Une Petite Barrière Blanche

par

AMY SHARK

-Ça n'existe pas, la mort..."

Je relevai la tête. Michèle avait parlé plus bas que d'habitude, c'est cela qui m'avait étonné, plus que la phrase elle même. Elle continua, tout en désossant le poulet d'une main experte:

-"Ils nous farcissent la tête avec un tas de choses compliquées. Mais, j'te vais t'dire, moi..."

Cette fois, j'interrompis mon découpage d'oignons. La cuisine sentait bon Michèle, c'est à dire l'huile d'olive, les épices de Provence et les rillettes fraîches du Mans, dont elle venait de mettre au frais trois énormes plats. Par la baie grande ouverte le soleil entrait à flots, inondant de gaité la nouvelle préparation culinaire. C'était là, d'habitude, que les coeurs amis s'ouvraient, dévidaient leurs confidences, inlassablement... Mais en cet instant j'assistais à quelque chose d'inattendu, d'exceptionnel: c'était Michèle, pour une fois, qui se confiait.

-"Qu'est-ce que tu veux dire?"

-"J'te vais t'dire..."

Elle tira à elle une chaise et s'assit, tout en me tendant une tasse de café frais. Les oignons crépitaient doucement dans la poêle.

"Tout ce qu'ils racontent à l'église, la résurrection, tout ça, c'est faux. Personne ne meurt."

Je restai sidérée. Embarrassée, aussi. C'était si étrange d'entendre Michèle parler de la mort! Je n'aurais jamais cru qu'elle puisse même y songer, elle toujours si pleine de vie. Elle m'avait raconté un jour l'esclandre qu'elle avait causé au lycée, lorsqu'elle avait fustigé le professeur de littérature qui s'efforçait d'enseigner à son fils les vers déprimants de Sylvia Plath (" tu te rends compte, une folle qui avait fini par se mettre la tête dans le four, en voilà une idée à donner aux gosses!" )

Je me taisais. Michèle souriait; sa fossette creusait sa joue ronde; ses yeux noirs riaient.

-"Comment... enfin... comment est-ce que tu sais...." Je tâtonnais , gênée.

-"Tous les jours, je leur parle. Ils sont partout." D'un tour de main, elle retournait les oignons. " Tu les sens bien. Partout autour de toi..."

Je me souvins que la veille, quand j'étais allée la voir, je l'avais entendu parler toute seule dans la cuisine; et puis elle avait refermé la porte d'un coup sec et était venue m'ouvrir...

-"Mais comment est-ce que tu les rejoins?"

Elle fermait les yeux en souriant, tout en arrangeant le poulet dans le plat..

"C'est simple. Il y a une route, tu vois. Un chemin avec des fleurs, et des buissons de lavande, et de la glycine, et toutes sortes d'arbres... Très beau, très clair. Un peu comme dans ces tableaux, tu sais... Alors on ferme les yeux et on descend le chemin, après un bout de temps, c'est facile, on descend par coeur... Et puis, tout en bas, on arrive à une petite barrière blanche. On lève la barrière, et là..." Elle respirait plus vite soudain, les yeux clos. Sa main s'était immobilisée au bord du plat. "Là, il y a un jardin. C'est, comment dire... on ne peut pas dire. C'est la lumière, rien que la lumière..."

Elle demeura ainsi un bref instant, comme en extase, et puis, revenue à elle, avec un ton bourru :

-"Alors, tu comprends? Il n'y a qu'une seule chose valable dans tout ça, c'est "aimez-vous les uns les autres": le reste...."

Elle eut un grand geste large, comme pour dire: "du balai!" Je ris, soulagée: ma Michèle était de retour.



Elle vint me voir peu après, pour s'excuser de ne pas m'inviter à son repas de nouvel an. "Tu comprends", me dit-elle, "je veux d'abord trinquer avec mes vieilles amies. Nous, on se verra plus tard. " "Bien sûr", je lui répondis; ça m'arrangeait bien, et puis j'étais pressée, j'avais un paquet de linge à finir; "on a le temps; à bientôt".

-"A tout à l'heure", me dit-elle curieusement en me quittant; ce n'est que plus tard que j'ai relevé la bizarrerie de cet "à tout à l'heure"...

Ce jour de l'an, Michèle remplit le coffre de sa voiture de bouteilles de vin blanc et de champagne. Et, le plus naturellement du monde, lorsqu'elle leva sa coupe après avoir embrassé ses compagnes: "Bonne et heureuse!" dit-elle avec son bon rire... Et elle s'affaissa sur sa chaise...

On but beaucoup de champagne et de vin blanc aux funérailles. Et puis on s'écroula, saouls, dans les fauteuils, par terre, dehors, dedans, par petites grappes d'amis.

