Steven Leroy Pète Les Plombs

par

SEBASTIEN BARRE

1.

La voie de la facilité.

Tout commença par le plus anodin des événements. Une demande d'embauche refusée, et tout fout le camp. Marrant, non ?

Mais d'abord, il faut que je me présente : Steven LeRoy, non très "bourge" pour un gars de pure souche paysanne. J'ai 19 ans. Non, j'ai 17 ans à l'époque des faits à suivre. Il y a 2 ans, donc, j'étais en bonne voie pour redoubler ma terminale. Le "plus grand drame de ma vie" était en train de se dérouler sous mes yeux, et je restais là, sans rien faire sinon m'enfoncer encore plus dans la médiocrité. Plus mes notes étaient mauvaises, plus j'étais content. Non, en fait, ce n'était qu'une façade. La vérité, c'est que je m'en foutais royalement. Ceci, en plus du fait bien connu que j'étais alors un fainéant incorrigible. Mais je me suis converti. La preuve : j'ai pris la peine de prendre ma plus belle plume pour vous faire connaître à tous, braves gens de bons états, ma si petite et tellement pitoyable histoire.

(Bon, j'avoue tout : je n'écris pas avec un stylo, je tape sur un clavier encastré dans une table elle-même encastrée dans le mur ; les mots apparaissent d'une petite lueur bleutée sur l'écran encastré, lui aussi, dans le mur.

Mais ils n'ont pas mis de grille sur l'écran, ils n'ont donc pas peur que je fasse une énième Tentative en essayant de m'encastrer la tête dedans. De toute façon, je ne suis pas sûr que ça marcherait. Ce serait sûrement bien plus simple de me trancher les veines avec les dents.) Le soir où, pour moi en tout cas, tout commença, était un soir à l'apparence banale, comme tant d'autres soirs. Nous étions scotchés devant le Big Deal, à essayer de deviner si la voiture était cachée derrière le frère où derrière la mère, dans un silence absolu perturbé de temps à autre par le bruit de la lente mastication collective d'une pizza, qui n'avait d'ailleurs de pizza que le nom. C'est le père, dit mon père.

Non, je suis sûr que c'est la mère, rétorqua ma mère. Lagaff, lui, en grand blagueur, optait pour l'oncle de la cousine germaine de la quatrième génération. Où peut-être est-ce moi qui invente ?

Peu importe.

Le candidat était en train de choisir le frère lorsque le téléphone sonna. Mon père, agacé, me dit d'aller répondre. J'y allai à pas traînants, et décrochais le combiné.

Allô ? Bonjour. Henri Bruckenheim à l'appareil. C'était le patron de mon père. Bruckenheim employait mon père comme "homme-à-tout-faire" depuis presque quinze ans, au noir.

Bonjour, M. Bruckenheim, répondis-je d'un ton poli. Je vais vous passer mon père.

Non, c'est à toi que je voulais parler.

Je haussais un sourcil. Je suis sûr que Môssieur Henri Bruckenheim s'en aperçût, à l'autre bout du fil. Dis-moi, Steven, as-tu déjà fait du baby-sitting ?

Je rigolais.

Oui, une fois.

Je m'en souviens comme si c'était hier. Trois chiards qui ne voulaient pas s'endormir à garder jusqu'à minuit. J'avais failli foutre une baffe à une gosse de trois ans pour qu'elle arrête de sauter sur son lit. Cela avait démontré le peu d'autorité dont je pouvais faire preuve. Bien. Si je te demande ça, c'est parce que j'ai un ami qui descend sur Deauville, et il aurait besoin de faire garder son fils de huit ans pour trois soirs. Serais-tu d'accord ? Je respirais à fond. Ca, il ne put que l'entendre

Non, je suis désolé, mais la dernière fois ne m'a pas incité à une seconde expérience.

Je me félicitais pour la belle tournure de mon refus. Et pourquoi ça ?

Parce qu'ils m'énervaient, et que je les énervais, et. Je me rendis compte que je bredouillais à moitié, et m'interrompis. Non je ne pense pas. Je vous passe mon père ?

S'il te plaît.

PAPA !

QUOI ?

C'est M. Bruckenheim.

