L'ombre Du « Plumivore »

par

JEAN-YVES DUCHEMIN

(Quelque part en Provence.)



Lorsque j’ai mis, pour la première fois de ma vie, les pieds dans le grenier de la maison de mes grands-parents, j'aurais mieux agi en me jetant à pieds joints du haut d'un immeuble de cinq étages. L'appel d'air m'aurait remis les idées en place. Ce fut la porte ouverte à tous les excès. A toutes les diableries. Je dois avouer que j'ai fait le maximum afin d'éviter d'y retourner par la suite. Mais, ma foi, j'étais bien trop content d'en être sorti pour me plaindre ! Ma mère, qui avait obtenu ma garde depuis son divorce, avait hérité de ce mas situé près de Ventabren. J'ai six ans et je m'entends très bien avec son nouveau mec. Lui est resté à Marseille. Il vient nous rejoindre tous les dimanches. Je suis né à Salon par le plus grand des hasards. On dit que je suis très grand pour mon âge, mais ceux qui affirment ça ne peuvent pas se douter que je suis un prématuré. J'ai quitté le ventre de maman au bout de sept mois et des broutilles ; je devais en avoir marre de mijoter dans ce bouillon prénatal. Mon géniteur, comme d'habitude très égoïste, était allé faire un concours de pétanque à Salon et avait réclamé la présence de sa femme. Vous devinez la suite : en pleine partie, je décidai de découvrir un terrain de boules à ma façon. Je suis venu au monde sous un pin, et les premiers sons que j'ai perçus ont été ceux produits par le chant des cigales, les cris de douleur de ma génitrice et l’acier que l’on frappe, frappe, frappe… Je dois reconnaître qu'auparavant je n'avais pas donné ma part aux chiens, ni ma langue aux chats : j'étais petit mais je meuglais comme un veau. Le concours avait été interrompu, ce qui avait sauvé papa car il n'allait pas tarder à baiser Fanny. Moi, j'embrassai la vie à pleine bouche. Il n'a jamais rejoué à la pétanque depuis et personne ne l'a plus revu. L'égoïsme et la honte font bon ménage parfois. Lorsque j'ouvris les yeux, je croisai le regard d'un homme qui me tenait dans ses bras : il venait de « libérer » maman en catastrophe. Même les gynécologues savent jouer aux boules ! Maman se remaria avec lui deux ans plus tard. Sans doute un concours de circonstances. Mon nouveau père m'aida à découvrir le soleil, tandis que l'autre quittait mon horizon définitivement. Mais là je m'égare, telle une caravane pénétrant dans le dédale de dunes - plutôt des bosses de dromadaires enlisés, oui, dont seuls les dos émergeraient du sable - d'un désert sans fin. Une plage réservée à des gens atteints de gigantisme. Un peu comme moi. Mais j'avais préféré les moutons de poussière du grenier aux vaisseaux bossus du Sahara.

Ce qui m'a le plus surpris au premier abord c'est la hauteur des murs. D'authentiques falaises. Si la maison avait été un iceberg, le grenier aurait certainement figuré la partie immergée. A condition bien sûr que le mas prenne l'eau et qu'il soit retourné, la cave en l'air. Tout un monde à l'envers. D'habitude on avertit toujours : « Attention à la tête en entrant, et aux toiles d'araignées ! ». Là, il était impossible de se cogner le crâne contre une poutre. Le plafond se trouvait à des années-lumière, et ces charmants arachnides avaient tissé leurs œuvres dans les nuages. J'ai bien failli employer une image différente : par exemple, « … leurs toiles dans les étoiles. ». Mon côté fabulateur sans doute. A moins d'être Gulliver, on ne courait aucun risque, et on économisait le port désagréable du casque lourd qui, au lieu de vous protéger, alourdit votre démarche et vous conforte un peu plus dans la crainte d'un plancher craquant sous vos pas, alors que le vide s'apprête à vous happer. Une véritable gueule de requin s'ouvrant, béante et ornée de dents tranchantes comme des harpons, au moment où vous atteignez la plage du salut. Vous êtes encore tout essoufflé, vous crachez, pataugez un peu en vous tenant les côtes, histoire de reprendre votre souffle, et… crac ! Deux mâchoires se referment sur vous, séparant votre tronc du reste du corps. Vous ne mourrez pas asphyxié, non. Vous aurez juste le temps d'apercevoir l'ombre qui vous a enveloppé… et ce ne sera pas celle d'un squale, ni d'une orque. C'est comme un nuage reflétant l'image d'un grand prédateur qui n'existe que dans votre esprit. Le néant est là, transformant votre sens de l'équilibre en vertige, silencieux tel un puits sans fond lorsque vous laissez tomber le seau ou jetez un caillou. Il ressortira de l'autre côté de la Terre, jaillissant à la manière d'un rocher volcanique craché par un geyser. Oui, ce n'est pas crédible autrement ! On avait donc omis de m'avertir, de me dire que la peur de la chute était carnassière. J'étais peut-être jugé trop jeune pour comprendre la portée du danger, ou le péril de l'inconscience. Une tare de l'enfance. A six ans, on ne pense pas qu'un grenier peut être habité par le Diable en personne ; à six ans, on ignore ce qu'est le Diable. Et pour cause, il n'a pas de forme précise, la silhouette connue est fausse. Les cornes, la queue en trident, la langue bifide, ça sort tout droit d'un dessin animé ; ça n'entre pas dans un mas inhabité depuis trois ans… J'avais l'âge de croire que seuls les châteaux sont hantés, et parfois même sentent le soufre.

