La Citadelle Engloutie

par

JEAN-YVES DUCHEMIN

Voyage au pays des (men)songes dorés






Cette nuit, j'ai eu droit à la totale. Après l'eau, le sang et une matière visqueuse dont je préfère ignorer la provenance, il a plu du sable sur mon rêve. Sans doute obsédé par ce que m'avait raconté mon oncle, de retour de son périple dans le Sahara, j'ai enlisé mon sommeil dans une plaine de dunes mouvantes. En quête d'une oasis, j'ai déniché un cauchemar où abreuver mes fantasmes.

Le frère de ma mère est un homme assez spécial, oui ! Imaginez quelqu'un qui devient chasseur de requins après avoir visionné LES DENTS DE LA MER jusqu'à saturation. Tonton Elmer avait vu plus de cent fois LAWRENCE D'ARABIE, et il avait été fasciné par ce film, comme marqué au fer rouge. Tel un tatouage courant sur notre peau et dont nous ne pouvons plus nous séparer tant il est mobile, fuyant, espiègle – ou une cicatrice baladeuse, qui peut bien un jour nous défigurer, puis partir aussitôt se cacher sur une partie très intime de notre anatomie que la décence nous dicte de dissimuler, évitant ainsi l’effet disgracieux qu’elle impose à l’être qu’elle parasite. Elmer Campana rentrait tout juste de son voyage et il s'était immédiatement invité chez nous, certainement dans le but de nous narrer ses exploits alors qu’ils étaient encore chauds dans sa mémoire. Il n’était pas beaucoup apprécié dans la famille : mes parents ne prisaient guère les baroudeurs. Moi, par contre, j'adorais. Il le savait, m'aimait bien et s'était fait un plaisir de venir me remplir la tête d'images tout droit sorties d'un songe doré où le « marchand de sable », au lieu de vous endormir, vous tient éveillé, en haleine. Ce n'est qu'au petit matin que l'on finit par s'apercevoir, hélas, qu'en vérité on dormait bel et bien ! Seuls quelques rayons de soleil vous rappellent cette chaleur torride qui a « bercé » votre saga nocturne. Il y a également cette odeur de poussière, mais hormis peut-être sa consistance, elle n'a pas le même parfum d'aventure : elle est sédentaire et a trop besoin de se rassembler en troupeaux isolés pour exister... tout le contraire des dromadaires. Je verrais mal des dunes se former sous mon lit ; il faudrait le simoun, et non un aspirateur, pour les déloger de leur cachette, ces drôles de bosses changeant d'aspect à chaque courant d'air ! Ma chambre serait hantée par des spectres enturbannés et des roses des sables s'effritant en émettant un bruit de gravier que l'on piétine avec acharnement. En me parlant de tant de canicule, mon oncle m'avait mis l'eau à la bouche et le cerveau en ébullition ; j'étais fin prêt à « gober » tout ce qu'il avait à nous dire, tandis que mon père et ma mère afficheraient une moue dubitative ou feraient semblant d'écouter. Je pourrais même sentir chez eux l’envie dévorante – et à la limite du palpable – de dévoiler une énième calomnie le concernant : « Penses-tu… il était en prison, oui ! ». C’est maman qui aurait dit ça ; papa est plus cool, lui.

Ils pouvaient bien agir de la sorte, j'étais convaincu que tonton Elmer n'était là que pour épater son cher neveu parce qu'il savait que les romans d’aventures étaient ma tasse de thé, qu’ils représentaient l’essentiel de mes lectures. Les enfants sont bien plus réceptifs que les adultes aux narrations d'un voyageur – mes parents voyaient beaucoup de films mais se contentaient d’essayer de se les mettre en mémoire bien installés dans un fauteuil moelleux, le cul et les joues flasques, le regard profondément (?) vide. Il faut aussi préciser qu’il était un conteur hors pair, travestissant les insignifiantes péripéties d’un scout doué pour la marche en aventures sans retour ni lendemain. Un véritable parcours du combattant, en quelque sorte. Le gosse que j'étais préférait s'imaginer les fesses posées sur une dune et naviguant sur une mer de sable qui le ballote comme un fétu de paille – c’est tout de même plus périlleux qu'un coussin, non ? Je serais le capitaine d'un vaisseau du désert dont la structure s'éparpillerait au contact de la première tempête de sable venue, étrange naufrage proche de l'enlisement...

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Dans mon rêve, je marchais comme un somnambule ; le soleil déformait ma perception des choses. Extirper un pied – puis l'autre – des « sables mouvants » réclamait un effort surhumain de ma part. J'avais du plomb dans les chaussettes. J'étais aveuglé, et lorsque je mettais ma main sur le front, comme pour un salut militaire – ou imitant un Indien scrutant l'horizon –, d’absurdes visions m'assaillaient. Parfois, l'astre de feu était voilé par des fluctuations brumeuses qui me faisaient plus penser à des cétacés qu'à des nuages. Un « orage de sable » se préparait. Aussi loin que s'aventurât mon regard, ce n'était qu'une étendue bosselée de dunes capricieuses, inconstantes, malléables comme de la pâte à modeler. On aurait dit une armée de géants rampant à quatre pattes – mais où donc avaient-ils déniché ce sac à dos rempli de morceaux de montagne qui leur faisaient ployer l’échine ? Quand un caillou – plutôt un rocher, oui – isolé pointait au sommet de l’une de ces collines de sable vagabondes, on avait l’impression de contempler un sein de femme. La fatigue me terrassait, m’envahissait, impitoyable. Les mirages absorbaient mon attention comme un mouchoir aspire la sueur, un buvard s’imprègne d’encre. Le ciel, quelques minutes plus tôt d’un bleu aveuglant, délavé, s'obscurcissait maintenant par paliers successifs. L'invraisemblance de la situation prouvait bien que je cauchemardais. Mais est-ce que des mirages ont leur place au sein d'un songe ? Ce serait ajouter du confus à l'inexplicable, s’entêter à remplir un seau d'eau déjà plein... Cela déborderait dans notre tête, et on risquait le court-circuit. C'est alors qu'une immense forme de pachyderme volant envahit le plafond brûlant de ce territoire s’élançant à l'assaut d'un horizon qui semblait s’éloigner systématiquement, peureux, et n'avoir aucune limite. Vous avancez vers un mur et celui-ci, alors que vous vous en approchez au point de le toucher, se met à reculer comme s'il était commandé par une baguette magique tenue par une fée jouant au chat et à la souris avec vos nerfs. Le nuage éclata et il plut du sable. Je n'eus pas à m'abriter puisque c'était un rêve, n'est-ce pas ? Et là, devant moi, alors que mes yeux s'agrandissaient tels deux phares trouant l'obscurité, m'apparut la plus extraordinaire des citadelles. Elle semblait avoir été sculptée dans du cristal, et celui qui l'avait conçue devait être l'architecte le plus fou et le plus génial de l'histoire de l'Humanité. Elle se dressa, comme ça, au beau milieu de mon champ de vision, au contact du sable qui la recouvrait progressivement. A l’image d’un objet précieux – ou un édifice fantôme, oui – souillé par la boue et qui sort soudain du néant, nettoyé par une pluie diluvienne. J'entendais le son saccadé des grains de sable picorant les structures cristallines.