Mon père se leva en grognant, se saisit du téléphone et se mit aussitôt à hurler : "BONJOUR M. BRUCKENHEIM !". Il faut préciser que mon père est à moitié sourd de l'oreille gauche, et qu'il a la fâcheuse habitude de mettre l'écouteur sur son oreille défectueuse. Je retournais donc dans la cuisine et fermais la porte.

Pourquoi est-ce qu'il voulait te parler ? me demanda ma mère.

Je lui expliquais.

C'est bête, ça t'aurait fait gagner de l'argent. Et puis le gosse aurait dormi toute la nuit, t'aurais pu lire, ou regarder la télé.

Je hochais la tête. Elle avait raison, et je le savais. Mon père revint s'asseoir à ce moment-là.

T'aurais dû accepter, tiens. Il claqua des doigts. Ca t'aurait fait de l'argent de poche.

Je lui tapais sur l'épaule.

Mais c'est toi ma banque, mon vieux !

Il me devait alors six mois d'argent de poche en retard. Nous étions en avril, et les fins de mois précédentes avaient étés quelques peu difficiles. Mon père grogna. Mouais. En tout cas, si tu changes d'avis, t'as qu'à le rappeler.

Ce fut à mon tour de grogner. Je crois que c'est à ce moment-là que je me rendis compte que j'avais vraiment "loupé le coche". Les "temps difficiles" n'étaient pas encore terminés, et j'avais bien peu d'espoir de voir mon argent avant les vacances d'été. A propos, vous ai-je dit qu'en ce jour nous sommes alors le 10 avril ? Je ne sais plus. Et je n'ai pas envie de me relire, car sinon je sais que je commencerais à retoucher une phrase par-ci, pat- là, par souci de perfectionnisme (?), chose que j'ai découvert le lendemain. Le perfectionnisme. Enfin, bref.

Je n'ai jamais véritablement compris pourquoi je n'ai jamais rappelé M. Bruckenheim. Peut-être à cause de ma fierté, peut-être aussi avais-je peur de l'appeler. En tout cas, je me souviens bien que j'étais vraiment en colère, non, furieux, contre moi-même d'avoir ainsi raté cette occasion. Combien de fois ma passivité ou ma fainéantise m'avaient-elles ainsi compliquées les choses ? Ma terminale ratée, non à causes de mes compétences, mais à cause de mon manque de travail; des aventures avec des filles loupées par l'appréhension d'aller leur dire ce que je pensais d'elles. tant et tant d'exemples démontrant ma peur dès qu'il s'agissait de faire quelque chose sortant de ma routine, de mon train-train quotidien: lycée-télé-coucher. Jusqu'alors, je m'étais toujours refusé l'idée même de me bouger le cul, de changer les choses.

Ce soir-là, je me fis la promesse de ne plus tomber dans ce piège. Je m'endormit l'esprit libre.

2.

La première heure.

Mon emploi du temps du 11 : 8h30-10h30 :

Sciences et vie de la terre ( ou SVT )

10h30-

11h30 : Philosophie

Après, peu importe.

Nous étions alors en plein dans le dossier "Les origines de l'homme". L'idée du prof pour ce cours-ci - son dernier, d'après ce que j'en sais - était de nous montrer une cassette vidéo et d'illustrer les dires du professeur en blouse blanche de l'écran ( un des gars qui avait trouvé le fameuse Lucy, je crois ) en faisant circuler à travers la classe des crânes d'époques retrouvés un peu partout.

" Mon " crâne arriva en quatrième position. Il devait être alors 9h35, en tout cas les autres classes étaient déjà rentrées en cours.

Je crois me souvenir que le nom du crâne était " Homo Sapiens Neanderthalensis ". Lorsque ce fut son tour, le prof le pris dans ses mains et le tendit à bout de bras, en prononçant son nom d'un air que je trouvais mi - religieux, mi - mystique. Puis il remit le crâne à la personne assise au premier rang de la rangée de droite, en nous disant d'y faire extrêmement attention. Moi, j'étais assis à la première place de la rangée du milieu. Le prof m'y avait mis car il trouvait que je parlais trop avec mon voisin d'alors, Willy, de son vrai nom Bill Palour.