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Lorsque je sortis enfin du grenier, je me retrouvai dans la peau d'un aventurier venant de s'extraire d'un canyon labyrinthique après des mois d'errance, avec pour unique moyen de se désaltérer sa propre transpiration. Des murs de granit remplaçaient ces haies de troènes géants - ou d'autres arbres encore plus fourbes - qui vous font tourner la tête et vous donnent le mal de mer, tant vous êtes pressé de sortir vivant du dédale aux pièges multiples. J'ai entrouvert la porte de la liberté, alors que tout un peuple de bêtes plus hideuses les unes que les autres m'observaient en douce. Elles m'avaient suivi dans l'ombre, sans que je puisse définir leurs contours, à quelle race elles appartenaient, demeurant dans l'incertitude au sujet de l'apparence monstrueuse que chaque membre de la meute revêtait. On ne me poursuivait pas, non ; on jugeait sans doute qu'il valait mieux m'accompagner pour constater que j'atteignais bien le bout du tunnel sans tricher. Que je ressortais bien de l'autre côté du puits. Pour cela, j'aurais traversé le magma sans même me brûler au premier degré, fusée humaine lancée sur la trajectoire du diamètre de la Terre. On m'escortait, en quelque sorte. J'entendais des grondements, des petits cris qui me donnaient à penser que des tigres féroces côtoyaient des singes inoffensifs. C'était là la plus optimiste des versions. Mais absolument rien ne prouvait que cette horde de présences incertaines appartînt bien au règne animal. Je préférai rester dans le flou le plus total. Le fait de leur tourner le dos me donna des forces supplémentaires afin de leur échapper plus rapidement ; la volonté que je n'aurais pas eue s'ils trottinaient devant mes yeux, velus, simiesques et claudiquants. Laids, repoussants. Ils me précéderaient et, de temps en temps, tourneraient leur face camuse vers moi en m'invitant d'un grognement à les suivre plus avant ; certains tentant de me remettre sur le droit chemin alors que je n'en avais pas dévié d'un pouce. D'autres, dans mon dos, me surveilleraient, m'interdisant une éventuelle retraite. Il y avait comme une odeur de soufre, qui s'estompa dès que j'eusse mis un pied au-delà de la porte du grenier. A peine en avais-je franchi le seuil que tout redevint silencieux dans le mas ; mais un lugubre et long ululement de chouette chassant par une nuit sans lune me glaça l'échine. Quelque chose pleurait mon départ. On me regrettait déjà… à moins que ces choses rampantes ne se lamentassent sur la fuite du repas que je représentais. Elles devaient être affamées depuis qu'elles moisissaient dans cette nuit perpétuelle, qui semblait s'échapper de leurs orbites et servir de paravent naturel à la lumière. Mais quel est donc l'être ou l'entité qui leur aurait donné l'ordre de me laisser partir malgré cette fringale tenaillant leur estomac creux. C'est l'odeur qui me donna la réponse. La plus folle des hypothèses me vint à l'esprit. Je venais de pactiser avec le Diable !

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La nuit qui me jeta dans les bras de ma majorité fut la plus pénible de ma vie. Il fallait payer cash le droit de passage à ses 18 ans, semblait-il. Un bien étrange péage, ma foi. Comme un clin d'œil ou un appel du pied, je m'endormis un peu avant minuit du sommeil du juste, et me réveillai dix minutes plus tard, abasourdi par la complexité du cauchemar que je venais d'affronter. Je me sentais écrasé tel un homme venant de se battre contre un calmar géant ou un boa, selon qu'il fût plongeur ou « aventurier de surface ». Une indicible angoisse me compressait, jouant du piano (ou du xylophone) sur ma cage thoracique ; chaque côte, chaque note frappée m'étouffait un peu plus. Le virtuose en question devait avoir des doigts de sorcière, secs et griffus. Peut-être étaient-ce des crabes qui, trottinant sur ma poitrine, cherchaient au moyen de leurs pinces ridicules (vraiment ?) le chemin de ma bouche pour… Pour m'investir. Oui, l'image que je gardai du songe fut celle-ci : j'étais allongé sur une plage immense, j'entendais le bruit des vagues et le staccato entêtant des pattes partant à l'assaut de la forteresse de mon corps. Ces drôles de bestioles, le plus souvent vues dans un autre contexte, avaient une dégaine en biais et des yeux globuleux, toujours en mouvement, qui me paraissaient d'habitude amusants… oui, mais pas cette fois. Une couronne de cocotiers ceignait l'atoll, se penchant sous l'effet d'un vent marin et amenant du large un air salin. Le temps d'écarter les paupières, de constater les dégâts, et ce n'était déjà plus une île déserte que je venais d'atteindre, mais un lieu plus aride encore, plus lumineux, une étendue illimitée de dunes bombées : sans doute le Sahara. Des animaux - oui, des dromadaires, oui ! - émettaient des sons bizarres en s'agitant derrière un anneau de palmiers abritant une oasis ; je devinais la présence de caravaniers à leur accent guttural. J'ouvris la bouche, pour appeler, pour signaler ma présence, mais à peine avais-je écarté les dents que les crustacés… investissaient ma gorge. On aurait dit qu'ils faisaient la queue à l'entrée d'un supermarché. J'écartai les draps et sortis de mon lit comme un noyé remontant à la surface après l'engloutissement. Mes yeux ne parvenaient pas à s'accoutumer à la lueur de la lampe de chevet que j'avais laissée allumée. Un livre, ouvert à la première page, gisait par terre, tel un oiseau mort. Drôle de somnifère, hein ? Le titre, écrit en caractères gothiques, m'agressa, m'éclaboussa à la manière d'un éclair par une nuit d'orage. LE REGNE DE L'ARAIGNEE. Tout me revenait en mémoire maintenant : ce titre ronflant plus le cauchemar signifiaient qu'il était temps, que l'heure du rendez-vous approchait, à grands pas - avec les empreintes de ses pieds fourchus et l'ombre de sa tête surmontée d'une paire de cornes. Une anomalie de la nature ; une bête victime d'une manipulation génétique ; un être difforme… Un bélier ? Un taureau ? Un mutant ? Non, sûrement pas ! L'odeur de soufre commençant à imprégner ma chambre m'indiquait clairement que je faisais fausse route. Je dois avouer que je ne me souvenais même pas d'avoir jamais acheté ce bouquin. Il était là, je devais en accepter le fait, point final. Il avait occasionné le mauvais rêve… mais comment, puisque visiblement je n'en avais pas entamé la lecture ! Lorsque je me penchai pour le ramasser, je fus pris d'un vertige qui m'entraîna dans une autre réalité. Ou plutôt, l'être entré dans ma chambre au moment où je le refermai, avait amené tout un monde nouveau avec lui. Il ouvrit une porte invisible dans mon cerveau en pleine effervescence onirique - plutôt en plein délire, oui -, et le courant d'air qui s'ensuivit verrouilla l'accès du conscient. Une sorte de sas, comme le passage à niveau de l'état de mineur à celui de majeur. Un palier.