C'était sans doute un mirage, mais lorsque je me réveillai, je constatai que j'avais les yeux rougis, et des larmes s'en échappaient ; certaines avaient déjà coulé dans mes oreilles. Ce n'était pas le chagrin d'avoir quitté le rêve, non, c'était de la conjonctivite due à l'averse de sable. J'avais plus besoin de quelques gouttes de collyre que de réconfort ! Je n'en ai jamais parlé à mes parents : ils m'auraient rabroué en m'accusant de ne pas passer assez souvent le balai sous le lit pour éliminer ces troupeaux de moutons que la poussière devenue bergère accumulait dans ma chambre. Cette fois, pendant que je dormais, ils s’étaient envolés sous l'effet d'un courant d'air plus hardi que les autres, puis avaient « atterri » mollement sur mon visage ; et, quand j'ai ouvert les yeux... Mais oui, c'est ça ! Ils ont même escaladé les murs afin de se jeter sur moi juste quand mes paupières déroulèrent leur store pour mieux s'offrir à la lumière. Je savais mes parents cartésiens, matérialistes, incrédules, mais pas ringards à ce point !

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Au sein de ma famille – plutôt un clan, oui ! –, mon oncle Elmer passait pour un bon à rien, un raté ; pour les autres, les « étrangers », c'était un taré. Ma mère avait honte de son propre frère, et je trouvais cette attitude extrêmement sale. Parfois, les animaux réagissent ainsi ; cependant, c'est uniquement parce qu'un être humain a touché un de leurs petits. Moi, ce type m'a toujours attiré : plus que mon père en tout cas ! Je n'aime pas les gens qui pensent détenir des certitudes, des présumées évidences ; ils vous les servent bien chaudes – moi je les trouve tièdes, fades, insipides – sans que vous leur demandiez leur avis, ou qu'ils s'enquièrent du vôtre. On doit considérer que je n'ai pas le sens de la famille, je sais, mais mes parents l'avaient-ils seulement, eux ? Maman chez son coiffeur deux ou trois fois par mois, papa et ses pantoufles tous les soirs devant la télé… et le fiston calfeutré dans sa chambre avec un roman d’Aventures à la main – Bob Morane, Doc Savage, par exemple, ou Batman en bandes dessinées. Entre les quatre murs de ma chambre, je m'inventais des films d'épouvante, des histoires à ne pas mettre un œil par le trou d'une serrure… Des contes à mourir debout, comme un cheval harnaché d'un manteau de fer pour le protéger – plus ou moins – du choc des joutes moyenâgeuses et s'assoupissant enfin à l'écurie, épuisé par de multiples affrontements, la plupart du temps meurtriers. J'entends souvent les baudriers, les cuirasses, les armures s'entrechoquer ; mais une écoute plus attentive me ramène à la triste réalité : ma mère manipule des casseroles et fait la cuisine à son pantouflard de mari, et accessoirement à son fiston. En effet, je n'ai pas peur d'affirmer qu'à l'instar du ressentiment qu’éprouvent mes parents à l'endroit de mon cher tonton, j'ai honte d'eux. Elmer Campana m'adore, et je le lui rends bien. J'avais deviné en lui un être d'exception mais qui, cloisonné derrière son guichet de la Poste, gaspillait ses facultés. Il se gâchait bêtement ; par manque d’ambition, de courage peut-être, ou de sens de la révolte. C'est sans doute pour ça que j'ai eu l'exclusivité du revers de la médaille, quand il décida de tout laisser tomber afin d'entreprendre ses périples autour du monde... pour des raisons médicales. J'étais le seul, arrivé en âge de comprendre, à connaître son secret.

Il s'était marié en douce avec une riche Comtesse qu'il avait rencontrée au casino de Bandol, dans le Var. Elle lui avait demandé un numéro au hasard ; il lui avait proposé celui correspondant au jour de ma naissance : le 15. Il était sorti, enrichissant un peu plus la « Dame du Beau Monde » – c’est ainsi qu'il l’a surnomma au tout début de leur liaison. Plus tard, elle allait devenir madame Campana, renonçant modestement à son nom et à son rang. Je suis sûr que cette femme aimait les aventuriers ; elle avait sans doute eu l'intuition qu'il en était un authentique, qui n'attendait que ça pour s'extérioriser. Hélas, un double malheur frappa mon oncle de plein fouet ! Enfin, façon de parler. Elvire de Saint-Chinian décéda des suites d'un accident de voiture – elle devait rejoindre son mari en toute hâte à Monaco, et son chauffeur, qui s'était laissé aller à une surcharge, un trop-plein de boissons alcoolisées, avait encastré la BMW dans un platane dont le tronc avait gardé quelques « échardes » de carrosserie incrustées dans sa peau noueuse. Il n'avait pas trop souffert, lui : il devait être solide tel un chêne ! Six mois passèrent et tonton Elmer, qui avait du mal à cacher son chagrin, apprit qu'un méchant cancer lui bouffait les poumons (sans doute un gros termite vorace qui lui rongeait les deux poches d’air du système respiratoire) – il fumait beaucoup… beaucoup trop. Un véritable pompier ne pouvant plus éteindre le moindre feu, sa lance devenue comme par enchantement molle et tarie, ou métamorphosée en un serpent évidé dont il ne subsiste que la peau parcheminée. Il ne lui restait que deux ou trois années à vivre, peut-être moins.

C'est alors qu'il décida de s'octroyer un ultime plaisir : d'abord pour oublier la mort de sa femme, ensuite la sienne, annoncée prématurément. Il entama un tour du monde d'explorateur. Il faut hélas reconnaître qu'il était un peu tard pour réaliser un pareil fantasme. Il commença par une expédition polaire où, en s’ennuyant énormément, il récolta des engelures presque irréversibles que le froid glacial avait semées un peu partout sur son corps sec et nerveux de bourlingueur ; ses lèvres ressemblaient à deux limaces givrées, comme surprises par un hiver précoce. Puis, s'ensuivit un voyage au pays des Touaregs.

