Scene D'un Apres-midi D'ete Avec Poule Rousse

par

ARTUR MILHAN

L'enfant se retourna vers la pénombre fraîche du couloir et appela à tue-tête :
- Maman ! Maman ! Gros lard arrive !
La voix grêle de Mme Soulié avait répondu aussitôt :
- Va ouvrir la barrière, Jacquot, veux-tu ? Moi, j'ai les mains sales. Et dis-lui bien que c'est la poule rousse qu'il faut tuer, hein ?
La porte de la cuisine était restée entrouverte mais Mme Soulié n'avait pas jugé bon de se montrer, d'interrompre sa besogne. C'était comme si, dans le silence de l'été, la succession des heurts infimes qu'elle prenait soudain plaisir à multiplier eût dessiné autour de la jeune femme un cercle invisible et protecteur, rassurant. Oui, rassurant. Pourtant elle avait l'habitude de ces visites du mercredi. Et puis, c'est qu'elle le connaissait bien, son fils. Elle savait bien que celui-ci, qui était resté assis à attendre sur le seuil depuis le début de l'après-midi, foncerait à travers la cour. Parce qu'il était comme ça. Depuis qu'il savait marcher ! Or il avait sept ans. Sept ans ! Un petit homme, déjà. Vraiment, un ravissement que de le voir trottiner dans le cadre de la fenêtre et se mettre tout à coup à courir à perdre haleine le long du sentier en pente pour disparaître derrière le massif de buissons ! Chaque fois qu'il disparaissait ainsi, quelques secondes encore s'écoulaient avant que l'ombre furtive qui l'avait suivi ne s'évanouisse à son tour dans un nuage de lumière dorée. Mme Soulié, qui était pourtant seule, répétait à mi-voix : "C'est mon fils, voyez-vous ?" Et elle était si heureuse qu'elle sentait son cœur battre plus vite sous son corsage de batiste. Oui, un ravissement. Etait-elle dupe, cependant ? Eût-elle été surprise s'il s'était trouvé là quelqu'un pour lui souffler que ce bonheur, volé à la morne indifférence des choses, compensait peut-être surtout pour elle le trouble que lui causait la visite du mercredi ? Parce qu'on était mercredi, évidemment, et que c'était le jour de Gros lard.
A peine lui eut-elle répondu que le petit homme, souple et songeur, paraissait en effet dans le cadre de la fenêtre et se mettait à courir dans le soleil, talonné par son ombre. Comme il semblait vulnérable, alors, au milieu de la lumière ! songea-t-elle en se laissant gagner par la douce émotion de chaque fois. On eût dit que les rares pelouses, les buissons, les arbres que l'été avait calcinés renaissaient un instant à la vie tandis que la silhouette et l'ombre, qui les dépassaient tour à tour, rétrécissaient en dévalant la pente en direction de la barrière.
Dans un moment, Jacquot se serait éclipsé hors du champ de sa vision. Il était 3 heures, la chaleur était devenue étouffante. L'air avait pris sur les lèvres un goût âcre de pierre brûlante, que seule troublait désormais l'agonie des insectes. Mme Soulié, qu'une fièvre insidieuse faisait soudain trembler, s'approcha de la fenêtre et y demeura immobile derrière le rideau qui la dissimulait à la vue de l'extérieur. Son souffle était bref. Un halètement discret soulevait sa poitrine. Distraitement, elle frotta ses mains sur son tablier : "C'est mon fils, voyez-vous ?" Puis elle s'avisa du silence autour d'elle, comme alarmée tout à coup par la sensation d'une présence hostile. Son cœur battait. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Non, il n'y avait personne. Elle était seule, hein ? Elle songea à poursuivre sa besogne, à faire comme d'habitude, à esquisser un sourire, à répéter… Cependant, comme si une sorte d'instinct l'eût fait changer d'avis, elle reporta son attention sur le cadre de la fenêtre : là-bas, l'enfant courait. Alors son sourire avait disparu tandis que les mots s'éteignaient sur ses lèvres entrouvertes. Voilà que son émotion, ce jour-là, s'était muée peu à peu en une sourde angoisse. Sans motif. Oui ! Sans motif : qu'avait-elle à craindre de Gros lard ? Ne le connaissait-elle pas depuis l'époque où, toute petite, accompagnée par tous les gamins du coin, elle le suivait jusqu'au fond des basses-cours ?
