Tant d'hommes l'aimaient comme moi, tant d'hommes avaient partagé sa couche. Et à combien d'entre eux, avait-elle donné de l'Amour en s'abandonnant à eux ! Sa bonté et sa fidélité étaient égales pour tous. Nous étions tous égaux face à la Vie. La Vie n'avait qu'une limite, sa soeur, la Mort, devant laquelle les hommes n'étaient pas tous égaux !

La Mort ! Les regrets ! Tel devrait être mon enfer ! Depuis ce terrible matin de septembre, où la Mort fût jalouse, brûlant d'amour une seconde fois !

Elle se posa, sous les traits d'un corbeau noir et criard, près de la fontaine, au bord d'une grosse pierre de marbre gris. Elle vint me chercher, m'arracher à la terre. Elle m'éleva. Elle me substitua au monde des vivants, comme un oiseau de proie s'enfuit avec sa pitance, croassant en vol, au rythme du battement de ses ailes et du froissement de ses plumes, au rythme des douleurs et des sauts de son coeur embrasé...

Ton heure est ici mortel,

Tu n'étreindras plus la Vie,

Ta seule compagne sera là,

Moi, Dame Noire, pour l'éternité...

J'ai oublié les secondes qui suivirent ma substitution du monde des vivants.

Je n'acceptais pas mon état, je refusais son dessein. J'étais accablé et je lui montrai.

Le temps s'arrêta dans son royaume, figé par la chaleur des sentiments de la Mort. Elle m'aimait. Elle maudissait souvent ces sentiments troublants, cette ivresse qui rend les êtres si faibles. Pourtant, elle rêvait de devenir une vraie femme. Etre une femme ! Une femme, pleine de qualités et de défauts, qui la rendraient belle et désirable. Elle voulait que je devienne son amant, et désirait mon amour. Elle avait des rêves et des angoisses de femme. Elle voulait un enfant de moi, qu'elle m'aurait offert, dans la douleur, voilée de fierté féminine, au moment venu. Plus que tout, elle désirait connaître les souffrances et les plaisirs d'une femme... Ainsi que ses secrets, ses mystères et ses joies. Elle le rêva si fort, qu'elle devint presque une vraie femme ! Mais, seulement dans la solitude, dans la pauvreté de la solitude...

Ses pensées me donnaient la nausée. Les chaînes qu'elle m'avait imposées me faisaient souffrir, elles me déchiraient la chair et l'âme. J'étais marqué du triste sort. Bientôt, mon âme serait mise à vif, à nue. Tout mon être serait pelé comme une orange ; la Mort ne tarderait pas à arracher mon corps, me séparant définitivement de la Vie et de l'espoir de revoir la Vie.

Je haïssais la Mort, cette pauvre créature jalouse. J'aimais la Vie et la regrettais beaucoup. La Mort le sentait. Elle percevait le moindre de mes sentiments, la plus petite de mes pensées, et elle en souffrait.

Puis la Mort changea...

Elle omit d'accomplir son devoir... Elle ne lançait plus d'invitations aux hommes, elle ne s'intéressait plus à eux. Elles les oublia, ne pensant plus qu'à moi, et à moi seulement.

Je la détestais !

Elle avait, parfois, la nostalgie du passé, du temps où elle ne connaissait plus ce pénible et doux sentiment d'amour. Le temps où elle savait rire, se gausser des hommes.

Je riais alors de son malaise, comme elle avait dû rire du mien, lorsque, bien des années avant, elle arracha à la Vie une personne que j'aimais beaucoup. Mon Amie, Ma Compagne terrestre, Ma Femme. Je repensais à elle. Son souvenir était encore plus proche dans ce royaume. Mes cicatrices sentimentales saignaient de nouveau. Je sentais ma femme si proche de moi, quelque part, là, dans cette grande armoire, dans un tiroir, sur une fiche, rangée, classée comme une inconnue au milieu d'autres inconnus ; une âme parmi d'autres âmes, sans intérêt pour la Mort. Adeline me manquait tant. Je pleurai. Mais, bien vite, mes larmes, de douleur et de regret, se transformèrent en poignards de haine.

Les deux êtres que j'avais tant aimés me manquaient. La Mort voulait les remplacer. Elle n'y parvint pas...

La veille de mon passage, la nuit, au coin du feu, s'étant assise à côté de moi, la Mort se blottit contre mon corps. Elle posa sa tête entre mes bras. Elle me confia, d'une voix très douce...

- Depuis des siècles, j'arrache les hommes des bras de ma soeur,

Depuis des siècles, je suis seule parmi les âmes,

Depuis des siècles, je t'attendais...

Et seulement depuis quelques secondes, je suis de nouveau amoureuse et j'en souffre...

Elle posa sa main sur ma poitrine, et m'embrassa dans le cou.

- Demande-moi l'immortalité, je te la donnerai. Demande-moi tout ce que tu veux et deviens mon compagnon ! Aime-moi... Je t'en supplie !

Je la regardais, droit dans les yeux, d'un regard dur et ferme, d'un regard de maître ! Elle baissa la tête, me caressa le visage. Je lui lâchai quelques mots, violents, secs et coupants.

- Rends-moi à la Vie !

La Mort se leva et alla prendre un bain de sang. Elle noya son désespoir dans la rage. Je l'entendis qui hurlait...

- Pourquoi, ma soeur, pourquoi es-tu tant aimée des hommes ? Tu as à tes pieds un univers entier ! Je t'en prie, laisse moi celui-ci...

La Mort pleura jusqu'au matin.

Dans la fraîcheur de la matinée, j'allai voir la Mort. Elle était toujours allongée dans son lit, nue, au centre de l'immensité blanche de la chambre.

- Bonjour. Comment vas-tu ? Me demanda-t-elle, les yeux gonflés de tristesse.

- Vas-tu me faire souffrir ? Me dit-elle.

- Non ! Je viens pour que tu achèves mon passage !

La Mort se leva. Elle s'approcha de moi. Elle mit mon corps à nu. Elle m'enlaça.

- Ne veux-tu donc pas de moi ! Me demanda-t-elle, comme dans une dernière lueur d'espoir.

Elle m'embrassa. Elle me donna son baiser mortel... Tristement... Amoureusement...



Désormais, je n'étais plus parmi les hommes, j'étais réellement mort. Mon âme avait été mise à nue et exposée dans la collection de la Mort. J'avais une place d'honneur. Je la remerciais de ce privilège par une forte odeur de mépris. Je restais, face à moi-même, avec mes pensées, mes souvenirs, mes regrets, mes douleurs... pour l'éternité.



La Mort n'invita plus les hommes...

Les créatures demeurèrent immortelles.

L'existence des hommes perdit son sens et la Vie devint une putain populaire...
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Le lundi 17 Novembre 2004

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