C'est là qu'il rencontra un vieux sage de la tribu des Hommes Bleus : celui-ci lui raconta qu'il existait, quelque part au beau milieu des dunes du Sahara, une sorte de fontaine de jouvence qui ne coulait que pour les hommes frappés par un destin négatif, néfaste. Elle occupait le centre exact de la place principale d'une cité fabuleuse appelée par les nomades : La Citadelle Engloutie. Mais il fallait une chance inouïe pour croiser sur son chemin cette mégalopole magique, que seul un orage de sable s'écoulant d'un nuage en forme de baleine « extrairait » de sa transparence cristalline. Pénétrer en son sein vous rendait la vie, ou la prolongeait si vous trouviez la fontaine en question. Mais des empêcheurs de tourner en rond avaient décrété que c'était une légende, un mirage n’apparaissant que dans les songes des condamnés à mort à plus ou moins brève échéance. La caravane qu'avait empruntée mon oncle se retrouva tout à fait par hasard à une distance de quelques dunes à peine de cette fameuse citadelle invisible, alors que les dromadaires – toute une armada de vaisseaux du désert –, malgré le réservoir naturel de graisse et d'eau qu'ils trimbalaient dans leur bosse, avaient visiblement soif. Les hommes, pour une fois, semblèrent plus résistants que les animaux ! Ce fut là un signe qui ne trompe pas, non ? Ils étaient en quête de l'oasis de La Palmeraie Dorée (traduction littérale de l’équivalent en langue berbère) quand le rêve, la légende devint réalité. Et voilà que j'étais le seul à être au courant de tout ça : c'était un secret très lourd à porter pour mes frêles épaules, et mon oncle m'avait fait cet honneur. Lui aussi avait honte des autres membres de notre famille – du clan –, et m'avait réservé la primeur de sa résurrection. Ou il était mythomane, ou il était réellement sauvé, et c'était bien là l'essentiel ! Le temps nous renseignerait sur la véracité de cette aventure hors du commun, hors du temps. A moins qu'il n'ait menti dès le début et qu'il n'y avait jamais eu de Comtesse, de mariage en cachette, d'accident, de cancer et de ville « déboussolée » avalée par une mer de sable puis occasionnellement recrachée.

J'avais envie d'y croire, et de ce seul fait l'admiration que je vouais à mon oncle en fut renforcée. Justifiée, encore plus profonde, comme décuplée. L'eau mystérieuse de la fabuleuse fontaine de jouvence avait redonné la joie de vivre – la vie, tout simplement – à mon oncle, qui s'était dès lors ressourcé (?). Une cité de cristal quelque part au sein d'un jardin où seules les roses des sables et d'hypothétiques oasis pouvaient apporter une note optimiste à tant de solitude : quelle merveilleuse trouvaille ! Une solitude qui vous a accompagné durant tout un périple organisé par le plus sage des Hommes Bleus : Omar Ben Selim. Il se murmurait même qu'il était le descendant direct de l'architecte fou ou génial (au choix) qui bâtit jadis cette ville ensablée – ou peut-être n’était-il que le « fruit des entrailles » d'une légende issue de la pensée collective d'un peuple ayant fui les populations sédentaires. Et là je ne pouvais cesser de songer à mes parents. Je crois que je les haïssais : je n'ai jamais apprécié les gens qui condamnent l'immatériel ou le paranormal sans se poser des questions – surtout lorsqu'on croit aveuglément en un dieu qui, « visiblement », n'existe que pour les âmes faibles, ou affaiblies par la peur. Ce sont des esprits étroits qui ne méritent ni mon affection ni ma tolérance ni mon pardon. Je les supporte, un point c'est tout ! Mais je me doute bien qu'ils en font autant de leur côté à mon endroit ; je ne suis pas dupe. La jeunesse a des vertus : comme l'enfance a des rêves et les adultes ont des devoirs. Je dois dire aussi que mes parents étaient très croyants, alors que mon oncle et moi étions athées… et fiers de l'être. Tout s'explique donc, d’accord ?

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Cette histoire me parut tout de même assez embrouillée, comme un scénario mal ficelé dont on est obligé de démêler les nœuds qui, quelque part, rendraient la narration ou la lecture pénible, cahotante, dérangeante. Des pièces manquaient au puzzle – non, plutôt il y en avait trop... Abondance de détails nuit à toute crédibilité, n’est-ce pas ? Mon oncle bien-aimé avait mal réussi le montage de son film. Mais de tout ça je ne m’en rendis compte que beaucoup plus tard ! Je crois que si les autres membres de ma famille ne m'ont jamais mis directement en garde contre la mythomanie présumée de tonton Elmer, c'est parce qu'ils étaient persuadés que je lui ressemblais et qu'il était inutile de chercher à m'en détourner. Mon père et ma mère étaient tellement calculateurs dans tout ce qu'ils entreprenaient que j'avais décidé de m'opposer systématiquement à leurs principes de vie, que je jugeais primaires, trop stéréotypés. J'ai alors tenté une approche qui pouvait passer pour un piège – en réalité, il en était un… mais masqué. J'ai raconté à mon oncle ce qui m'était arrivé un jour (en rêve, oui !), alors que je me trouvais en compagnie de mes parents sur la plage du Prado, à Marseille. Je venais d'avoir six ans à peine, je crois… ou guère plus. Si lui-même ne « gobait » pas mes dires, s’il sourcillait au récit de mon travail miniature d’architecte-bâtisseur, nul doute que son histoire ne faisait pas partie intégrante de son vécu.

Malgré mon jeune âge je lisais beaucoup à l'époque, et j'avais pu constater dans certains livres que les menteurs invétérés ne croient jamais ce que les autres affirment – c’était peut-être ça parler comme un livre… C'est un peu comme s'ils avaient une « crise de lucidité » et qu'ils ne supportaient pas de voir leur fidèle portrait en face d'eux. On se regarde dans une glace ; cette vision est insupportable, on ne peut soutenir ce regard et ce visage où se lit une moue méprisante, puis on fracasse le miroir d'un coup de poing rageur. Sept ans de malheur : tout un bail ! Veut-on briser le support de sa propre image ou l'image elle-même... puisqu'il est hors de question de se casser la gueule en solitaire, hein ? A moins que vous ne demandiez à quelqu'un de le faire ; mais on refuserait, sans doute effrayé par d'éventuelles représailles. Tout le contraire du narcissisme, oui. Je pense qu’un écrivain – ou tout autre créateur –, en plus d’être féru de sa personne, est un mythomane qui s’ignore : je suis sûr qu'il n’est pas dupe de ce qu'il fait mais ne peut totalement l’admettre. Après tout, même s’il s’agit de son gagne-pain, mieux vaut ne pas trop se prendre au sérieux ! Ce n'est que longtemps après, lors de la parution de son bouquin, qu'il se rend vraiment compte de sa foi en ce qu’il a écrit. D’avoir cru avec force en ce qu’il imaginait. Inconsciemment, il avait endossé la peau, revêtu la panoplie de chacun des personnages de son roman (quel don d’ubiquité !) – ou d'un seul, qui lui ressemblait étrangement, celui-là ! Les écrivains sont tous des bonimenteurs qui se servent de leur imagination pour créer et vendre des mensonges…