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C'était mon premier rendez-vous avec l'ineffable, et j'étais condamné à en connaître d'autres. A chaque étape importante de ma vie d'homme, j'eus des comptes à rendre à cette chose immonde qui puait le bouc et laissait derrière elle des relents de soufre mêlés à ceux d'une bergerie abandonnée. Ma nuit de noces fut contrariée par son arrivée inopportune ; j'eus à employer des trésors d'imagination pour tromper ma femme par le verbe. « Un besoin urgent. Je reviens tout de suite, ma chérie… ». J'étais plus rouge que l'Enfer : la honte de mentir, bien sûr. Ma douce moitié ne me revit que le lendemain, à l'aube ; une semaine plus tard elle demandait le divorce, et l'obtenait. La garce ! Je décidai de demeurer célibataire jusqu'à la fin de mes jours - la fin des temps. J'économisai ainsi des rencontres avec LUI. Le « Cornu » était très possessif, ma foi. Un peu voyeur aussi. Par contre, je suis persuadé qu'à l'occasion de mon baptême, il m'aurait foutu la paix ; là je le comprends ! Mais bon, heureusement, il n'est arrivé dans ma vie que beaucoup plus tard ! Rétrospectivement, j'eusse moi-même préféré être ailleurs, afin d'éviter le supplice de la gou-goutte sur mon front de braillard. J'étais vraiment trop petit pour choisir ; je n'avais même pas droit à la parole. Quant à ma mort, je l'ai subie en direct, comme à la télévision, dans la peau d'un autre. J'étais déjà plus ou moins réincarné. Enfin non, pas encore. Mon ombre cherchait une proie, un support. Mon âme, conformément au pacte, habitait cette carpette impalpable qui vous suit partout comme si vous aviez constamment un détective à vos basques. Je ne voyais pas, je percevais, devinais le monde qui m'entourait ; aplati sur le sol telle une coulée de goudron brûlant, je n'étais qu'une dimension plane en quête de relief. Je me sentais barbouillé de noir, j'étais une tache fluctuante ; on était obligé de constater ma présence, car justement, il n'y avait aucun point vertical qui justifiât une ombre dans les parages. Même en me stabilisant au pied d'un arbre, on pouvait supposer qu'il y avait quelqu'un derrière celui-ci, en train de soulager sa vessie. Le soleil oblique expliquerait que mon support humain se confonde avec le tronc. Je sais bien que certaines personnes très observatrices s'apercevraient que l'ombre de l'arbre était également là, à deux pas. Il fallait éviter ces gens-là. Mais c'est hélas impossible ! Je possède le don de me mouvoir par ma propre volonté en rampant à la manière d'une silhouette décalquée sur le sol - une sorte de tatouage mobile évoluant sur la peau de la Terre. Je peux également me déplacer grâce à la pensée ; là je ressemble plutôt à un tapis volant. Des oiseaux s'en inquiètent parfois, et me couvrent de fiente de la tête aux pieds. Mais je ne décolle que de quelques mètres, pas plus.

Le contrat que j'ai signé avec LUI m'octroie le droit d'être immortel, à condition évidemment de trouver illico une enveloppe charnelle de remplacement. Comme un pêcheur sous-marin qui a égaré sa combinaison de plongée. J'étais tellement isolé dans ce mas de Provence que je dus me contenter de ce qui passait à ma portée. Je n'avais que 48 heures pour dénicher une panoplie du parfait ressuscité… sinon, non seulement je devais disparaître, mais également remonter le cours du temps afin d'empêcher mes parents de me concevoir. Le plus invraisemblable des voyages à rebours, puisque je devrais très certainement rencontrer mes grands-parents, qui seraient évidemment plus jeunes que moi. Sans parler de maman et de son mec, le gynécologue, arborant l'âge de mes propres enfants. J'ai perdu les premiers alors que je venais d'avoir six ans ; cependant il y avait de grandes chances pour qu'ils me reconnaissent, malgré ce poids des ans qui fait courber l'échine et transforme votre sourire d'enfant en grimace. L'intuition des personnes âgées, un sens démesuré de la famille… Quant aux seconds - surtout maman -, un instinct plus viscéral les mettrait dans un indescriptible embarras. Peut-être même que ma mère tomberait amoureuse de son fiston, trompant le type qui a remplacé mon vrai père avec le fruit de ses entrailles. Ainsi, ce serait une façon comme une autre d'y retourner. « Bon sang ne saurait mentir ! », dit-on. Pas besoin de transfusion pour constater l'appartenance de chaque membre à une seule et même famille : la mienne. On ferait dès lors l'économie d'une hémorragie pouvant s'avérer mortelle. A moins qu'il ne faille changer mon apparence, me déguiser, porter un masque. Me grimer. Non, ça il est hors de question que je le fasse ! C'était un contrat réellement absurde. Même dans les romans, cela ne se passe pas comme ça. Il faudra que je relise Faust, moi ! Mais c'est déjà trop tard. Néanmoins, je pressentais que cet individu cauchemardesque - plutôt grotesque, oui - était un imposteur, et qu'il se nommait en réalité complexe de culpabilité. La meilleure façon de dévoiler le subterfuge c'était de lui tendre un piège, en espérant toutefois qu'il ne fût point télépathe. J'ai dû certainement commettre une mauvaise action jadis, et paie l'addition maintenant. D'ailleurs, j'ai commencé à rembourser l'ardoise le jour de mon intrusion dans ce grenier digne d'un voyage au pays de l'horreur.