On pleura. On fit, ou on renoua connaissance.

On rit.

On se rappela les bons moments passés avec Michèle.

Et au lendemain de ce banquet mémorable, je me rendis chez elle pour assister à la dispersion des cendres.

Il avait plu toute la nuit et nos souliers s'embourbaient dans le jardin. C'est là que Michèle voulait qu'on la répande, au pied de ses arbes, dans l'herbe, sur les fleurs. Et c'est là qu'elle se manifesta à nous, de la façon la plus imprévue. Au moment où l'on ouvrit la boîte, un brusque coup de vent nous renvoya les cendres dans la figure. Son amie Hélène, qui dirigeait la cérémonie, en reçut un peu sur les lèvres. Moi, Michèle me rentra dans l'oeil. Un picotement de paprika doux, pas irritant, mais sensible, qui empêchait les larmes de tomber.

De retour chez moi, je me frottai l'oeil sans conviction: je savais que Michèle resterait.

Quelques mois plus tard, je me rendis à un vernissage. Il y avait des collages et des paysages de toutes sortes, dont un qui ressemblait étonnament à un paysage de Provence. Des touffes de fleurs, des buissons de lavande et d'herbes sauvages. Je m'attardais à le contempler, lorsque j'entendis nettement dans mon dos : "regarde, la petite barrière blanche"... Je me retournai. Il n'y avait personne, pourtant, c'était la voix de Michèle, j'en étais sûre. Je regardai plus attentivement le tableau: il s'en dégageait une impression étrange. Au bout d'un moment les herbes paraissaient si hautes que le regard se perdait dedans. On distinguait au pied des buissons un sentier fraichement ouvert, qui descendait, descendait... Et soudain je la vis, tout au fond du sentier: la petite barrière blanche. Je descendais vite, légère, heureuse. Et derrière... commment dire? C'est indicible. C'était comme avait dit Michèle, la lumière, rien que la lumière... Troublée, je me détachai enfin du tableau et cherchai l'artiste dans la salle. On finit par me désigner un petit homme assez malingre et prétentieux, qui dès que je l'abordai se gonfla de son importance et m'accabla des preuves de son talent. Cependant je n'avais qu'une question: "Pouvez-vous m'expliquer", lui dis-je, "dans ce tableau, la petite barrière au bout du sentier"? Il me dévisagea d'un air torve: "Mais... je n'ai jamais peint de sentier ni de barrière. C'est un simple champ de Provence, comme vous voyez..." C'est alors que je l'entendis, clairement: l'éclat de rire de Michèle. Sa silhouette menue, près des petits fours et des pizzas, me faisait signe: " Goûte-moi ça", disait sa voix, "goûte voir s'ils sont fameux!"

Je passai le reste du vernissage à errer sur ses conseils de plats en plats, de tableau en tableau...

Depuis, j'ai pris l'habitude. C'est vrai que c'est simple. Il suffit que je ferme les yeux et que je dévale le sentier. Quelquefois je vole, mais je peux aussi prendre mon temps. Et quand j'arrive, il y a la lumière. Lentement, je pousse la petite barrière blanche, et j'entre dans le jardin. Michèle est là, avec beaucoup d'autres. Elle ne dit rien. Le jardin est le lieu du bonheur qui les rassemble. Mais plus tard, dans la journée, je sais que je vais la croiser. Souvent, elle me donne les nouvelles du jour. "Je viens de faire la connaissance de ta tante; très sympathique, ta tante.... Attention, ta sauce est en train de tourner... " Quand nous nous parlons, les gens autour de nous me jettent un regard bizarre, comme si j'étais un peu folle. Ça la fait rire. " Ce matin, il y avait des fleurs superbes au marché; tu aurais dû venir..." Je m'abstiens de lui faire lire les choses déprimantes que j'écris; par contre, si c'est drôle, elle lit, par dessus mon épaule. "Rien que les choses heureuses, rien que le bonheur", me répète-t-elle souvent.

Il y a bien pourtant des emmerdeurs, des ombres sales qui viennent traîner sur les murs, qui rampent sous les lits, qui se repaissent de choses tristes. "Ceux-là, tu me fais le plaisir de les envoyer balader", dit-elle quand elle passe chez moi, avec un geste large, comme autrefois, "du balai!" Et, en haussant les épaules: "On a vraiment pas besoin d'eux, j'te vais t'dire! Un tas de jaloux. Fiche-moi ça à la poubelle!"

J'hésite un peu, parce qu'ils existent quand-même, eux aussi, mais je m'exécute, et je me replonge avec délice dans le jardin de Michèle.
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