Le crâne passa ainsi de main en main, le temps que chaque élève l'observe environ cinq secondes ( deux secondes pour le prendre, une pour montrer l'intérêt que l'on a pour la paléontologie, puis deux autres pour le tendre à son voisin ).

Lorsque ce fut mon tour, ne réussis même pas à atteindre la deuxième étape du processus. Je n'ai d'ailleurs toujours pas compris comment le crâne a ainsi pu me glisser entre les doigts lorsque Willy me le tendis. En tout cas, le crâne fit un "SHLACK !" très sonore lorsqu'il se fracassa par terre, et celle-ci me donna l'impression d'arrêter de tourner durant quelques secondes, alors que je n'osais regarder le résultat de ma maladresse. Puis le temps reprit son mouvement, il y eut deux - trois rires émanant du fond de la classe, qui se turent sur un regard furieux de M. Lecluse, le prof.

Il s'approcha rapidement de ma table, en fit le tour et s'accroupit près des morceaux. Je le vis secouer la tête.

C'était une pièce de collection, dit-il d'un ton accusateur.

J'essayais de prendre un ton compatissant.

Désolé, lâchais-je.

Mes excuses ressemblèrent étrangement ( du moins, à mes oreilles ) à celles de Denisot dans les guignols. Tout du moins, le prof n'eut pas l'air de croire à l'entière sincérité de mes excuses.

Il se releva lentement et me regarda droit dans les yeux. Il n'avait pas l'air très content. Du coin de l'oil, je pouvais encore voir le télé. Le mec en blouse blanche était dans une pièce à la lumière rouge, ce qui donnait à son visage un air pas content du tout, comme si lui aussi s'était aperçu de mon crime. La scène me parut drôle, et je laissai échapper un petit rire. Apparemment, mon humour doit diverger de celui de M. Lecluse, car il pris alors un visage stupéfait, puis encore plus furieux qu'avant. Vous osez ? Comment osez-vous ? Ce crâne était une pièce

INESTIMABLE ! Comment osez-vous vous moquez ? Espèce de petit con !

Quoi ? Non mais faut vous calmez, là ! Putain, c'était qu'un crâne, merde !

Mon Dieu, que j'étais vulgaire.

Sur ce, le ton monta.

Comment ça, ce n'était qu'un crâne ? Et d'ailleurs, comment osez-vous me parler sur ce ton ? Je vais vous envoyez chez le proviseur, ça va vous calmer !

Il agitait en même temps un index qui se voulait sûrement menaçant devant mon nez. Ca, ça m'a énervé. D'un geste rageur, j'envoyais balader sa main et me levais, renversant ma chaise

Mais qu'est-ce que vous voulez que ça me fasses, que vous m'envoyiez chez ce putain de provo?

Il resta en face de moi durant quelques secondes, les yeux écarquillés devant ma rébellion. Puis il me gifla. La calque résonna fort dans une salle silencieuse où la tension était palpable. Personne dans la classe ne bougea ou ne dit mot. Ils étaient les spectateurs passifs du " Steven Leroy Show ".

Je remis ma tête en place, et fixai le prof d'un regard tueur. Une grosse veine palpitait sur son front. Alors ? Vous êtes calmé ?

Je lui balançais mon poing dans la gueule. Il recula, chancelant, plus surpris que véritablement meurtri par ma petite main. Néanmoins, je profitais de ce laps de temps pour ramasser ma chaise et lui en mettre un grand coup sur la tête, avant que les quelques élèves qui s'étaient levés ne puissent intervenir. Puis je m'enfuis en courant, renversant au passage un élève qui essayait de ma barrer le passage.

En franchissant la porte, j'entendis le fracas que fit la télé en tombant par terre, accompagnant le prof dans sa blouse blanche.

3.

La ligne de non - retour.

C'est marrant comme, des fois, il nous arrive plein de merde en un laps de temps très court, ce qui a pour effet que notre tension s'accumule, s'accumule, jusqu'à plus soif. Jusqu'au petit truc qui fait, comme on dit, déborder le vase. Dans mon cas, j'ai plutôt l'impression que la grosse goutte a fait exploser le vase, anéantissant ainsi tout espoir de refranchir dans l'autre sens la ligne ténue entre conformisme et déraison

Pour résumer, j'ai pété les plombs.

