Dur à Avaler !

par

JEAN-CLAUDE RENOUX

- Vous ne ferez jamais avaler ça au tribunal, me dit l'avocate assise de l'autre côté de la table.

J'entendais les bruits des clés des matones qui ouvraient et fermaient les cellules, ou tout simplement qui les faisaient sonner contre leur cuisse tout en déambulant, et les cris des détenues qui poussaient les chariots. Il faut toujours que ça gueule en taule. Comme si ça ne résonnait pas assez comme ça.

Je regardais l'avocate, prête à lui expliquer de nouveau comment tout le binz s'était engrainé. J'y renonçais. Je poussais un soupir résigné.



J'avais rencontré Fatima alors qu'elle tentait de me faire les poches. Une débutante, j'avais de suite senti sa main. Je l'avais saisie par le poignet, je lui avais conseillé de ne pas faire de scandale, que l'on n'y avait intérêt ni l'une ni l'autre, et je lui avais ordonné de me suivre.

Elle était jeunette, beaucoup plus jeune que moi, mais joliette la Fatima. Elle m'a plu de suite. À la terrasse d'un bistrot je lui ai expliqué que voleuse, c'était un métier. Plus qu'un métier, un art ! Comme j'avais besoin d'une comparse, j'avais tenté de lui apprendre les rudiments du job. Elle n'était vraiment pas douée pour la fauche ! Mais elle pouvait m'aider.

Ma spécialité, ce sont les sacs, ceux des mecs, ou des filles (même au lit j'ai pas de préférence, j'aime bien le changement et les voyages, c'est nécessaire dans le métier), des mecs ou des filles disais-je qui se baladent avec un sac en toile, genre sac indien. Une ficelle comme courroie c'est mieux ; un morceau d'étoffe, c'est plus coton, ça demande un sacré tour de main, mais ça fait l'affaire aussi et ça donne du piment à l'acte.

En fait c'est un peu comme pour la chasse, on se place au bon endroit, là où on peut voir arriver le gibier sans attirer l'attention, par exemple un magasin qui a une vitre en biais qui fait miroir sur une autre rue. On se pointe en même temps que le pigeon, comme si on tombait dessus par hasard. Fatima lui demande si il ou elle connaît telle ou telle rue, qu'on a aussi repérée avant. Pendant que le client s'embrouille dans ses explications, toute son attention concentrée sur le chemin à indiquer, je passe derrière, je soulève légèrement le sac en le prenant par le dessous, avec un cutter je coupe la ficelle du sac - un jeu d'enfant ! - ou je soulève le sac, je pince l'étoffe, si c'est de l'étoffe c'est là que les choses se corsent, je coupe avec le cutter, et je replace ma main sous le sac toujours en pinçant l'étoffe. Reste encore une partie délicate : faire sauter légèrement la courroie pour qu'elle ne frotte pas contre le dos du pigeon, et qu'elle retombe sur le côté sans frôler ni le bras ni la main. Tout ça en deux trois secondes, pas plus. Je fourre le sac dans mon cabas, on se casse vite fait en remerciant le gars, ou la fille, et en affirmant qu'on va trouver. Le tout c'est de se magner sans courir.

On ne garde que le liquide, et la carte bancaire si le pigeon a eu la connerie d'en noter le numéro quelque part. On se débarrasse du reste, papiers d'identité et carte grise compris, dans la première poubelle venue

On recommençait l'opération trois ou quatre fois dans différents endroits de la ville, et on en changeait vite. Si la recette avait été bonne, on prenait le train, sinon on faisait du stop. Quelquefois je devais sortir mon cutter quand on tombait sur un mec qui voulait s'offrir deux belles filles comme nous.

En quinze ans, pas une fois je ne me suis fait piquer, pas une fois. Là c'était bien, parce que je m'étais mise avec Fatima, je veux dire qu'on dormait ensemble et qu'on se faisait des câlins. Même pour une voleuse, la tendresse ça compte aussi, qu'est-ce que vous croyez !

Ce jour-là on se trouvait à Nîmes place de l'Horloge. On a repéré notre pigeon en regardant dans la vitrine d'un pâtissier. C'était un barbu, la cinquantaine bedonnante, qui remontait la rue de l'Aspic, avec un sac indien en toile brodé, les perles, les bouts de miroir, les verroteries, vous voyez le genre du sac. Classique vieux baba sur le retour ! On lui tombe dessus, on lui demande la place du Marché, tout marche comme sur des roulettes, on se tire vite fait en remerciant, on tourne à l'angle des halles…

Les choses sont allées très vite, trop vite. J'ai bien vu un gros lard avec des yeux de cochons, en jean et chemise à carreaux, les cheveux en brosse et le ventre avantageux qui s'avançait vers nous, avec un chien muselé en laisse, mais j'y ai pas vraiment prêté attention. En une fraction de seconde je me suis retrouvé allongée sur le dos, le chien sur le ventre. Quatre flics à brassard sont sortis d'une voiture aux vitres fumées garée tout à côté, je me suis retrouvée debout, les pieds écartés à un mètre de la voiture, les mains sur le capot, pendant qu'ils me pelotaient partout. Ils m'ont passés les menottes. C'est en me retournant que j'ai vu un des flics des stups brandir un sachet en plastique qui contenait une poudre brunâtre. Merde, de l'héroïne ! Pas besoin de me faire un dessin, j'avais taxé un gros dealer parce qu'il y en avait bien pour 250 ou 300 grammes, plus que pour ma consommation personnelle, d'autant que la piquouze ça n'a jamais été mon truc. J'ai vu Fatima qui disparaissait dans la foule des halles, sans un regard en arrière…



J'avais la gorge sèche, j'ai eu du mal à déglutir, j'ai réussi à articuler :

- Vous avez raison, maître, pour moi aussi c'est dur à avaler !



Jean-Claude RENOUX

www.jeanclauderenoux.com
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Vos commentaires

vraiment pas mal dans la concision
gerard
gerardbalore@aol.com
Le vendredi 22 Novembre 2003

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Jean-Claude Renoux

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