C'était un après-midi de canicule qui peignait des reflets liquides sur la toile floue représentant un Marseille où les gens n'avaient qu'un unique désir, une seule hâte : courir se prélasser dans une baignoire remplie d'eau bien fraîche, avec des glaçons flottant comme des nénuphars. Ils enviaient même les poissons, alors qu'il existait le risque d'être ferré telle une vulgaire rascasse promise à une « sépulture gastronomique » – un moindre mal – dans un bon plat de bouillabaisse. On transpirait, et les vêtements semblaient des serpillières qu'il fallait retirer au plus vite pour courir piquer une tête dans la Grande Bleue. On s'attendait presque à la voir bouillonner, cette bonne vieille Méditerranée d'un bleu digne du ciel... mais en plus foncé ! On s'agglutinait sur les plages, étourdis de chaleur, et je faisais partie de cette transhumance d'estivants ou de travailleurs fuyant la routine d'une journée de « suée rémunérée ». Certains s'extasiaient devant tant de luminosité et arboraient des lunettes de soleil à faire pâlir un soudeur ; d'autres, les vacanciers de passage, se contentaient d'une casquette ou d'un chapeau ridicule. Les gouttes se sueur qui ruisselaient sur leur visage ressemblaient à des larmes provoquées par de la conjonctivite (due à de la poussière qui vole ?). On se serait cru dans un désert perdu au fin fond d'un territoire de feu. J'en étais encore à l'âge où l'on construit des châteaux de sable sur la plage. C'était ma spécialité… Il n'y avait rien de très créatif à jouer au ballon où à se vautrer sur une rabane, un livre dans des mains poisseuses occasionnant sur le papier des traces analogues à des taches d'huile.

Je venais d'achever une citadelle que je baptisai : CASTELPLOUC. J'étais très fier de mon œuvre ; des filles contemplaient mon édifice et je n'en fus que plus orgueilleux, flatté, bombant le torse comme si j'avais bâti cette cité à la manière d'un géant payé par un Seigneur richissime. Je m'étais fait des copines, et si j'avais insisté, l'une d'elles aurait pu devenir la Princesse de mon domaine (de mon harem ?). Mais j'ignorai souverainement ces admiratrices de pacotille, sans doute intéressées par l'héritage qu'elles pourraient soutirer de mes Terres après ma mort. En vérité, j'étais bien incapable d'en choisir une au détriment des autres. Il est bien connu qu'à six ans on est déjà macho dans l'âme : c’est plus tard qu’on devient misogyne. Sans doute une évolution naturelle. L'expérience, bien sûr, l'expérience... et pas mal de déceptions occasionnant un dépit indélébile tel un tatouage enfin « fixé » sur notre peau jusqu'à notre décès. Mais s'est-on seulement demandé ce que deviennent ces figurines dessinées à même l'épiderme lorsque la déliquescence du corps nous transforme en momie à la peau parcheminée ? S'effacent-elles ou deviennent-elles les ultimes vestiges de notre dépouille, à la manière des restes d'un serpent qui vient de muer, changeant de look ? La mer n'érode pas seulement les rochers, suçotant les continents au fil des siècles, elle se permet également d'effacer sur son passage – à la manière d'une gomme – toute construction de sable empiétant sur la trajectoire du flux inévitable mais que vous avez cependant négligé, ignoré. Vous êtes plongé dans votre travail de maçonnerie et fasciné par ce qui sort de vos mains innocentes et certainement pas adaptées à un tel exploit architectural, alors vous êtes comme hypnotisé, subjugué ; votre esprit s’évade, efface les dangers. Même si vous avez toujours prétendu être un spécialiste de la chose, vous oubliez systématiquement de façonner votre « fantasme de sable » à plus de cinq mètres de l'endroit où sont venues mourir les vagues lorsque vous avez commencé les fondations de votre citadelle. L'engloutissement la menace, mais on vous observe, vous envie – peut-être même vous admire-t-on –, et tous ces yeux mouillés par l'émotion de Princesses à la recherche d'une Terre, d'un château et d'un mari, ont brouillé les perspectives de la savante élaboration de votre nouveau royaume. L’orgueil vous a aveuglé. Pour commencer, l'eau vient vous caresser les pieds ; vos orteils baignent dans l’eau tandis que vous continuez de pétrir le sable, architecte des plages, bâtisseur de courants d'air. Le public s'impatiente, les fillettes gloussent dans votre dos ; leurs parents peuvent bien les appeler, rien ne détourne leurs pensées de vos gestes habiles et précis. On ne dérange pas comme ça une future Princesse… pas comme ça, non mais ! Elles apprécient cette pantomime de magicien-maçon ; dans l’espoir de devenir un jour votre fidèle et dévouée (?) Châtelaine, elles seraient bien capables de se crêper le chignon, ces mignonnes et ambitieuses créatures ! Peut-être même un tantinet arrivistes. Pendant ce temps, l’acidité de la mer a déjà attaqué les fondations de l'édifice, multitude de termites voraces qu’il est impossible de discerner tant ils sont microscopiques. Derrière vous on s'agite, on crie : « Attention au raz-de-marée ! ». Une vague, plus hardie que les autres, vous a trempé le short ; votre propre mère vous hèle : « Tu vas être dans un état tout à l'heure ! On voit bien que ce n'est pas toi qui fais la lessive... toute cette boue ! ». Lorsque vous émergez du rêve éveillé qui vous aurait jeté dans les bras d'une « promise », le flux a avalé votre citadelle comme un ogre affamé, en une seule bouchée. Il n'y a que le donjon qui reste encore debout, se dressant fièrement en une ultime bravade ; mais déjà il chancelle, ne va pas tarder à s'écrouler tout d'un bloc, comme s'il était aspiré par des sables mouvants ou attiré sous terre par la main d'un gisant enseveli là depuis des lustres et attendant son heure. Une sorcière lui aura sans doute jeté un sort le condamnant à détruire tout ce qu'il touche. Vous sentez déjà les larmes monter, submerger vos paupières – là aussi c'est un flux et un reflux, mais sûrement pas de la conjonctivite ! Attention, on ne pleure pas devant les filles : c'est la première chose que l'on apprend à la grande école quand on est un vrai mec ! Vous vous relevez puis, les doigts écartés, vous remuez vos mains comme si vous faisiez coucou. « Ce n'est rien, ce n'est rien, le château est toujours là… vous ne le voyez plus mais il est toujours là. Il est seulement devenu invisible. Oui, invisible ! ».