Après mon coup d'éclat en SVT, je suis rentré chez moi. Que pouvais-je faire d'autre ? Tourner en rond comme un paumé en attendant Dieu sait quoi ? Aller directement chez le proviseur pour lui signaler que j'avais cassé quelques crânes en cours ? Ç'aurait été marrant, remarque.

Mais non, je suis rentré chez moi, pensif. Je me souviens m'être assis à la table de la cuisine, avec mon chien sur les talons, demandant à sortir. Deux sentiments s'unissaient en moi. Tout d'abord, un sentiment de triomphe teinté de liberté. Mon petit poing avait réussi à briser bien des tabous. Et ensuite, un sentiment que ce n'était que le début. Pour la première fois de ma vie, je me sentais fort, et capable de tout.

Mon chien aboya, interrompant mes pensées. Je crois que ce fut vers ce moment là que je sus ce que j'allais faire, ce qu'il fallait que je fasses. Pourquoi ? Pour prouver que j'existais. Pour prouver que moi aussi, je pouvais choisir de mener la danse si j'en avais envie.

Je me levais, chopais la laisse de mon chien dans l'entrée et sortit avec le caniche. Comme d'habitude, je longeais la rivière qui passait près de chez moi. C'était l'itinéraire usuel du chien, matin et soir. Et comme d'habitude, le chien était cinq mètres devant moi, tirant comme un forcené sur sa laisse. Je tirais un peu dessus, pour le ralentir. Puis j'arrivais au pont enjambant la rivière. Il n'y avait personne, ce matin-là. Arrivé au milieu du pont, je tirais fortement sur la laisse. Docile - pour une fois ! - le chien s'arrêta.

Jo, viens ici ! appelais-je en tapant sur ma cuisse. Le chien s'approcha de moi. Je le saisi, décrocha la laisse, et le jetai à la flotte. Puis je jetai la laisse devenue inutile. Je l'aimais bien, ce chien, malgré tout. C'est peut-être pour ça que j'ai enlevé la laisse, pour lui laisser une chance. C'était simplement une vengeance pour toute les fois où il me faisait chien à gratter à la porte, à aboyer pour un rien. j'imagine. J'avoue que mon acte était totalement inutile. Mais je n'ai jamais aimé les caniches. J'ai toujours eu un faible pour les chiens de la taille au-dessus, comme les labradors. D'ailleurs, je pense que j'aurai sûrement eu beaucoup plus de mal à jeter un labrador à la flotte.

Bref, je rentrais chez moi, et ramassais ma batte de base- ball - achetée dix francs à une foire à tout - dans ma chambre. Je décrochais très soigneusement d'un mur une photo en noir et blanc de Jennifer Lopez dans une pose et une tenue très suggestive, la mis en sûreté dans un coin, puis pris soin de tout démolir dans ma chambre, de l'ordinateur au réveille-matin, en passant par les lampes et les fenêtres. Puis je parti, ma photo dans une main, ma batte dans l'autre, laissant la porte grande ouverte, direction chez Willy.

La mère de Bill ne comprit pas grand-chose à ce qui lui arriva. Lorsque j'arrivais chez Willy, je traversais furtivement le jardin, déposais la photo à deux mètres de la porte d'entré, tournée vers le sol, et allais sonner à la porte. Puis je mis dos au mur, à côté de l'entrée, pas trop près non plus. J'entendis des pas étouffés dans la maison, puis le bruit de la porte qui s'ouvrait.

Oui ? ( Un silence ) Y'a quelqu'un ?

Elle mit un pied dehors. Puis :

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Elle s'avança à grands pas vers ma photo, se pencha pour la prendre. Je m'approchais rapidement d'elle, dans son dos, et mis toute ma force dans mon coup. L'arc de cercle de la batte s'acheva sur le bas du crâne de Mme Palour. Je me préparais pour un deuxième coup, au cas où, mais celui-ci ne s'avéra pas nécessaire. Elle ne bougeais plus. Je me penchais vers elle, la retournais laborieusement sur le dos et vérifiais sa respiration. Elle vivais encore, heureusement. Je n'aurais pas voulu la tuer, elle avait toujours été gentille avec moi. Je la pris sous les aisselles et la traîna péniblement à l'intérieur de la maison. Elle avait beau être gentille, elle pesait bien son poids. Je retournais dehors, ramassais la photo et jetais rapidement un coup d'oil autours de moi. Je ne vis personne. Je rentrais alors rapidement à l'intérieur, et fermais la porte.