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Cette peur bleue de me retrouver en face de cet être hybride m'empêcha de profiter plus ardemment de la vie. Je sais bien que j'avais l'éternité pour me rattraper, mais 48 heures pour devenir immortel, surtout quand le terrain d'investigations est plutôt restreint, c'est court, très court. Comme si on isolait un grain de sable issu de cette plage sans frontières qu'est le désert. Je dois avouer que désormais les dromadaires me sont plus sympathiques que les crabes. J'aurais au moins appris ça ! Après mon décès, quelqu'un décida de vendre le mas aux enchères. Apparemment, c'était une mission impossible. L'isolement et le mauvais état de sa charpente auraient fait fuir le plus décidé des acheteurs, le plus commun des mortels. A peine avais-je rendu - vendu, oui - mon âme au Diable, qu'un individu étrangement bien renseigné se présenta sur les lieux. Mais je suis persuadé que pour une ombre, deux journées se calculent en semaines. Il y a tout un décalage horaire. Le temps a aussi peu de relief qu'une tache mobile se baladant au ras du sol et tentant de se faire discrète afin d'éviter une pluie (un bombardement ?) de cacas d'oiseaux. J'ai même dû me battre avec le sombre reflet d'un volatile immense qui m'avait provoqué ; je remportai la victoire grâce à mon sens stratégique. Je me faufilai en slalomant entre des arbres très rapprochés et frappai au bon moment. L'aigle piqua du bec et s'écrasa entre deux pins parasols, tandis que j'étais plaqué contre un tronc, comme une affiche collée sur un mur. J'avais lancé des pseudopodes meurtriers qui déconcertèrent l'ennemi ailé. Planqué en embuscade, j'étais invincible. J'étais une ombre pensante, oui ou non ? Il était heureux que les dimensions n'imitassent pas la durée, sinon j'aurais pu descendre un avion alors que je croyais avoir affaire à un moineau !

J'observai l'homme en douce. Un solitaire sans doute, un ermite peut-être… Le jour de son installation, je constatai qu'il amenait avec lui le strict minimum. Une malle, d'où il extraya un ordinateur ; deux valises contenant le nécessaire pour vivoter ; mais pas de meubles superflus, si ce n'est un bureau où poser son matériel électronique. Sans plus tarder, le lendemain de son arrivée il se mettait au travail. J'aurais dû m'en douter : c'était un gratte-papier, un fonctionnaire de la plume. Un narcissique qui était venu ici pour s'isoler et écrire dans la plus parfaite tranquillité ses mémoires ou un livre dans lequel le héros aurait son profil. Il était trop jeune pour avoir des souvenirs à rédiger, donc c'était un romancier. S'il était à la recherche du sensationnel, il allait être servi, « Le Plumivore » - c'est ainsi que je le surnommai ! Cela sonnait comme un nom d'oiseau : ça me plaisait assez, ma foi. Je n'étais pas rancunier et pardonnais volontiers à ces malappris ailés de s'oublier trop souvent sur moi. Mais lorsque j'endosserai l'armure de chair de cet inconnu, j'entrerai également dans le costume (le plumage ?) d'un créateur, d'un « Plumivore ». Ma première réincarnation se présentait plutôt bien. Il était facile pour moi de l'approcher sans produire le moindre bruit. D'abord investir les lieux, puis son ombre, ensuite son esprit. Dans ma vie précédente, j'étais un retraité de l'EDF, maintenant la retraite me servait à être seul face à ma création. Je crois bien que j'interdirai à quiconque de m'appeler « Le Plumivore ». Il pourrait lui en coûter. Si ce type a commencé un roman sans penser à la fin, j'allais devoir donner ma version des faits. C'est l'éditeur qui sera surpris ! J'ai ma petite idée sur la question. C'est lorsque j'eus l'occasion de lire par hasard le titre de ce bouquin qu'une chair de poule incontrôlable me parcourut en surface. On aurait dit le piétinement cadencé d'une multitude de crabes... ou d'araignées. Une ombre pouvait donc ressentir ça ! Ecrit en lettres gothiques sur la page initiale du tapuscrit, il éveilla en moi une vieille terreur enfantine, me faisant frémir comme un puceau : LE REGNE DE L'ARAIGNEE. C'est désormais à moi qu'incombe la mission d'imaginer le reste. J'avais l'impression d'avoir vécu deux ou trois semaines en ne m'exprimant que par reptation, mais si j'en juge par la clause du contrat, je n'avais pas dépassé les 48 heures imparties. Personne ne m'avait envoyé dans le passé de ma famille, pour empêcher mes parents de me concevoir : alors, merci mon Dieu !