Les filles se mettent alors à ricaner telles des hyènes ; vous en êtes attristé, humilié. Vexé. Vous ne les intéressez plus ; pourtant vous dessinez dans l'air des arabesques qui prouvent bien qu’il n’y a pas de doute possible : IL est bien là ! Vous en caressez les contours presque amoureusement, impudiquement. IL est là, nom de Dieu : enfin, ça se voit, non ? Hélas, CASTELPLOUC n'est plus… adieu CASTELPLOUC ! Et vive CASTELPLOUC ! De dépit, vous piquez une crise de nerfs. Le caprice vous pousse à taper des pieds comme si vous écrasiez des fourmis ; vous êtes éclaboussé, vous avez inondé un peu plus vos sandales, arrosé votre maillot de corps. Si on vous avait appris à nager, vous seriez venu en slip de bain et cela vous aurait évité la gifle maternelle (maman est gauchère) qui retentit sur votre visage. Votre père, lui, se contentera de faire la moue en secouant la tête d’un air navré. Ce n’est pas un violent ; heureusement, car votre joue gauche garde ainsi son teint rose de bébé. Merci papa !

Mon oncle avait décrété que savoir nager ne servait qu’à effrayer les poissons. Je suivis son exemple, une fois de plus. Je me rappelle avoir beaucoup ri lorsqu'un jour il déclara devant mes parents médusés, outrés, et dont les yeux exorbités semblaient faire des loopings : « Et Jésus, tu crois qu’il savait nager, lui ? Fichtre non, puisqu’il a préféré marcher sur les eaux ! ». Il possédait tout un catalogue, une liste de blasphèmes qu’il notait précautionneusement sur un carnet spécial ; il l’avait baptisé : Le Calepin du Diable. Il les savaient tous par cœur, mais cela ne l’empêchait pas de l’emmener toujours avec lui, comme si c’était un livre précieux, une sorte de bible pour mécréant patenté. Quand il en inventait un, il sortait son stylo et griffonnait sur la première page qui se présentait en prenant un air de conspirateur. Un jour, il m’a raconté qu’au catéchisme, il organisait des concours de blasphèmes : le vainqueur s’octroyait le droit de déchirer une page de la Bible – comme ça, au hasard – et de s’en confectionner un bateau de papier. Il avait donné un nom mystique à cette distraction : Le Jeu de l’Arche. Il gagnait toujours, paraît-il. Il me contait aussi dans les détails le plaisir délectable qu’il prenait à balancer une boule puante au sein de la masse des croyants pratiquants (des grenouilles de bénitier dont je ne veux même pas entr’apercevoir une cuisse) alors que la messe dominicale commençait à peine. « C’était chaque fois une pagaille d’Enfer ! », disait-il en s’esclaffant. Je ne pouvais m’empêcher d’en sourire et d’imaginer la scène : ce devait être tordant !

Le rideau de larmes qui fourmillaient sur mon visage ne m’empêcha pas d’observer tous ces imbéciles en train de barboter, et j’en fus presque rasséréné ; je pensai : « On dirait des enclumes auxquelles on aurait accroché une montgolfière pour éviter qu’elles coulent à pic ! ». Tout penaud, je rejoignis mes parents sous leur parasol : il ressemblait plus à une méduse géante ou à un minuscule champignon atomique qu’à une protection contre le « tyran » perché tout là-haut, à son zénith. Ils avaient fait le vide autour d’eux ; les adeptes du bronzage, effrayés par cette grisaille collée au sable tel un cercle sombre (le cercle était parfois ovale), se tenaient à l’écart comme si ce lieu en clair-obscur était contaminé. Quelques mètres carrés sans soleil et les voilà s’imaginant qu’un ange des ténèbres les survole, ses ailes de ptéranodon démesurément déployées. Papa et Maman occupaient un territoire de nuit, et tous ces gens transpirants semblaient craindre un coup de lune. Cela dessinait une énorme tache d’ombre sur le sol réservé aux rabanes. On aurait dit que mes parents avaient été mis en quarantaine : bien sûr, ils n’étaient pas là pour prendre des couleurs, eux ! Non, ils étaient venus surveiller leur fiston, et ce n’était pas interdit tout de même ! Flottait dans l’air une odeur de crème solaire ; elle me soulevait le cœur, et ça n’arrangeait pas mes affaires. Il y avait en prime cette canicule qui donnait l’impression que le soleil bombardait le littoral avec des barils de napalm ; il pleuvait des flèches de feu, et cela poussait les baigneurs à se jeter à l’eau plus tôt que prévu afin d’éviter des blessures mortelles. Comme si la mer était là non seulement pour rafraîchir mais également pour servir de protection, de bouclier.

Lorsque j’eus fini ma narration, son visage s’illumina d’un rictus amusé ; ses yeux se mirent à luire. Aurait-il été possible que tonton Elmer se fût remémoré cette histoire vieille d'une décennie alors qu’il rentrait à peine du Maghreb ? Au fil des années il en aurait peaufiné les détails pour la rendre plus crédible à mes (nos ?) yeux, espérant sans doute que je l’avais oubliée ; oui, bien sûr, je l’aurais reléguée dans une case-poubelle de mon cerveau, comme un Kleenex usagé que l’on jette dans une corbeille. La ridicule mésaventure que j’ai subie à la plage lui aurait-elle donné l’idée de sa fabuleuse saga saharienne ? Une forme nouvelle de plagiat… mais à retardement. Comme s’il s’était agi d’un ballon – de plage, évidemment –, il avait durant tout ce temps « gonflé » mon monologue bredouillé fébrilement, pour le transformer en film à grand spectacle. Mais oui, un authentique menteur doit avoir une mémoire en béton, sinon... Mais quelle est la largeur de la frontière qui sépare le menteur du mythomane ? Et où se situe-t-elle ? La plage du Prado, à Marseille, s'est transformée en désert du Sahara : il faudra avertir le cadastre de cette métamorphose, au risque de passer pour un fou... n'oubliez pas ! Mais non, je me trompais : il m’avoua ouvertement que mon père, moins sectaire que maman, lui avait un jour touché deux mots sur ce caprice infantile qui avait tant déçu mon public féminin ; confirmant ainsi, à mon grand désarroi, qu’il me servait tout cru des « boniments maison ». Il lui avait aussi parlé du magnifique château de sable et de la vague impie qui effaça mes illusions – tu parles, Charles… tu causes, Rose ! Mon père ignorait forcément (et pour cause ) cette mésaventure d’enfance qui ne m’était jamais arrivée. Il ne pouvait pas la connaître sur le bout des doigts, avec autant de précisions dans les détails, non ! J’ai toujours pris un malin plaisir à faire partager à mon entourage les anecdotes jalonnant ma jeune vie… même celles qui me desservaient outrageusement. De plus, je n’ai jamais menti à mes parents ; mais à mon oncle oui. Pour de bonnes raisons. Le menteur authentique, c’était lui ! J’aurais dû écouter mes parents. Oui, tonton Elmer était un mythomane… un conteur de génie aussi. Un blasphème vivant.