Bien entendu, tout ceci avait une raison.

Je me souviens d'un après-midi d'été passé chez Willy, il y a longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine . Nous nous emmerdions dehors, lorsque les parents de Willy partirent faire des courses.

Soyez sages, les enfants ! Nous serons revenus dans deux petites heures.

Ok, m'dame, pas d'problème.

Elle aurait été déçue d'apprendre ce que nous fîmes de ces deux heures. En effet, quelques secondes après que la voiture de celle qui allait quelques années plus tard recevoir une batte de base-ball en pleine tête eu disparue, Willy me dit, les yeux étincelants d'excitation :

J'ai trouvé quelque chose dans le bureau de mon père. Et non, perdu ! Ce n'était pas un magazine porno. C'était une clé. La clef des champs. Une clé qu'il présenta devant moi comme s'il tenait là une des plus grande merveille du monde.

Elle ouvre quoi, c'te clé ? demandais-je.

Viens voir, répondit-il.

Il m'emmena dans la maison, me fit traverser le couloir d'entrée, la salle à manger, la cuisine, des escaliers, pour arriver devant une petite vitrine, dans la cave, perdue parmi un tas de vieilles choses perdues. Sur le devant de la vitrine, il y avait une petite serrure. Willy y glissa doucement la petite clé, la tourna. Il y eut un petit clic quand la serrure s'ouvrit. Willy se tourna lentement vers moi.

Tu jures de garder le secret ?

Ben . ouais.

Jures-le, Steve.

J'le jures.

Cela parut le satisfaire.

Il se retourna vers la vitrine et y prit une boîte de la taille d'une petite boîte à chaussure. Qu'est-ce qu'y a là-dedans ?

Il me regarda avec un sourire étrange, qui me fit frissonner, sur l'instant. Un sourire tel que dû le voir ma mère, sur mon visage, lors de mon ersatz de procès, à l'évocation du contenu de cette boîte. Un sourire de mort et de folie.

Il ouvrit doucement la boîte.

Il y avait une arme dedans.

Un pistolet.

Le même pistolet que je devais tenir entre mes mains, cinq ans plus tard, après avoir frappé monsieur Lecluse, noyé Jo, et assommé madame Palour.

Une arme de folie.

A travers la vitrine cassée, je pris les deux boîtes de cartouches, qui n'avaient pas changées de place depuis toutes ces années.

Je m'exerçais un peu, dans la cave. Je retrouvais les semblants d'automatismes que j'avais pris cet après- midi là. Comme si l'arme m'avait toujours appartenue, où qu'elle m'était destinée, au choix.

Cinq ans auparavant, nous n'avions fait que la tenir entre nos mains, ouvrir le chargeur, faire tic-tac avec le bouton de la sécurité, ce genre de choses. Nous prendre pour des gangsters, se dire qu'avec on pourrait tuer la prof de français pour ne pas avoir à réciter ce stupide poème.

Ce genre de choses.

Cinq ans plus tard, je franchissais le pas auquel Willy et moi n'avions cessé de penser cet après-midi là, sans oser en parler, de peur de nous prendre au sérieux. Mettre les balles dans le chargeur.

Quinze balles qui s'enfilèrent gentiment les unes après les autres, avec à chaque fois un petit clic inoffensif, amical. Mortel.

Ce fut l'étape la plus difficile de mon "périple". Car je su à cet instant que tout espoir de retour était impossible.

( Je crois en avoir déjà un peu parlé, mais je n'en suis pas certain. Mais si je me relis, c'est simple : je vais en faire un conte de fées. Donc, pardon si je me répète. )

Je su à ce moment-là que j'étais fini. J'ai fais ce choix consciemment.