Quel était son nom véritable ? Mme Soulié n'aurait pu le dire : tout le monde, au surplus, l'avait oublié. "Eh ! Gros lard !" : ainsi avait-on coutume de l'appeler quand il venait à passer par là. Parce qu'il était gros, bien entendu, et avec cela si doux avec les enfants. Il ne s'était jamais formalisé de son surnom. Non plus que jamais il ne se fâchait pour les salves de rires que déclenchait chacune de ses apparitions : il dirigeait aussitôt son pas vers vous, l'œil rond et clair, le crâne lisse flamboyant sous le ciel immense.
"C'est pour une autre poule ?"
On l'aimait bien même si l'on frémissait à part soi en regardant du coin de l'œil le grand couteau qui heurtait sa hanche à petits coups secs ! Toujours il souriait tandis que ses larges genoux roulaient dans son pantalon de toile bleue et que ses bottes de caoutchouc retombaient lourdement dans la poussière des sentiers.
Non, Gros lard n'était pas dangereux, songeait Mme Soulié, sans parvenir pourtant à être rassurée.

*

Si Jacquot, comme tout le monde, aimait bien Gros lard, l'idée ne lui serait jamais venue à l'esprit qu'il fût gros : tous les hommes du pays l'étaient. Jacquot ne se disait donc pas que Gros lard était gros : il se disait qu'il était fort. Il lui semblait de fait si redoutable ! Jacquot l'admirait, il l'enviait. Mais ses sentiments étaient compliqués par cette crainte sournoise qu'il lui avait toujours inspirée, et pour cela il en voulait peut-être à Gros lard autant qu'il s'en voulait à lui-même d'être incapable de se livrer jamais à une farce quelconque qui aurait peut-être fait surgir entre eux une connivence, un abandon, quelque chose de spécial : quoi, au juste ? Autre chose en tout cas que cette distance prudente entre eux, cette politesse respectueuse qui l'humiliait, lui, et semblait réjouir l'autre. Ainsi Jacquot se lamentait-il secrètement de ne trouver qu'à s'émouvoir en silence de la force particulière avec laquelle Gros lard poussait chaque mercredi la porte du poulailler ; jamais pourtant il ne se serait lassé d'anticiper avec un pincement au cœur les ruses extraordinaires avec lesquelles l'homme s'engageait ensuite dans l'enceinte grillagée, parmi une volaille gueularde et épouvantée, brandissant haut devant lui le grand couteau qu'il avait décroché auparavant de sa ceinture d'un seul geste prompt.
Comme il était parvenu à quelques pas de la barrière, ce jour-là, le fils de Mme Soulié s'immobilisa. Il porta une main en visière à hauteur de ses yeux pour se protéger du soleil et deux grandes ombres s'élevèrent en direction du ciel.
- Eh ! Coco !… Coco !… l'appelait-on.
D'abord, assourdi par son propre souffle, l'enfant n'entendit pas la voix flûtée qui traversait la lumière comme en écho lointain d'elle-même. Mais il n'eut pas besoin de l'entendre : il savait d'avance ce que disait la bouche en mouvement, là-bas. Aussi cria-t-il sans y penser :
- Entre, monsieur ! Viens !
Il accompagna sa prière d'un geste mécanique et, se souvenant de ce que lui avait dit sa mère un instant plus tôt, il avait ajouté :
- Il faut tuer la grosse poule rousse, aujourd'hui.
- Eh ! Coco… Tu me reconnais, Coco ?