J’ai menti au menteur. Et je n’entendrai pas les Trompettes du Jugement Dernier pour ça ! Si ?

?

A seize ans, j’eus la certitude que mon oncle me (nous ?) cachait autre chose ; à mes yeux, il devenait au fil des jours de plus en plus suspect. Tout ce qui le concernait semblait flou ; il nageait dans le brouillard, nous entraînant dans le sillage de sa « préalablement supposée » mythomanie. Pourquoi ne nous avait-il jamais parlé de son expédition polaire, l’agrémentant de moult anecdotes ? N'y a-t-il pas de citadelle de cristal dans ce monde de givre ? Une cité fantôme que l'on ne pourrait découvrir que lorsqu'il neige… L'eau d’une fontaine de jouvence – fût-elle sacrée ou magique – se serait immédiatement transformée en bâton de glace (ou en stalactite), et il était raisonnablement, « humainement » impossible de prêter foi à une pareille fadaise, pardi ! Non, il était beaucoup plus simple de voler un soi-disant souvenir appartenant à son cher neveu, pour lui donner plus de relief et le faire sien ! Il était tombé la tête la première dans mon piège. Mais non, qu’est-ce que je raconte ? Là, c’est moi qui perds le nord ; aurais-je la mémoire courte ? Chic, si tel est le cas, je ne suis pas comme mon oncle : un tricheur, un « falsificateur de songes », un MENTEUR !

Pourtant, un événement incongru mit toute la famille en émoi le jour de mon dix-huitième anniversaire. Tonton Elmer vint à la maison pour m'amener mon – non ! – mes cadeaux : un superbe 4x4 et l'argent nécessaire pour passer mon permis de conduire. C'était vraiment chouette de sa part. Mais lorsqu'il me tendit le chèque et les clefs du « monstre », je m'aperçus que deux doigts de sa main droite avaient disparu… comme sectionnés au niveau de l’articulation de la première phalange avec les os de la paume – les métacarpes, plus précisément. Il n’y avait pas la moindre portion de chair martyrisée, ni aucun moignon. Mais la coupure était trop nette pour avoir été produite par un bistouri ou due à un quelconque accident – peut-être l'emploi maladroit d'une tronçonneuse récalcitrante alors qu'il se prenait pour un bûcheron dans la pinède de sa villa de milliardaire, sur la Côte d'Azur. On aurait dit que ses doigts étaient devenus invisibles. En le dévisageant, je découvris également une anomalie au niveau des oreilles : celle de gauche avait été amputée... ou s'était effacée d'elle-même. Ce jour-là, il me fit une confidence qui me mit dans un tel embarras que je rougis comme un coquelicot. Il tenait à ce que je sois le seul membre de la famille à connaître un secret (un de plus ?) qu'il gardait pour lui depuis déjà trop longtemps. Tout d'abord, je devais visiter sa villa : La Citadelle de L'Homme Bleu. Quelqu'un m'y attendait. J'étais majeur, vacciné, mes parents ne pouvaient plus me chercher des noises ou m'empêcher d'assumer mon nouveau statut d'adulte – leur spécialité. Pourtant, en cette occasion, ils auraient dû agir de la sorte… car je me mis à vieillir de mille ans alors que mon corps me parut immortel tant il était subitement devenu léger – peut-être que mon esprit avait déserté mon enveloppe charnelle, comme si ma tête était une montgolfière et que je venais de lâcher du lest. Une tirade que mon oncle prononça à l'approche de sa « demeure de nanti » tourneboula dans ma tête comme un monstrueux pois chiche en apesanteur : « Il vaut mieux vivre trois existences successives que d’avoir 18 ans pendant plus de deux siècles. Conserver le même aspect, trimbaler son corps intact alors que vous assistez à la mort de votre descendance sur deux générations, ça lasse, Highlander, ça lasse ! Mais la résurrection, quel pied ! Et la réincarnation, ça vous change un homme… D’abord, à l’orée de notre première vie, le hasard nous impose un sexe déterminé, ensuite on en change à l’entame de la deuxième, et enfin pour la troisième on choisit : quoi de plus génial, hein, mon grand ? ».

Mes yeux devaient ressembler à deux balles de ping-pong au centre desquelles on aurait dessiné une olive noire ; on y voyait même le noyau. J'étais passablement paumé, largué comme des amarres. Déphasé. Même si cette tirade plus ou moins absconse paraissait – n’était-ce là qu’une apparence ? – ampoulée, « préfabriquée », dans la bouche d’un mécréant cela sonnait à la manière d’une boutade… ou d’une trahison. J’optai pour la première solution ; j’aurais eu également tort en choisissant la seconde.

?

Finalement, mon oncle est la moitié d'un menteur, ou la moitié d'un mythomane, au choix. Peut-être même les deux à la fois, peut-être ni l'un ni l'autre. Tel un sablier en position horizontale et dont on ignore dans quelle partie le temps s'est réfugié, histoire d'éviter le fameux cliché éculé de la bouteille à… Enfin bref, celui qui divise le monde entier en deux clans bien distincts : les optimistes et les pessimistes. Je fus donc invité à la Citadelle de L'Homme Bleu.

Ce qui me frappa le plus au premier abord fut l'absence de piscine et l'incroyable superficie qu'occupait la pinède ; on aurait dit que l’on avait mis tout l'arrière-pays provençal dans un enclos. La maison, joliment fleurie, aurait pu servir de loge à un concierge armé jusqu'aux dents et tenant en laisse une paire de molosses aux crocs baveux et aux mâchoires frémissantes, prêtes à happer tout ce qui passe à proximité, pourvu qu'il s'agisse d'une silhouette humaine, voire plusieurs. Il y aurait même eu des sentinelles qui font leur ronde, bardées de fer – vêtues d’une cotte de mailles, oui –, un arc en bandoulière côtoyant un carquois remplie de flèches empennées et les pointes enduites de curare. Ici, tout semblait insensible au temps ; on était en pays étranger. Avions-nous changé de planète ? De galaxie ?