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J'ai dû batailler ferme pour prendre possession de l'ombre du « Plumivore ». Cette traîne de jeune mariée prématurément en deuil affichait une consistance de béton armé ; mais, après l'avoir combattue vaillamment, j'en fis de la charpie. De la moquette lacérée, une guenille de clochard. Une loque humaine ! L'homme bâillait aux corneilles, nonchalamment allongé sur un transat usagé datant de la seconde guerre mondiale, et j'en ai profité pour investir cette « tache humanoïde » qu'il trimbalait partout avec lui sans s'en rendre vraiment compte, à la manière d'une seconde peau. Un mauvais sort qui ne vous quitte pas, tandis que vous n'êtes pas assez superstitieux pour juger du mécanisme négatif dans lequel vous semblez vous complaire. Bien sûr, car ça n'arrive qu'aux autres, n'est-ce pas ? Des lambeaux d'ombre pour commencer, puis des confettis, ensuite de la poussière de néant. La voie était libre. Je devais maintenant forcer le coffre de son esprit, ou trouver pacifiquement la clef de sa cervelle. Je la sentais bien pleine, cette bougresse de caboche ! Tel un œuf. Il me fallait la vider avant de la remplir à nouveau, comme on fait toujours avec un verre de vin quand on est alcoolique. Mais lorsque je fus bien installé dans mes nouvelles pénates, je déchantai très vite. Il y eut un court-circuit. Je fus projeté dans le passé sans ménagement, et me retrouvai à l'âge de 18 ans - l'orée de ma majorité -, juste au moment de mon premier contact avec le « Cornu ». Forcément, puisque le livre qu'il était en train d'écrire fut en ma possession cinquante ans plus tôt, alors qu'il était terminé, imprimé, vendu, et me tendait les bras, ouvert à la première page, au pied de ma table de chevet. Et me voilà réintégrant, à peine installé ailleurs, non seulement mon corps, mais également ma jeunesse ! Il n'était pas difficile de constater que ça craquait moins aux entournures ; l'arthrite m'avait fui comme la peste, les jointures étaient souples, bien huilées. Je me trouvai dans la cour, le soleil flambait tout là-haut telle une grosse boule de feu, et les cigales s'en donnaient à cœur joie. Je regardai autour de moi : personne. J'avais un léger voile devant les yeux. Ce n'était pas la chaleur, ni la fatigue... peut-être, ma foi, cet étrange voyage dans le passé. Dans mon passé. Je pris la direction de la bibliothèque, dans l'espoir d'y dénicher le livre que j'étais venu chercher. Non, pas chercher, juste voir. Un si grand trajet pour si peu ? Ce fut ma première erreur, sans doute due au décalage temporel. Quelqu'un s'y trouvait déjà, et cette personne me tournait le dos. La silhouette était svelte, juvénile. Des bûches crépitaient dans l'âtre, achevant de se consumer et semant des ombres mouvantes sur les murs, comme des dessins au fusain. Le voile qui obscurcissait ma vue se changea en courant d'air puis disparut. Chaque fois que je cillais, le titre du roman dansait sous mes paupières. Cela ressemblait à une vision, mais je sentis tout de suite que mon imagination travaillait à plein régime. J'étais venu pour le bouquin et il se matérialisait devant moi car, bien sûr, je ne pouvais l'atteindre à cause d'une présence indésirable. Sur le mur, deux plages sombres s'écartèrent comme au ralenti, et le titre apparut, chaque lettre auréolée de fumée. J'ébauchai un geste de recul et fit du bruit lorsque mes pieds grincèrent en glissant sur le parquet fraîchement ciré. L'individu, qui se tenait immobile devant un fauteuil et semblait contempler un point fixe droit devant lui, se retourna brusquement, sans aucune animosité. Mon premier réflexe fut de mettre ma main devant ma bouche, imitant un enfant surpris en flagrant délit d'intrusion. Le second consistait à étouffer le petit cri qui montait dans ma gorge ; je ne réussis qu'à déglutir. Mon Dieu, ce mec me ressemblait insolemment ! Et pour cause : c'était moi ! Je n'avais pas de frère jumeau que je sache... « C'est ça que tu veux ! », asséna-t-il à brûle-pourpoint, en me faisant signe de le rejoindre d'une main, et me montrant un livre posé sur un guéridon de l'autre. Je balbutiai : « Mais qui êtes-vous ? ». Un rire machiavélique, démoniaque, pénible pour des oreilles sensibles, résonna à la manière d'un gong dans la pièce surchauffée. Une voix caverneuse, où se mêlaient le vice et l'espièglerie, fit suite au ricanement : « C'est l'auteur, cher Maître ! ». Il me semblait bien connaître cette intonation, ce timbre. Mais je ne sus coller une étiquette sur ces bribes de mots. C'était le « Cornu » évidemment, cependant il avait troqué son ton habituel, sec et nerveux, contre une couleur vocale plus sardonique, plus solennelle, et surtout sonnant tels des souvenirs. Mon double avait disparu, comme par enchantement. Le bouquin et le guéridon aussi. Il n'y avait pas de feu chantant dans la cheminée. Mais, contrairement à ce qui se passerait dans un roman ou un film d'épouvante, le souffle de l'Enfer n'avait pas « décoiffé » la tignasse ardente des flammes de l'âtre. En levant la tête je vis une immense toile d'araignée qui s'agitait mollement au gré d'un courant d'air comme un rideau léger. J'étais dans le grenier... et je n'y étais pas seul. Planait une odeur de forge, de four. Une ombre gigantesque me recouvrit. Une chauve-souris venait de passer devant le grand miroir où se reflétait la nuit. Une nuit si claire comparée au néant ! Et cette voix, que je reconnaissais maintenant... Celle de mon géniteur : mon premier père, le vrai. Le pétanqueur. Quelqu'un brisa la glace. Non, pas avec des boules !

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L'ombre vêtue d'un suaire attend son heure, errant dans les couloirs d'un monde sans issue. Une jungle inextricable tricotée au cœur d'un domaine interdit. Elle aurait dû semer des cailloux...

Le soleil venait à peine de se montrer dans le ciel ; à l'horizon, son feu se répandait mollement mais sûrement. La nuit devint grise puis s'évanouit complètement, avalée par le petit matin. Dès que j'ouvris les yeux, l'aube me parut fade ; par la fenêtre ouverte entraient les premiers bruits d'un jour d'été semblable aux autres. J'avais encore fait ce rêve qui me hantait depuis déjà trop longtemps, comme un fantôme s'échappant d'un labyrinthe dans lequel il a séjourné, telle une mise en quarantaine, avant d'intégrer la demeure enfin libérée par les vivants. En vérité, le plus stupide des songes. Il faut reconnaître que j'ai toujours été insomniaque, et maintenant que mon traitement arrive à son terme, je me retrouve dans la situation d'un individu fréquentant une position inhabituelle et paradoxalement inconfortable : celle du gisant. Ah, ce rêve obsédant... et, comme tous les rêves - paraît-il -, bête ! On prétend que pour avoir une vie équilibrée il faut passer des nuits instables, agitées, peuplées de chimères et de fantasmes. Mon médecin était très fier d'avoir guéri mon insomnie. Il se trompait lourdement. « Mon cher ami, j'ai passé de la peinture noire sur vos nuits blanches. Vous allez enfin retrouver une vie normale ! », m'a-t-il affirmé un jour, en me tapant sur l'épaule. Il avait pris l'air supérieur et condescendant de quelqu'un que je jugeais un peu trop féru de sa personne. J'ai eu la désagréable impression qu'un vampire m'agrippait à la base du cou pour mieux me... C'était sans doute la première fois qu'un docteur se fourvoyait à ce point ; on aurait dit un avocat persuadant son client qu'il n'est pas coupable, alors qu'il avait été prévu de plaider la légitime défense. Le spectre survole la pelouse de l'immense jardin, se retourne, jette un dernier regard ténébreux vers la sortie du canyon où il est resté si longtemps prisonnier à cause d'un sortilège, ensuite traverse un mur. Le premier qui se présente sur son chemin d'errance. Il est désormais chez lui.

L'ombre a rejoint le pays des ombres.

