Le Banquet

par

AMY SHARK

Il faisait nuit noire quand Renée quitta le banquet. Elle s'engagea seule dans la rue déserte, absorbée dans des pensées moroses. Elle s'était sentie mal à l'aise au milieu de ses collègues, ce soir. Peut-être parce que, occupés à courtiser le patron, ils avaient négligé sa présence; peut-être parce qu'on l'avait invitée en espérant qu'elle ne viendrait pas; peut-être parce que le pli de sa robe était mal repassé, ce qu'elle avait remarqué avant d'entrer, et qui avait augmenté sa gêne; peut-être parce qu'elle n'avait, une fois de plus, trouvé personne avec qui échanger la moindre idée, le moindre bout de conversation, le moindre fantôme de sentiment. Robert lui avait bien proposé de la raccompagner chez elle, mais elle avait froidement décliné l'offre. Peut-être, tout compte fait, aurait-elle dû accepter? Mais il était si ennuyeux... elle n'avait aucune envie de s'encombrer de ce sempiternel raseur. D'ailleurs elle n'habitait pas très loin. Depuis des années, elle s'était faite à la solitude raide, fière qui lui pesait. Comment donc était-elle passée de la jeune fille craintive et facilement impressionnable qu'elle était à cette femme apparemment sèche et dure, qui intimidait? "La vie", se trouvait-elle pour toute explication, "voilà ce qu'apporte la vie"... "Une presque vieille fille, lui disait en riant la secrétaire; dépêche-toi avant de coiffer tout à fait Sainte Catherine!"

Ce soir, il lui semblait qu'elle avait franchi ce pas, qu'elle était devenue vieille fille, tout à fait...

Un bruit sourd derrière elle interrompit sa marche. On aurait dit que quelque chose de lourd venait de tomber... Elle se retourna. La lumière était faible à cet endroit. On distinguait seulement les flaques de pluie récente sur le pavé, et l'eau qui ruisselait dans le caniveau. Par contre, elle remarqua qu'elle avait dû se tromper de rue. Elle devait à présent tourner à droite au prochain feu, probablement, pour rejoindre le boulevard. Elle reprit sa marche, attentive cette fois à son chemin. Le feu clignotait au haut de la rue. A cette heure, peu de voitures passaient. Soudain elle perçut nettement un bruit de pas derrière elle. Elle s'arrêta net. Les pas s'arrêtèrent. Elle continua d'avancer. Ils reprirent. Ils s'étaient rapprochés d'un seul coup, comme d'un bond. Renée se retourna, plus saisie de curiosité que de crainte. Elle ignorait la peur. "C'est une plaisanterie", se dit-elle. En même temps elle comprit qu'il n'en était rien. Alors, avec aplomb, elle se dirigea vers le bruit. Mais les pas reprirent derrière elle, légers et rapides, comme si son poursuivant s'était mystérieusement déplacé. Replongeant dans la rue en sens inverse, elle les laissa gagner du terrain. Lorsqu'ils furent proches au point de coller aux siens, une respiration se fit entendre, précipitée. Elle fit brusquement volte-face et le vit. Il se tenait devant elle, surpris. Peu à peu ses traits se dessinaient dans l'ombre. Il était grand, jeune, les cheveux bruns, vêtu d'un imperméable qui, lui tombant jusqu'aux pieds, lui donnait l'air d'une apparition.

- "Je peux savoir....?"

Curieusement, son ton n'avait rien de l'agressivité qu'elle aurait voulu lui donner.

- "Vous ne pouvez pas rentrer chez vous par là..."

Il avait une voix grave, douce, pas déplaisante. Elle le laissa se rapprocher encore, tout en se réfugiant dans un angle de porte. Son épaule pressa le bouton d'entrée, mais le battant, protégé par le code de nuit, ne s'ouvrit pas.

-"Vous étiez à la soirée?"

Il lui semblait l'avoir déjà vu quelque part.