En guise d'astronef, tonton Elmer m'avait amené ici dans sa Jaguar, à une vitesse dépassant légèrement celle permise. On avait été loin de franchir le mur du son, faute de quoi nous franchîmes le mur d'enceinte de cette étrange « demeure de nanti ». La grille aurait fait son petit effet dans un film d’épouvante… de vampires, plus précisément. Cela ressemblait à des lances soudées ensemble, comme si on redoutait un quelconque ennemi ailé, un assaut provenant des airs. Une attaque en piqué de Dracula ? Les deux battants du portail étaient noirs telles les ailes d’un corbeau ; ce n’était pas forcément lugubre mais, ma foi, fortement inquiétant, austère. Nous fûmes reçu par un homme grand, à la figure tannée, burinée ; sous l’étoffe, on devinait qu’il avait la peau parcheminée de la tête aux pieds. Il me faisait penser à une momie à qui on aurait rendu le pouvoir de marcher. Pourtant, il avait une allure noble, se déplaçait comme s'il comptait ses pas ; ses yeux perçants semblaient investis d’une profonde sagesse. Croiser son regard c'était plonger dans un abîme d'orgueil et de froideur. Il me rappelait certains chefs indiens que je voyais souvent à la télé, quand papa et maman m'octroyaient le plaisir d'oublier mes soucis d’écolier (?) en me laissant m’installer devant le petit écran. Pour cela, j'étais « condamné » à ramener à la maison des notes largement au-dessus de la moyenne. Mon père me disait souvent avant que je parte en classe : « Mets un dièse à tes notes ; ta partition n'en sera que plus appréciée ! ». Il savait être marrant lorsqu'il en faisait l'effort, l’animal ! Je n'ai que rarement eu la primeur de la télévision à l'époque. Je crois que c'est moi qui manquais d'humour, de joie de vivre… à moins que la paresse congénitale dont j'étais la victime innocente n'ait provoqué dans mon inconscient une somnolence de l'intellect, un trouble de l'attention. Omar Ben Selim me serra la main. Il avait une poigne vigoureuse qui vous mettait les phalanges à la torture. Les présentations se déroulèrent dans les règles de l'art. Il avait troqué sa djellaba originelle (le véritable nom de l’habit typique des Touaregs, le tagelmust, est bien trop compliqué pour être cité… Ah ! Trop tard.) contre la tenue d'un « Européen moyen » ; ce qui ajoutait encore plus de mystère à la personnalité de l'individu. Loin d'être exclusivement épidermique, le métissage était devenu vestimentaire. Le seigneur Ben Selim représentait à lui tout seul une part du présumé mensonge de l'oncle Elmer. Mais où donc était la vérité dans tout ça ? Je n'allais pas tarder à l'apprendre, car j'avais remarqué que l'accolade qu'ils se donnèrent m'avait fait entrevoir l'aggravation du mystérieux mal qui semblait terrasser mon oncle. Son bras gauche avait totalement disparu, comme cisaillé au niveau de l'épaule, ou évanoui dans un néant propre (façon de parler) à sa « maladie ». J'espérai qu'elle ne fût point contagieuse ; mais c'était bien moins que sûr !

L'Homme Bleu, oubliant ma présence pendant un court instant, adressa la parole à l’ersatz de « baroudeur des sables » : « Dois-je donner la fiole à votre neveu sans plus tarder, ou on attend encore un peu, Sahib ? ». Je savais bien que quelque chose clochait ; le lapsus confirmait le flou artistique dans lequel je piétinais en tâtonnant, avec pour unique guide cette intuition qui dirigeait mes pas, transformant le chemin à prendre en intime conviction, en évidence. Il était fort improbable qu’un Homme Bleu, si peu noble fût-il, interpellât quelqu’un en lui servant du « Sahib » comme s’il était socialement son supérieur ; je tenais enfin la preuve de l’incohérence de la situation. « Sahib » est un titre honorifique, bien sûr, mais pas chez les Hommes Bleus, ni dans le Maghreb profond, non ! Plutôt en INDE, oui !

Dans quel traquenard étais-je tombé ? Qui était donc cette momie à la poigne de lutteur de foire ? Si mes parents avaient pu pressentir dans quel sacré guêpier j’allais me fourrer, ils m’auraient sans doute conseillé – malgré mon âge respectable – de rester à Marseille, bien au chaud. Peut-être même m'auraient-ils laissé me prélasser devant la télé, non sans avoir au préalable décidé du programme qui me serait irrémédiablement destiné, comme une punition. Sans doute un feuilleton américain insipide (pléonasme, oui), où c'est toujours les méchants qui crèvent, tandis que les gentils prient leur dieu en le remerciant comme s'il n'existait que pour eux seuls : attitude égocentrique et intolérable pour un athée convaincu tel que moi, n’est-ce pas ?



?



(Une hémorragie d’eau emporta les ponts ; le sablier du temps s’était renversé du mauvais côté… Les collines verdoyantes se transformèrent en îles ou en dunes ! Les cauchemars régnaient sur la conscience.)





Quelques mois avant qu’un raz de marée ne fasse de Marseille un fond marin comme les autres.



Pour la première fois depuis mon forfait, j'ai dormi normalement… rêvé même. Ou peut-être suis-je devenu amnésique ; pendant la nuit un rayon de lune m'aurait volé mes souvenirs, les faisant siens, et les insomniaques seraient tombés comme des mouches en fixant l'astre des ténèbres, dont le reflet s’apparentait à celui de La Camarde – une cruelle, impitoyable épidémie. L'ombre de la mort aurait plané sur la ville, grand rapace au bec tranchant, aux serres crispées, à l'appétit démesuré, insatiable. Mais on a profité de mon profond sommeil pour me dérober mon songe doré. En quelque sorte, on m'a privé de désert !

Depuis tout petit j'imagine que je suis le « Jardinier du Sahara » ; en prenant de l'âge, ce fantasme ne s'est jamais effacé. Est devenu indélébile comme une idée fixe. Au contraire, maintenant il vient me visiter (me hanter ?) lorsque je dors... après, durant la journée, je n'y pense même plus. C'est ce qui a changé par rapport au temps de mon enfance. Désormais, j'ai besoin des bras de Morphée pour chercher de l'or en arrosant les roses des sables. Je suis sûr que c'est dans ces étranges silhouettes durcies mais prêtes à s'émietter au moindre souffle déplacé que se dissimule le trésor des Touaregs, ces drôles d'Hommes Bleus qui n'ont aucun lien de parenté avec les Schtroumpfs, faut-il le préciser ! Ces derniers ne savent pas monter à cheval ou à dos de dromadaire que je sache, n'est-ce pas ? Des pépites se cachent au sein de ces fleurs minérales, qui ne se fanent même pas au contact du soleil pyromane, j'en donnerais ma main à couper. Permettez tout de même que je garde l'autre pour gifler celui qui me prouverait que je me trompe ! Quelqu'un connaissant les plus secrets de mes désirs m'a offert une de ces roses des sables. Quelqu’un de proche, très proche. Il paraît que je parle en dormant... c'est Elle qui me l'a dit. L'envie de me faire ce cadeau à l'occasion de mon quarantième (+ des poussières + des miettes + des grains de sable) anniversaire s'est imposée à son esprit ; Elle a cru me faire plaisir mais s'est lourdement trompée. Peuchère ! J'ai fait semblant d'être comblé par ce présent inattendu (vraiment ?), que je jugeai néanmoins encombrant, considérant cette attention pourtant amicale et sincère comme un viol de mon intimité fantasmatique. Au lieu de lui être reconnaissant de m'avoir fait une telle surprise, j'ai ébauché un geste d'humeur qui s'est traduit illico par un mouvement maladroit : la rose des sables, achetée je ne sais où, est tombée de la cheminée où je l'avais rangée à contrecœur, puis s'est brisée en une multitude d'éclats rutilants. Ceci fut mon forfait.