Je n'ai jamais aimé dormir ; on a la sensation d'être mort, et surtout de perdre un temps monstre. C'est comme si on effaçait une semaine par mois sur un calendrier. J'ai commencé par arrêter le café - j'en buvais quotidiennement six ou sept tasses -, après j'ai réduit progressivement ma consommation de somnifères, jusqu'à parvenir au point zéro. Du sport dans la journée, repas léger le soir, douche tiède, bol de lait chaud s'il le fallait, un peu de lecture, et voilà les paupières qui deviennent lourdes telles des enclumes, ou des remords. Le dodo vous hèle de sa voix tonitruante et lointaine. La médecine n'a aucun respect pour les gens préférant fixer le plafond dans l'espoir d'y voir s'ébattre des créatures de... rêve. Ou de cauchemar. En trompe-l'œil, bien sûr. Plutôt des ombres chinoises aux formes suggestives sorties tout droit d'un cerveau d'adolescent. Le seul problème c'est que mon adolescence a pris la fuite depuis une éternité, petit animal craintif qui ne rapporte jamais ce qu'on lui envoie chercher. Le saligaud !

Et voilà que sous le fallacieux prétexte d'une huitaine d'heures de sommeil, j'ai soi-disant retrouvé une vie normale. Ben voyons ! L'aube me paraissait de plus en plus grise au réveil. Le plomb avait déshabillé mes paupières pour habiller le ciel d'une panoplie de souris ou d'éléphant ; en tout cas, dans ces tons-là. Sans parler de ce songe qui fascinait le gisant que j'étais devenu, au point de lui hérisser les poils. Ce qui me différenciait d'un macchabée, n'est-ce pas ? A peine la lune s'était-elle échappée de sa caverne l'isolant du feu solaire, qu'un ciel de ténèbres, çà et là piqueté d'étoiles paresseuses, venait faire écran devant mes yeux clos. Quant à mon esprit, lui, il vagabondait sur une mer où s'ébrouaient des armadas de chimères. J'eusse préféré voir nager des sirènes, mais pour cela je crois bien qu'il faudrait une drogue spéciale à laquelle il m'était interdit de penser. Je me retrouvais pagayant sur un radeau de fortune - sans doute à la suite d'un naufrage -, et des ombres suspectes m'encerclaient ; encore heureux qu'elles n'aient pas de nageoires caudales. Mais rêver de requins peut sembler normal et tangible, non ? C'est le lot de tout le monde, pas le mien. Des plages sombres s'attaquaient à mon frêle esquif, le contournant comme si elles avaient une intelligence propre. Elles semblaient organisées. Tout d'un coup une vague plus virulente que ses congénères les poussait à me recouvrir, tel un linceul où cohabiteraient les idées noires et le goudron. J'étais agressé par des mauvaises pensées qui avaient pris l'aspect morbide de méduses opaques issues du néant. Des idées de goudron, donc. Je les entendais vociférer : « A l'abordage ! ». Et à chaque fois, au moment d'être enseveli sous cet assaut de chimères endeuillées, je me réveillais transpirant, dans l'espoir de ne pas me rendormir. Alors, docteur, ne vaut-il pas mieux être insomniaque et découvrir ces monstres dans un bon livre d'épouvante qui vous tient en haleine toute la nuit, au risque de se lever à l'aube, des cernes de la couleur du ciel sous les yeux et l'humeur belliqueuse, hein ? Ce cauchemar récurrent m'a poussé à me remettre à boire du café en abondance, à manger comme quatre le soir avant de m'allonger sur mon lit de solitude, à siroter de l'alcool même. Hélas, malgré ces incartades, je m’endormais tout de même et rejoignais illico mon radeau d’infortune, au milieu de cet océan d’encre où s’agitaient des spectres et des monstres immatériels. Je crois bien que c’était devenu une sorte d’accoutumance, une obsession, une drogue. Ces êtres chimériques, rassemblés en meute compacte et m’encerclant, m’étaient si familiers désormais que je les retrouvais presque avec un plaisir malsain – un malin plaisir, oui – puisque, de toute façon, j’en ressortais indemne.

Le royaume des ombres m’ouvrait ses bras tentaculaires. A moins que ce ne fussent ceux de Morphée…

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Lorsque ma mère mourut d'une insolation, j'héritais tout naturellement du mas. Son gynécologue de mec était en prison : il avait fourré son nez là où il n'y avait rien à respirer. Dans une sombre affaire d'avortement et d'insémination artificielle. Je suis allé le voir plusieurs fois aux Baumettes. Il était dans un état pitoyable. Il se morfondait ; la dernière fois que je lui ai rendu visite je l'ai trouvé à la limite de la folie douce. Il passait son temps à faire chauffer des bassines d'eau ; dans sa cellule ça sentait le plastique brûlé ; ça puait. On lui avait réservé un traitement de faveur. Les gardiens étaient entrés dans son jeu, et semblaient attendre son transfert dans une clinique psychiatrique avec un sourire narquois au coin des lèvres. Deux fois par semaine j'amène des fleurs sur la tombe de maman. Des œillets, sa fleur préférée depuis qu'elle avait vu JEAN DE FLORETTE à la télé. Elle m'avait fait jurer d'appeler ma fille Manon si, bien sûr, je devais me marier un jour. Je lui ai répondu que j'y songerai en temps utile. Je n'osais pas lui avouer que le mariage n'était pas ma tasse de thé : j'étais bien trop occupé à créer des personnages, pour m'intéresser à ceux qui sortent de la virtualité. Je n'étais pas égoïste, ni misanthrope, non, tout juste surchargé de travail. Il y a quelque chose d'incompatible entre les sentiments et mon boulot. Depuis mon premier roman LE REGNE DE L'ARAIGNEE, qui commence à faire date maintenant - je me trouvais à l'orée de ma majorité (18 ans et des poussières) -, je casse la baraque. L'OISELEUR DE RICHETERRE, une nouvelle que j'ai écrite alors que je venais à peine de m'acheter un ordinateur, a reçu le Prix « Spécial Chimères ». Mon éditeur est aux anges. Maintenant que je suis seul, je vais pouvoir me consacrer uniquement à ma création. Ma mère ne me gênait pas le moins du monde, mais allez expliquer à vos proches que mettre en chantier un roman nécessite un besoin de tranquillité qui vous pousse à faire abstraction de votre entourage. Ils ne comprendraient pas. Je me confinais dans la solitude, je m'y trouvais à l'aise. Il arrivait que maman me parlât sans que je l'entende vraiment ; j'étais bien trop pris par l'histoire abracadabrante que je mettais en forme sur l'écran de mon ordinateur. Désormais, isolé dans ce mas de Provence, je revêtais la peau d'un ermite scribouillard. J'endossais la défroque du « Plumivore ». Lorsque les Editions de La Cigale m'ont accueilli après que je leur eusse envoyé mon premier tapuscrit, ils m'ont demandé de dénicher un pseudonyme. Mon nom était trop connu et avait déjà servi. J'aimais les oiseaux, je leur ai proposé « Le Plumivore » : ils ont accepté. J'ai bien aimé le sourire qui se dessina sur le tendre visage de Myriam Billetdoux, ma Chef de Collection - je l'avais baptisée « La Cheftaine », et elle s'en amusait. C'était un double coup de foudre. Je crois bien qu'on a failli se fiancer. Mais je l'ai avertie : « Si on vit ensemble, en te consacrant trop de temps, je risque de délaisser mon travail ! ». Elle avait fait un peu la gueule au début, puis s'était ralliée à mes principes. Elle aimait ma façon d'écrire, était orgueilleuse. Elle ne désirait pas que je me sacrifie pour elle. J'étais son poulain, je ne deviendrai pas son étalon. Elle a épousé un autre écrivain, spécialisé dans les romans à l'eau de rose. Elle ne voulait pas que ça sorte de la famille, semblait-il. Elle était obsédée par les fonctionnaires de la plume ; moi, je l'étais uniquement par la plume. Elle m'a quand même gardé sous la main. On ne sait jamais. Elle était très professionnelle, ma foi.