Car alors j'aurais pu revenir. Me faire expulser du lycée, de ma maison, tout cela n'aurai pas été si dramatique. D'une manière ou d'une autre, je m'en serai sorti, je le sais. Quitte à passer un an ou deux allongé dans un canapé à raconter le choc que je n'ai pas eu lorsque je me suis réveillé un matin avec le slip tout trempé, ou encore l'impression bizarre que ça me faisait quand je regardais l'eau évacuer ma merde flottant dans les chiottes. Ce genre de choses. Peu importe, à trente ans, tout aurait été oublié, classé dans la catégorie "grosse crise d'adolescence". J'aurai trouvé une femme, l'aurai épousé, fait un enfant, acheté une maison et, j'en suis sûr, un caniche noir que j'aurai appelé Jojo. Mais celui-ci mourut au moment où le quinzième petit clic se fit entendre.

Je glissais l'arme sous mon tee-shirt et, avant de partir, en guise d'excuse pour le dérangement, je suppose, laissais la photo de Jennifer Lopez dans la chambre de Willy.

Pour repartir au lycée.

La chasse venait d'ouvrir.

4.

Le début.

Personne ne me remarqua durant le court voyage que je refit pour rentrer au lycée. Je me souviens qu'à ce moment, dans ma folie, je me disais qu'ils faisaient tous semblants de ne pas me remarquer. Qu'ils m'évitaient. Et qu'ainsi ils en faisaient de même du pouvoir dont j'étais investi par ce bout de métal en forme de L.

Lorsque j'arrivais devant le lycée, je regardais ma montre. Je fus surpris de constater qu'à peine une heure s'était écoulée depuis mon coup d'éclat. Devant l'entrée principale du lycée, il n'y avait personne, à part un groupe de collégiens en train de discuter, clopes à la main - pas au bec, près d'une cabine téléphonique. Je ne les connaissais pas.

Je passais devant le lycée, tournais dans la rue de droite, et allais pour prendre la deuxième entrée, qui donnait directement sur la cour de récré, mais ce que je vis m'arrêta net.

Il y avait une voiture de police garée non loin. A côté, je pu apercevoir un policier, en train de prendre des notes, tandis que Laurent Ardillon, mon abruti de délégué de classe, était en train de lui parler en gesticulant des bras, comme s'il mimait en même temps ce qu'il racontait. Le proviseur était à côté, bras croisé, l'air soucieux, accompagné de Mme Foucrel, la conseillère d'orientation. Non loin de là se tenait un deuxième conciliabule composé d'un autre policier, de Nadège Fimontelli, l'autre déléguée de classe - que je trouvais très sexy, de Mr Pipa, le conseiller pédagogique, ainsi qu'un vieux que je ne connaissais pas. Bouchant l'entrée secondaire, il y avait une vingtaine d'élèves, pas de ma classe, ainsi que quelques profs, qui ne devaient pas avoir cours. Tous se demandaient sûrement quelle mouche avait piquée ce . comment déjà ? Ah oui. Steven Leroy. Un élève discret, non ? Je pris conscience de ma position précoce, à une centaine de mètres de l'attroupement, au milieu du trottoir. Personne ne m'ayant vu, ou reconnu, je fis discrètement demi-tour et décidais d'y aller de front. En passant devant l'entrée, je vis l'heure d'affichée : 10h57. La philo. Salle 18, premier étage.

Je grimpais rapidement les marches et me dirigeais vers la porte de la classe. Je n'avais pas rencontré d'élèves en chemin. Devant la porte, je pris une profonde inspiration. J'entendais la voix de Mr Saulon à travers la porte, qui faisait comme d'habitude son cours magistral en se contentant de parler, parler, et encore parler, pendant 55 minutes, sans même se demander le but de raconter de fausses vérités qui se contredisaient les unes avec les autres, selon l'auteur choisi.

. sens rigoureux que l'on donne aujourd'hui au terme sciences, les sciences humaines sont très récentes : de 100 à 200 ans. Il y a par exemple la sociologie, l'histoire, la psychologie. On ne peut y inclure la politique, car celle- ci .

Je sorti lentement l'arme de mon tee-shirt. Je ne me souviens pas d'aucune pensée consciente à ce moment-là, simplement le fait d'une énorme montée d'adrénaline, agrémentée d'un sentiment d'invincibilité. J'étais un dieu.

Un chasseur.