La lumière bourdonnait dans le cerveau de Jacquot. L'air semblait devenu aussi dur que la surface d'une vitre. Gros lard empoigna le loquet et la barrière pivota en grinçant autour de son poteau branlant. Deux bottes surgirent en même temps dans la cour, en plein soleil, blanchies par la terre sèche de la côte qui menait jusqu'ici. Tandis qu'il se rapprochait de Jacquot, l'homme continuait d'agiter autour de lui ses longs bras nus noircis par l'été : "Coco ? Coco ?"
L'enfant reconnut la forme des muscles sous la peau luisante, les jeux furtifs auxquels s'y livraient l'ombre et la lumière. Un instant, il s'amusa à les comparer aux flancs de poissons vivants, monstrueux, et il était vrai qu'on n'eût pas été capable de les imaginer au repos : comme les poissons, ils ne l'étaient jamais sans doute qu'à l'heure du sommeil. Il n'était jusqu'à une pause soudaine de Gros lard qui ne fût apparue elle-même comme un danger supplémentaire, une promesse aussi inquiétante que la subite immobilité de la nature au bord de l'orage : sans cesse il écarquillait les yeux, les roulait de droite et de gauche comme en quête de quelque tache à accomplir, attraper au vol un moustique, arracher au passage une mauvaise herbe, briser la branche morte d'un arbre dont il se taillait ensuite une badine.
Le poulailler, qui se trouvait au fond de la cour, en contrebas, s'ouvrait comme un entonnoir le long d'un muret ombreux, et c'est dans cette direction que, comme chaque mercredi, Jacquot précéda Gros lard, la main toujours en visière au-dessus des yeux. Il sourit puis il rit tout seul. Il se mit à courir devant l'homme, le long du sentier en pente. Avant qu'il n'eût atteint la boucle formée par celui-ci près du massif de buissons, il regarda du côté de la maison, la chercha sous le ciel jusqu'à ce que le toit pentu chavire entre ses paupières bridées par l'éblouissement. Le moment d'après, il tentait de distinguer le doux visage de Mme Soulié derrière le rideau de la cuisine. Il aurait en effet juré que sa mère s'y tenait à l'affût. Ce jour-là, pourtant, il ne devina rien, aucune présence. Aucun souffle ne venait animer le rideau dont l'effilochure tarabiscotée représentait de loin une espèce de membrane aveugle, aussi opaque, aussi terrible qu'un œil crevé ; cela se détachait à peine sur un méchant fond de meulière enveloppée de soleil. Alors il se dit que la fenêtre était trop éloignée de la butte sur laquelle il s'était hissé pour mieux voir. Il n'osa quitter le sentier, courir en sens inverse à travers la cour pour aller toquer au carreau.
Sous la peau des bras, les muscles s'étaient dilatés dans un mouvement formidable. Il leur jeta un rapide coup d'œil tandis qu'il détalait vers le poulailler. Ce faisant, il avait remarqué la lame qui étincelait à la ceinture, le long du pantalon bleu. On quittait soudain le sentier pour une piste étroite, presque molle sous les semelles. Le sol devenait brun, luisant. Gros lard, qui avait pressé le pas, haletait, hilare : "Coco ? Coco me reconnaît, hein ?" Et tour à tour la petite bouche cramoisie s'ouvrait grande sur une double rangée de dents jaunes, se fermait comme les bras retombaient contre un corps que l'étroitesse du goulet rendait plus immense et plus redoutable.