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Depuis que le médecin a guéri mon insomnie, je ne travaille que la journée. La nuit, pendant que je rêve à tout ce qui pourrait sortir de ma tête pour s'aligner sur le papier, je ne perçois plus le piétinement incessant de mon vrai père, cloîtré tout là-haut dans le grenier. S'il n'avait pas si peur du soleil - il est si pâle qu'on dirait un albinos -, je lui présenterais bien volontiers mon docteur. Papa ne dort jamais. Il est âgé. Peuchère ! Le grenier est trop grand pour lui. Mais quand on est mort il est interdit de se montrer au grand jour, n'est-ce pas ? Mon complexe de culpabilité c'était lui. Quand j'ai appris qu'il était encore vivant, qu'il se cachait sous le toit pour n'embêter personne – il espionnait, oui –, j’ai lâché du lest. Le complexe de culpabilité a plongé dans le vide de tout son poids d'amertume. Et la paranoïa qui l'a accompagné pendant si longtemps a chuté avec lui. Sans doute attachés ensemble, reliés par les mêmes menottes. J'ignore totalement ce que je serais devenu aujourd'hui si j'avais perdu tous les éléments de ma famille. Le « Cornu » est dans le grenier, et cette odeur de soufre a disparu ; dès lors qu'il s'est arrêté de fumer, cet arôme entêtant ne pouvait provenir que de ses fabrications maison. Son passe-temps favori consistait à façonner des monstres avec des allumettes. Aujourd'hui il tremble trop, comme un alcoolique en manque. J'étais très impressionné par ce qu'il créait à la manière d'une sorte de Frankenstein de pacotille. Dans un fouillis invraisemblable se côtoyaient des dieux grecs, des statues de déesses romaines, des harpies, des dinosaures, des grosses bê-bêtes de dessins animés ou de films d'épouvante comme King Kong et Godzilla... Mais le plus impressionnant de tous les sujets « modelés » par les dix doigts musclés de mon seigneur de père, c'était un diable. Il était si criant de vérité qu'on avait l'impression de voir son ombre géante projetée sur les murs s'animer toute seule. Il avait cependant un défaut : ses cornes ressemblaient plus aux antennes d'un insecte quelconque qu'au Maître des Enfers. Il avait le corps d'un bélier, ou d'un bouc, mais arborait la tête d'une mante religieuse (?). C'est ainsi que j'étais obligé d'acheter à mon père une quantité hallucinante de boîtes d'allumettes. On me regardait de travers dans les bars tabacs où je me fournissais. Il m'arrivait de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres afin d'obtenir le précieux matériau. Telle une abeille je butinais les villages du coin, toujours en alerte, m'attendant à ce qu'on me demande à quoi servait cet attirail de pyromane. Un stock de petits feux follets en bâtonnets, en bûchettes. Mais non, je ne suis pas un terroriste !

Maintenant que je dors normalement, le Diable et ses rendez-vous ont déserté mon train de vie, comme des voyageurs pressés de quitter les quais d'une gare. C'est le bon côté de la chose, oui. Papa ne m'a jamais reproché d'avoir si vite accepté l'amant de ma mère. D'avoir accueilli à bras ouverts son remplaçant. Il est miséricordieux ; je ne lui connaissais pas cette qualité. Lorsqu'il traverse des moments de stress intense, il jette une boule de pétanque sur le plancher vermoulu ; je lève les yeux, inquiet, puis monte le voir. C'est le signal. Un jour, si ça continue, je vais me prendre le plafond sur la tête. J'espère que c'est du bon bois solide, que les termites l'ont fui comme la lèpre. Quand je lui ai raconté tout ce que j'ai imaginé à cause de lui, il m'a dit que je ferais mieux de transformer mes terreurs abstraites en romans ; que ça me rapporterait beaucoup d'argent. C'est ce que j'ai fait : il a toujours été de bon conseil au niveau du portefeuille. Si on n'avait jamais traité mon insomnie je demeurerais encore possédé par toutes ces visions débiles, qui m'ont désormais rendu célèbre puisque mes lecteurs (et mes lectrices) ne peuvent pas se douter que j'ai réellement vécu toutes ces saletés imagées. Et oui, tout ce que j'ai écrit récemment m'a été soufflé par mon père ! Après tout, dorénavant c'est lui l'insomniaque, non ? J'ai dû changer de Collection car j'ai changé de style. Comme un serpent venimeux se métamorphosant en orvet ou en couleuvre innocente. C'est qu'il fantasme en bleu ciel et rose bonbon, mon vieux papounet ! Moi, par contre, c'était plutôt du rouge sang, des taches écarlates à gogo... sur les tapisseries et les moquettes. Avec des cris en fond sonore. Pas forcément du gore, mais presque. Je vais bientôt détrôner le mari de mon ancienne maîtresse sur son propre terrain. Il a marché sur mes plates-bandes sentimentales, je piétine les siennes à ma façon. Mon ancien lectorat a été très déçu ; le nouveau, agréablement surpris. Les lettres d'insultes s'entassaient à côté des lettres d'amour. En deux tas bien distincts, elles s'amoncelaient sur mon bureau comme une paire d'immeubles mitoyens en construction. Hier, j'ai reçu un coup de téléphone : c'était Myriam Billetdoux, elle désirait me rencontrer au plus vite. Officiellement, cela concernait mon nouveau roman : LES ŒILLETS DE MISS LOVE. Officieusement, elle aurait un coup de revenez-y que cela ne m'étonnerait pas le moins du monde. Pourvu qu'elle ne se prît point pour MISS LOVE ! Elle se fourvoierait sur un chemin détourné de l'espérance.