. n'est pas une science, mais un art. Tout comme la philosophie. Sinon, on peut mettre en question le problème d'objectivité des sciences de l'homme, la division entre ... La Terre, un terrain de chasse.

. le sujet et l'objet.

Eux, les proies.

Vous voyez ce que je veux dire ?

J'enlevai le cran de sûreté, et ouvrit la porte.

Je me souviens d'un livre que j'ai lu, "Mortimer", de Terry Pratchett, dans lequel La Mort explique à son apprenti que les gens sur Terre ne pouvait La voir simplement parce qu'ils ne voyaient que ce qu'ils désiraient voir, ou simplement parce qu'ils ne voyaient que ce en quoi ils croyaient l'existence possible. Les gens refusaient de voir La Mort car, pour eux, elle n'était pas concevable.

Mon flingue fit le même effet sur Mr Saulon.

Il ne la vit tout simplement pas.

5.

Ma libération.

Il n'y a pas un bruit lorsque j'entre dans la classe. J'ai conscience qu'ils me regardent tous avec des yeux ronds, et que personne n'a remarqué l'arme que je tiens dans ma main, reposant sur ma cuisse droite. Le prof, irrité par cette interruption, se tourne vers moi. Steven, tu as une autorisation ?

Il ne se rend pas compte de l'absurdité de sa phrase, ou alors il ignore totalement ce qui s'est passé durant l'heure écoulée.

Je hoche la tête en signe d'assentiment, lève le bras, pointe l'arme droit sur lui, assis derrière son bureau. Il fronce les sourcils, se demandant sûrement qu'est-ce qui me prend.

Quelqu'un, dans la classe, réagissant avant les autres, crie : "Attention ! Il a une arme !"

Le prof : "Quoi ?"

Je fais feu.

La première balle l'atteint à l'épaule droite.

Dans la classe, quelqu'un pousse un cri.

Une fille quelconque : "Oh mon Dieu !"

La deuxième balle l'atteint à la gorge et le renverse contre le tableau. Puis il glisse par terre.

Du sang, partout.

Je m'avance rapidement derrière le bureau, et contemple mon ouvre.

Le prof est couché par terre, il bouge encore un peu, mais faiblement. Il y a beaucoup de sang, en quantité abondante, comme dans un vrai film d'horreur. La même fille dans la classe, répète sans cesse la même litanie.

OhmonDieuohmonDieuohmonDieu Sinon, il n'y a pas un bruit, mis à part Saulon qui bat encore faiblement du pied.

Je me retourne lentement vers ce qui fût ma classe. Tous sont prostrés.

OhmonDieuohmonDieuohmonDieu

Je cherche Willy du regard, le voit, les yeux agrandis par la peur, la bouche formant un O stupéfait. Je lui souri. Il n'a toujours pas l'air rassuré.

Dehors, j'entends la sirène de la police qui se met en marche.

Des pas précipités dans le couloir.

Qu'est-ce qui se passe, ici ?

Mme Bossard, une prof de français.

Une autre voix, qui se veut autoritaire, mais chevrote un peu:

Rentrez dans la classe ! Ne sortez sous aucun prétexte ! OhmonDieuohmonDieuohmonDieu

Je m'approche de la fille, au premier rang, pose le canon de l'arme sur son front.

Elle commence à pleurer, est prise de tremblements. Ohmon .

Je tire, à bout portant.

Le résultat se contemple sur la table du voisin, derrière. La panique n'est pas loin.

Un clic, derrière moi.

Je me retourne, surpris.

Il y a là un jeune flic, un genou à terre, son arme pointée vers moi.

Un jeune Rambo.

Lâche ton arme !

Je me fiche de son ordre, pointe l'arme vers lui.

Je le vois qui appuie sur sa gâchette, fronce les sourcils en ne voyant rien se passer, puis comprend subitement qu'il est dans la merde.

Deauville, c'est pas New York.

Je tire deux balles sur lui. Une vient se ficher dans la porte, l'autre dans sa poitrine.

Je ne regarde pas si je l'ai tué. Je me retourne brusquement, et devient le tueur anonyme que j'ai toujours rêvé d'être.

Tirant au hasard dans la classe.