Jacquot trébucha sur la première marche d'un escalier en terre et se retrouva face au muret assailli par la broussaille. Là, l'air sentait l'écorce chaude, la baie sauvage, auquel se mêlait déjà le relent de la fiente. Mais on n'entendait pas encore le caquetage des poules. Jacquot résolut de garder son avance. Il longea le muret en baissant la tête pour éviter les orties qui avaient pris possession des vieilles pierres et se retourna à un certain moment en fronçant les sourcils. Comme Gros lard apparaissait au sommet de l'escalier en terre, il répéta dans un murmure :
- Monsieur, c'est pour la grosse poule rousse…
Il fit alors presque nuit après le jour puis, après la chaleur, presque froid à proximité du poulailler dont la rumeur, qui s'était enflée à travers un entrelacs de surgeons et de lianes, était maintenant distincte. On était loin du monde, ici. Le rebond des branches, alentour, rendait un son lugubre, des essaims de mouches voraces décrivaient d'amples cercles bourdonnants dans un rayon de soleil oblique. Jacquot se retourna, le cœur battant, et vit que Gros lard n'était pas loin. Gros lard semblait essoufflé par sa course. Les buissons dansaient autour de lui, grinçaient comme des rires de grand-mères tandis qu'armé de son couteau il fracassait les branches pour se frayer un passage jusqu'à lui.

*

3 heures un quart avaient retenti au clocher du village et le malaise de Mme Soulié, pendant ce temps, n'avait cessé de croître. "C'est mon fils, voyez-vous ? articulait la jeune femme en continuant de se frotter les mains sur son tablier. Elle avait calculé puis recalculé le nombre des années depuis la venue de l'enfant au monde : sept. Mais voilà que le charme de l'émotion avait fait long feu. Elle s'en voulait, tout à coup. Oui, certes, il n'était pas dangeureux. Mais qui eût affirmé qu'un jour Gros lard, dont tout le monde savait bien, au pays, que c'était une âme simple, ne viendrait pas à trancher la gorge du petit homme au lieu de tuer la poule du mercredi ? Mon Dieu ! C'était horrible ! Cet éternel sourire dont la laideur la frappait maintenant... Cet œil rond et clair qui s'ouvrait sur un abîme sans fond… Ce grand couteau dansant sans trêve le long d'une hanche trop basse, boursouflée… Depuis qu'il savait marcher, Mme Soulié, parce qu'elle-même n'avait jamais pu tout à fait s'empêcher de le craindre, expédiait son fils au-devant d'un aliéné hideux à qui saigner, égorger, massacrer procuraient un enchantement inexpugnable de tueur-né !… Comme elle avait honte, soudain.
Et, pourtant, elle n'avait pas bronché lorsque l'enfant avait regardé vers la maison au milieu du soleil ! Au contraire elle s'était écartée de la fenêtre en s'efforçant de ne pas faire de bruit : elle craignait d'être vue de l'extérieur ! Gros lard, surgi à son tour, en trombe, de derrière le massif de buissons, avait d'ailleurs tourné un instant la tête dans la même direction que Jacquot. A son tour il avait hésité une fraction de seconde et la jeune femme, que l'angoisse oppressait, s'était demandé aussitôt si ce laps de temps avait suffi pour que le benêt pût l'apercevoir malgré la distance. Eh ! Gros lard l'avait-il aperçue, depuis là-bas ? Aucun doute : il l'avait aperçue ! se dit-elle. Mais non, c'était absurde, évidemment ! se répondit-elle à elle-même. Absurde. Que craindre ? Après tout, le rideau, avec ses replis innombrables et ses pimpantes girandoles d'ancolies brodées, aurait dû la garantir contre l'accès de si niaises frayeurs. Mais à une telle pensée elle se crut près de défaillir. Elle n'avait pu se retenir d'imaginer le fou délaissant Jacquot et fonçant droit sur elle, la croupe embrasée par le feu de son grand couteau… Au lieu de quoi Gros lard, les bras ouverts devant lui, était déjà tout occupé à tenter de rattraper le petit…
Elle avait dénoué son tablier dont elle avait fait glisser prestement la bretelle par-dessus sa tête. Elle se dit qu'elle achèverait plus tard d'essuyer sa vaisselle puis de la ranger. Comme mue par un pressentiment, elle s'était retrouvée dans la brasillante fournaise, tout étourdie par le contraste avec la pénombre qu'elle avait quittée. Elle vacilla, à cause de ses jambes tremblantes. D'abord elle ne vit rien, elle ne sentit rien qu'une morsure atroce dans ses paupières. Puis elle se prit à courir au hasard, comme parmi des parois de draps chauds, chuchotants. Elle courait comme l'on court à trente ans, avec une surabondance de gestes et de coquetteries, relevant en vain ses boucles et cherchant un souffle qui se refusait à elle.