Elle est partie en claquant la porte ; mal lui en prit car en me penchant pour observer de plus près les « miettes de cadeau » éparpillées sur le sol, j'ai constaté que certaines d'entre elles brillaient plus que les autres. Je me suis mis à quatre pattes, les ai ramassées, ai observé attentivement leurs caractéristiques. C'étaient des pépites, oui, de véritables pépites d'or. Le trésor des Touaregs avait rejoint la civilisation capitaliste. Je ramassai l'or du désert et allai le cacher dans mon jardin, à la manière d’un chien allant enterrer son os dans un coin inaccessible. Quelques jours plus tard le mistral se leva, arrachant des mottes de terre et courbant les tiges. Je dus y descendre une nouvelle fois pour récupérer le linge qui n’allait pas tarder à se décrocher, à s’envoler ; il claquait au vent comme des drapeaux « épinglés » sur une corde tendue entre deux figuiers. Les pépites jaillirent du sol telles des balles tirées par un peloton d'exécution enseveli à l’horizontale. Deux d'entre elles m'atteignirent à un endroit stratégique de mon individu ; elles auraient pu me rendre aveugle. Elles ont ricoché comme des billes de flipper sur mes paupières très vite « ressoudées » face au danger. L’imprévisible dope les réflexes, on dirait ! La nuit me submergea, mais elle était étrangement dépourvue de lune… et d’étoiles. Le désert envahit mon cerveau, et les seules roses qui y germèrent furent celles qu'un jardinier arroserait avec un lance-flammes.

Il faut toujours se méfier du sable quand il y a des bourrasques, et encore plus des fantasmes quand on est insomniaque. Les désillusions poussent sur des terres que nulle pluie ne pourra jamais fertiliser. On m'a privé de désert, oui, mais ces larmes salées coulant sur mes joues n'ont aucun pouvoir sur l'éclosion de tous ces songes dorés qui m'ont tant obsédé depuis toujours. Je crois que des lunettes noires s'imposent (pour cacher certaines rougeurs oculaires) ; je les garderai même la nuit, surtout la nuit... au cas où un rayon de lune viendrait à passer sur mon regard provisoirement voilé, éteint ! Finalement, je ne giflerai personne. Le rêve des uns peut devenir le cauchemar des autres : qu'on se mette bien ça en tête... profondément, 0.K. ? Merci beaucoup.

?

Décidément je n’ai guère de chance avec les déserts. Ma femme m’a quitté – car il s’agissait bien d’Elle. Elle a demandé le divorce, et je la comprends : j’ai moi-même été une femme dans ma vie précédente. Celle-ci est la troisième et dernière – ma vie, pas ma femme ! –, et je l’ai gâchée avec cette agressivité et cette susceptibilité qui sont un peu comme l’héritage de mes deux existences passées. Je n’ai pas su me servir de cette expérience inespérée afin d’obtenir la sagesse. Quelque chose a déréglé le processus. Un grain de sable ? Ou plusieurs… J’ai finalement « déniché » la Citadelle Engloutie. Par le biais des journaux. Ce n’était qu’un OVNI ; le même que l’on avait découvert, quelques années plus tôt, engoncé dans la banquise tel un mammouth. Là, l’eau magique avait gelé ; l’autre (celle de mon cher Sahara !) s’était évaporée. En réalité, ce n’était que du carburant. Et je l’ai bu. Ce qu’il y avait dans la fiole, c’était ça !

Omar Ben Selim était un extraterrestre ; il savait comment conserver le précieux carburant. Pour sa race, ce divin nectar permettait de voyager dans le cosmos sans avoir besoin de faire escale pour se ravitailler ; pour la nôtre c’était, selon la façon dont on l’employait, une source de vie intarissable : la fontaine de jouvence tant recherchée par l’Homme. Le seul véritable problème c’est qu’elle rendait invisible lorsqu’on la buvait quand on était déjà malade. Il était le seul à connaître le secret, la méthode. C’était un savant ; il devint un survivant. Son vaisseau avait été détourné de sa trajectoire par une pluie de météorites alors que ses semblables étaient venus récupérer l’équipage du vaisseau naufragé dans les glaces du Groenland. Il s’était mêlé au peuple des Hommes Bleus (un petit Homme Vert parmi les… Bleus), jusqu’au jour où il rencontra mon oncle « d’hier », qui devina son origine grâce à son instinct hors du commun. Moi, je pense qu’une sorte de pouvoir télépathique fut la cause de cette révélation. Les baroudeurs sentent ces choses-là : les E.T. sont également des baroudeurs de l’espace, non ? Enfin, je ne sais plus : ma mémoire s’efface. Comme certaines parties anatomiques de cet oncle « de l’époque » : ce cher Elmer Campana. Aujourd’hui, les pôles fondent, on ensemence les déserts ; qui sait ce qu’on va « déterrer » en y plantant des semis ! Je voulais être le jardinier du désert ; mais je crois bien que si ç’avait été possible j’aurais fait pousser de hautes haies de troènes géants alignées de façon à élaborer le plus sournois des labyrinthes ; des caravanes entières s’y seraient fourvoyées. J’y aurais pris un sacré pied. Je suis possédé, l’esprit du mal m’habite ; la réincarnation n’est pas une solution : c’est une punition ! La religion est un poison, mais je paie à ma façon ma différence ; ce venin n’a pas d’antidote, cependant il pousse les gens à croire en des fadaises qui naissent plus dans l’intime conviction que dans les songes dorés. Ma mémoire s’efface : la mémoire du futur, sans doute.

Ce jour-là je me suis levé d’un pied incertain, me suis dirigé vers la cuisine en claudiquant, me suis préparé un bon café. Ensuite j’ai ouvert les volets : je me suis pris une rafale de sirocco en pleine poire. Cela m’a réveillé tout à fait. Mais le sable avait eu le temps de s’immiscer sous mes paupières papillotantes. Allez, un bon collyre et je retourne au pieu ! Le marchand de sable reviendra bien exprès pour moi ; peut-être même m’amènera-t-il le collyre en question. Le jour s’est effacé, comme ma mémoire… Les bras de Morphée m’ont récupéré, et j’ai fait un « songe doré » : l’oncle Elmer et Omar Ben Selim me bordaient. Ma femme a bien fait de me quitter : elle aurait été veuve. Mieux vaut être divorcée ; on hérite moins facilement du trésor des Touaregs. Je crois bien qu’il est maudit. Je me suis enlisé dans un rêve bleu. Et je n’ai même pas de descendance !

Pendant ce temps, l’eau montait, montait, montait…

Inch’Allah !







FIN
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