Fauchant les vies, invisible, tandis qu'eux restent prostrés, incapables de prendre une décision, tout en prenant quand même celle d'attendre leurs bourreau. A chaque fois que je pose le canon sur un crâne d'une future victime, toujours la même réaction.

Ils ferment les yeux, baissent la tête. Puis s'effondrent sur la table, la vie les ayant quitté.

Ils se considèrent tous comme déjà mort. Une nouvelle génération avec la passivité comme philosophie. Tout comme moi, avant.

Dix autres corps tombent par terre, sans que personne n'ai bougé.

Je contemple ma nouvelle victime, constate que c'est Willy. Il ferme les yeux, baisse la tête. Attends.

Je tire.

Seul un petit clic répond à mon injonction du doigt. Tout sentiment de puissance me quitte.

Je me mets à pleurer, m'effondre par terre.

La Mort privée de sa faux.

Un Dieu privé de son doigt.

Un simple enfant perdu, privé de sa folie temporaire. 6.

Je veux croire.

Noyé dans la masse, je me doute que ma révolte à plutôt été mal comprise. J'espère surtout que ceux qui voudront suivre ma voie, celle d'une rébellion contre une génération qui n'a pas encore trouvé son chemin, le feront dans le calme, sans faire couler le sang. Car tout n'est pas fini. Nous ne sommes pas encore morts. Mais personne ne m'a compris. Je ne voulais pas faire un massacre gratuit. Je voulais seulement hurler ma présence au monde.

Personne ne m'a compris, mais peut-être est-ce ma faute. Il y avait sûrement d'autres moyens de s'y prendre.

Au total, ma révolte fit douze morts et un blessé grave, l'apprenti policier. Je ne fis pas un geste lorsqu'ils m'arrêtèrent. Je ne me souviens pas des quelques semaines qui suivirent. Ce fut le regard que posa sur moi ma mère, lorsque je la revis, qui me réveilla. Je la vis lors de mon procès accéléré. Tout avait été mis en ouvre pour que la machine judiciaire se mette en marche le plus rapidement possible. La presse m'avait même désigné comme le plus grand assassin de ces vingt dernières années, ou une connerie comme ça.

Ce jour-là, je vis ma mère poser sur moi un regard méprisant. Un regard de haine pure. Je venais sûrement de faire de sa vie un enfer. Elle, qui avait été élevée le plus grand assassin de ces vingt dernières années. Je compris que elle aussi, je l'avais tué.

Je me mis à pleurer.

Toute la France pris ceci comme un signe de remords, un signe montrant que j'avais compris ce que j'avais fait. Que je n'étais donc pas fou.

J'ai pris perpètre, mais ils m'ont quand même mis dans un institut spécialisé.

Ces quinze derniers mois, je les ai passés à essayer de me suicider, sans vraiment y croire.

Si j'avais dû mourir, ça aurait été ce jour-là, ce 11 avril. Puis Willy me rendit visite.

Il était venu me remercier pour la photo. Sa mère marchait maintenant aux calmants. Mr Lecluse avait pris une retraite anticipée. Le provo et le conseiller pédagogique avaient été mutés.

Il n'avait pas de nouvelle de mon chien. Parmi les 19 "survivants", seuls quatre obtinrent leur bac cette année-là. Willy, les deux délégués, et Mélissa, une élève absente ce jour-là. Tous s'évitaient autant que possible, chacun rejetant sur l'autre le fait que personne n'avait bougé.

Parler avec lui me fit du bien, bien qu'il y ait un psy et trois gardiens dans la même pièce dans la même pièce, pour me tenir compagnie, je suppose. Je me suis mis à écrire, avec l'autorisation des docteurs, trois jours après. Et maintenant que j'arrive à la fin, je peux vous dire une chose. Ce n'était que le début.

Les temps changent. Nous sommes arrivés à la fin d'un cycle. Lorsque la société en est arrivée au point de s'autodétruire comme elle le fait actuellement, alors il ne sera pas surprenant que des actes comme le mien deviennent monnaie courante. La société est en perdition. Pour imager, on peut dire que les freins sont morts. On va tourner en roue libre, jusqu'au prochain virage que l'on ne pourra pas prendre, car la direction aussi est naze.

Et alors, on comprendra mon acte.
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