Comme précipitée hors d'elle-même par une force impérieuse, elle avait atteint l'étroit chemin griffu conduisant au poulailler. Elle l'avait suivi, essoufflée, avait gravi l'escalier en terre. Les cris des poules et les battements d'ailes composaient une rumeur qui lui parut alarmante dans le silence de l'après-midi. Elle avait ralenti le pas et, quelquefois, elle s'immobilisait en prêtant l'oreille, agitait les bras pour chasser les insectes. Des brindilles crissaient sous ses semelles de crêpe. Elle progressait maintenant à tâtons afin de ne pas éveiller l'attention. Parvenue au sommet de la piste, elle plongea dans un buisson. Elle se souvenait que celui-ci surplombait le poulailler, qui s'enfonçait dans un ravin. "Vite !" s'était encouragée Mme Soulié. Elle écarta les branches avec autant de prudence et de délicatesse que le lui permettait son essoufflement. Malgré cela elle s'y écorcha les mains et les joues et ne put réprimer un gémissement. Gros lard était en train de déposer son couteau en équilibre au bord d'un tonneau, et voilà qu'il s'accroupissait au-dessus de quelque chose qu'on ne voyait pas depuis le buisson.
- Coco ? Eh, Coco ? Il est malade, Coco ? Coco ne bouge plus ? Coco ne bouge plus ?
Il s'écoulait encore quelques secondes. L'homme répétait :
- Coco ne bouge plus ?
Une éternité avait passé.
Puis une plainte rauque déchira le silence au moment où Mme Soulié sortait la tête des branchages.
Un nuage d'insectes s'était formé entre les parois de l'enclos, au-dessous d'elle, une masse compacte et bleutée, vibrionnante et traversée de reflets changeants s'abattait sur le sol et des larmes se mettaient à tomber goutte à goutte entre les bottes de l'homme, se mêlant à une mare de sang étincelante où gisait le corps immobile d'un enfant.

*

Mme Soulié était partie alors d'un grand éclat de rire. Puis son rire s'était brisé net. Rouvrant les yeux, elle cligna des paupières dans la lumière qui filtrait à travers le rideau, insupportable, et son premier mouvement fut de tourner la tête en direction de l'horloge. L'horloge trottait à petits pas dans le silence de la cuisine. A peine plus de 3 heures un quart.
Comme dans son rêve.
"Je suis un monstre", finit-elle par murmurer. Mais, comme madame Soulié était une femme pratique, elle oublia naturellement son rêve.
Autour de l'horloge, la pénombre était demeurée aussi fraîche avec ses parfums d'aromates.
Elle avait sorti du four de la cuisinière le large plateau en inox ! Elle l'avait déposé au bord de la table, parmi des torchons tièdes. Ensuite, elle avait voulu bannir de son esprit la pensée de Gros lard, bien entendu.