-" Peut-être... Vous vous êtes trompée de rue. Malheureusement..."

Il avait prononcé le dernier mot avec une tristesse quila bouleversa. Elle ne se sentait pas l'envie de le repousser, ni de s'enfuir. Un sentiment étrange la clouait au sol.

" Ici", continua-t-il avec la même tristesse qui la désarmait, "c'est ma rue. Nous allons chez moi."

Ils étaient à présent face à face. Leurs visages étaient éclairés par la lueur blafarde du réverbère voisin. Elle plongea décidément ses yeux dans les siens et une douleur aigüe la traversa.

-" Pourquoi...?" parvint-elle seulement à articuler. Il était très jeune. Dix-huit, vingt ans, au plus...

Il baissa les yeux et lui fit signe de marcher.

Ils avançaient côte à côte, en silence. Son imperméable large accompagnait d' un léger froissement le tac-tac martelé de ses talons hauts. Bientôt ils furent au milieu de la rue, au pied d'un immeuble dont il poussa la grille.

- "Entrez, " dit-il. C'est au fond de la cour.

Il désignait une petite loge mal éclairée. Bizarrement, l'endroit lui disait quelque chose. Elle reconnaissait cette cour; elle était venue là, autrefois... Mais quand? Portée par une impulsion inexpliquée, elle entra la première.

L'unique bougie éclairait une pièce nue au plafond assez haut, où dominait un vieux lit de bois carré à baldaquin, couvert d'un édredon rouge. Les murs clairs étaient maculés de taches sombres.

Machinalement, elle s'assit sur le rebord du lit.

-Vous voulez quelque chose à boire?"

-Non. non Merci. "

Il s'assit près d'elle. Elle leva les yeux vers ce visage pâle aux yeux trop noirs, que la bouche coupait d'une entaille cruelle. Autour d' eux les taches allongées dansaient sur le mur. Elle sentit sa main froide se poser sur la sienne et une vague de désir inattendue lui fit monter les larmes aux yeux.

"Pourquoi non?" dit-il à son tour, et sa peine une fois encore l'atteignit comme un coup en pleine poitrine,

-" Parce que", balbutia-t-elle, perdue, "parce que, je ne sais pas... Je ne peux pas... vous êtes si... Si jeune.."

-"Vous croyez?"

Elle avait posé la main sur ses cheveux. Ils restèrent ainsi un instant, et puis:

-"Vous n'allez pas repartir?" demanda-t-il.

C'était presque une supplication.

-'Non... si... enfin..." Elle perdait la tête. La bougie dégageait un parfum âcre où se mêlaient des senteurs de moisi, d'encens et de pourriture. Elle s'abandonnait lucidement à ce nouveau vertige.

"Je ne sais pas comment je suis là", continua-t-elle.

"Ce n'est pas grave... à force, on oublie comment les choses ont commencé. Il y a des êtres, comme vous... moi... des êtres prédestinés... Après, on ne se demande plus comment. .. Je suis heureux, pour ça, de vous avoir retrouvée".

Il parlait comme un écolier, avec peine, en cherchant ses mots.

"Moi aussi", dit-elle en echo. Un mouvement d'abandon la renversa à demi sur le lit; il la suivit. Elle sentit sous eux l'édredon s'enfoncer dans une nuée de poussière. Les ombres s'élancèrent d'un bond des murs jusqu'au plafond. Elle les distinguait mieux ainsi: un foisonnement de corps et de visages pressés au-dessus d'elle, attentifs.

Il parut deviner sa pensée car sa voix tendre murmura, tout près de son oreille:

"Elles ne voient rien, vous savez... Je souffle toujours la bougie."

Elle sourit. Un souffle léger eteignit la flamme. Leur premier baiser l'enveloppa d' un goût de cendres. Un sang épais se répandit sous sa tête inclinée. Alors, les ombres légères se laissèrent tomber autour d'eux, et dans la parfaite obscurité, le banquet commença.
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