Elle avait songé à la poule. A la pauvre poule rousse choisie cette semaine-là ! La plus dodue du poulailler, se dit-elle comme on se dit, près de mourir, que ce n'est peut-être pas si terrible, en somme, mourir enfin. Elle se remémora la nouvelle recette trouvée dans le magazine auquel elle s'était abonnée… Une sauce à base d'amandes et de menthe fraîche, laisser tomber une larme de cidre doux avant de régler la flamme… Quant au temps de la cuisson, juste assez bref pour que la chair de la poule se colore de bleu pâle… Il ne fallait surtout pas qu'elle se mette à brunir… Non, seule une légère coloration de la chair assurerait à la volaille une saveur particulière, tout à fait originale ! Du bleu pâle ! Elle se récita mentalement les phases successives de la préparation, les conseils teintés d'humour qui l'avaient fait pouffer seule, ce matin-là… Et se rappelant dans ce moment certaines phrases, certains jeux de mots, elle s'était forcée à pouffer de nouveau. C'est qu'elle ne regrettait pas de s'y être abonnée, à ce magazine ! Un excellent magazine ! Drôle, assurément, mais instructif, aussi, avec, outre ses recettes de cuisine inédites, son horoscope, et enrichi d'une rubrique médicale tenue par une sommité de la Faculté : ainsi le premier numéro qu'elle avait reçu se proposait-il de faire découvrir à ses lectrices les principales maladies mentales et leurs symptômes les plus répandus. Combien de fois, dans le vide creusé en elle par le lent passage des heures, avait-elle relu cette rubrique après avoir chaussé ses lunettes ?
Elle haletait. Voilà qu'elle n'avait pu se défendre, en évoquant le magazine, de repenser à son rêve… Au cadavre de l'enfant ! A son rire hystérique ! Ces battements désordonnés de son cœur, sous son corsage. Elle fixa une nouvelle fois le cadre de la fenêtre et en écarta le rideau de quelques centimètres. Elle crut reconnaître une silhouette, au loin, parmi les ronces carbonisées du fond de la cour. Alors elle n'y tint plus : le souffle bref, elle s'engouffra dans la tranchée obscure du couloir qu'elle suivit sans réfléchir jusqu'au seuil béant.
Le ciel était blême, aveuglant, où se formaient des nuages au-dessus de la ligne d'horizon.
Des taches de couleurs vives dansaient dans les yeux de Mme Soulié.
"C'est mon fils, voyez-vous ?" articula-t-elle distraitement d'une voix blanche puis elle s'interrompit, en proie à un vertige, elle n'osait plus trop croire à ce qu'elle voyait, à ce qu'elle se disait, elle avala sa salive. Elle haussa les épaules, grimaça un sourire. Sa salive avait soudain sur sa langue un goût acide. Elle ne reconnut pas sa voix.
Le petit homme, qui s'en revenait du poulailler, enveloppé d'un nuage de poussière ocre, déboulait au même instant sur le sentier en pente, se mettait de nouveau à courir au milieu d'un soleil chancelant. Mme Soulié fixa d'abord avec une attention chavirée les ronces d'où l'enfant venait de surgir de profil. La silhouette de celui-ci, hantée par son ombre furtive mêlée à la poussière, grandissait dans le champ de son regard, toujours de guingois, et avait déjà atteint la première pelouse que la jeune femme était encore immobile sur le seuil de la maison, à scruter éperdument les ronces brûlées de la cour.
Quand Jacquot fut devant elle, elle parut remarquer sa présence pour la première fois ; elle regarda son fils, elle reconnut ses yeux bleus, ses hautes joues un peu trop pleines où la fièvre avait fait monter un disque cramoisi, ses épaules effilées de fille qui saillaient sous l'étoffe bariolée de son maillot… Elle tentait de réveiller en elle le frémissement d'une émotion ancienne mais elle n'y parvenait pas.
Puis; l'après-midi s'était assombri d'un seul coup. Les nuages, de plus en plus nombreux, de plus en plus noirs, avaient déjà envahi le ciel. De grandes ombres rapides balayèrent les pelouses et le sentier.
L'enfant n'avait pas repris son souffle.
- Que caches-tu derrière ton dos, mon chéri ? avait enfin demandé la voix de Mme Soulié.
- Est-ce que tu te rends compte ? J'ai enfin réussi à faire ma farce, maman ! Tu veux venir le voir avec moi, Gros lard ? Tu veux ? Tu veux ?
Triomphant il s'esclaffait, il exhibait devant lui le grand couteau ensanglanté qu'il tendait vers la jeune femme en même temps que le vent naissant levait du côté du poulailler une nuée d'insectes aussi fous, aussi déments que les premières manifestations d'un orage d'été.


FIN
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