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Je me balançais mollement sur mon rocking-chair acheté à un brocanteur de Salon - le transat de mon père trônait dans un coin du grenier, couvert de toiles d'araignée. Il émettait un son bizarre qui me berçait, tandis que mon esprit voguait sur un océan imaginaire peuplé de sirènes à la voix ensorceleuse appelant à l'aide des héros de passage. Sur des mers lointaines où des pirates borgnes terrorisent après les avoir enlevées des princesses en dentelle en quête de sauveurs zélés bottés de cuir et chevauchant des dauphins inépuisables. Je m'écœurais moi-même, me dégoûtais. Jouer ainsi avec la crédulité et la naïveté de tout un lectorat me donnait la nausée. Mais mon médecin a décidé qu'il fallait dormir, alors... alors j'obéis à la nature. La nature nous dicte de dormir ; dont acte, sinon attention aux contrecoups ! Avant, j'aimais bien ce que j'écrivais ; il n'y avait rien de narcissique dans cette réaction, non, juste un peu de plaisir - lié au pouvoir de... - à créer des univers glauques où je m'enlisais avec une jubilation masochiste. Je me demande même si, à l'époque, je ne prenais pas plus mon pied à me faire peur qu'à effrayer les autres. La plupart du temps, ceux qui lisent ce genre de bouquins ne sont pas capables de créer des atmosphères troubles. Il est bien plus aisé de conter des histoires à l'eau de rose sur du papier ; tout le monde est capable de fantasmer de la sorte. Qui n'a jamais tenu un journal intime tout dégoulinant de bons sentiments ? Mais imaginer des combats de démons ou de sorcières, des meurtres à la pelle, des cimetières où reposent des vengeurs vêtus de haillons, ce n'est pas donné au premier venu. J'avais été un écrivain à l'eau de rose pourpre : je m'étais complu à me définir ainsi. Ce n'était qu'une question de couleur. Enfin, en apparence, car combien de fois ai-je été tenté de faire trucider la donzelle par le damoiseau. J'aurais sans doute été taxé de misogynie. Faussement accusé. Comme c'est souvent le cas dans ce métier ingrat. Qui oserait faire un procès d'intention au « Plumivore », hein, qui ?

Je somnolais entre deux eaux, en compagnie d'une sirène et d'un triton, quand on m'éjecta soudain de mes ébats aquatiques. Le bruit d'un moteur : une vieille 2 CV. Elle toussait comme une malade tuberculeuse. Myriam Billetdoux se gara n'importe où et descendit de voiture. J'ouvris un œil, puis l'autre. Le premier nonchalamment, le second avec plus de vivacité. Chaque geste esquissé par cette femme semblait calculé ; elle agissait au ralenti. On aurait dit qu'elle se savait photographiée en douce, prenant des postures alanguies afin d'aguicher le mec qui jouait les voyeurs, un Polaroïd à la main et fixant sur la pellicule des mouvements plus maniérés que véritablement obscènes. Elle portait un décolleté assez provocant et une minijupe plus courte que la pensée d'un idiot de village. Elle était rousse, savait que s'habiller en vert soulignerait sa silhouette, la valorisant au maximum, et jouait de son charme tel un virtuose. Mes paupières papillotèrent, et ce que je vis me plut énormément. J'ai toujours eu un faible pour les femmes aux cheveux de braise. Je profitai du panorama avec un plaisir gourmand. Un sourire qui en disait long sur ses intentions illuminait son visage tout taché de rousseur. Elle arborait un grain de beauté sur la joue gauche, à la manière d'une mouche au temps des rois. « Mais qui lui a collé ce confetti sur la figure ? Ce n'est pas Myriam qu'elle aurait dû s'appeler, c'est Marie-Antoinette ! », pensai-je en ébauchant un rictus amusé. Elle s'en aperçut et me demanda si j'étais content de la voir. Elle avait proféré quelques mots optimistes précipités, comme si elle était certaine de son fait. Je n'ai pas eu le temps de lui répondre. Un crissement de pneus malmenés nous fit sursauter. Une BMW venait d'entrer dans la cour du mas, roulant délibérément sur mes chers œillets, épargnant curieusement les massifs de roses pourpres. Le véhicule à peine stoppé, l'homme qui était au volant s'en extirpa, claquant la portière à la volée. Il était habillé bizarrement, tel un touriste. Je le reconnus tout de suite. C'était le mari de " La Cheftaine ". L'écrivain raté, le créateur de fantasmes réservés aux puceaux boutonneux. Il devait faire un report d'affection, le fonctionnaire de la plume, car la peau de sa figure crispée ressemblait plus à une fraise qu'à une pêche ! Il était un peu tard pour afficher autant d'acné, non ? J'eus à peine le temps d'ouvrir la bouche pour esquisser un avertissement à l'endroit de Myriam, qu'il dégainait une arme ; je me disais bien que cette bosse au niveau de la poche droite de son bermuda fleurie... J'ai toujours été très observateur. Le premier coup partit ; la jeune femme s'effondra, une tache rouge imbibant son chemisier au niveau du cœur, comme s'il s'était agi d'un buvard. Mais il est fou ce type ! Je pris mes jambes à mon cou et m'enfuis en direction de la cuisine du mas, toujours sous la menace d'une balle à tête chercheuse. Trois autres coups de feu retentirent, me ratant ; je courais en zigzag. J'avais appris ça en faisant mon service militaire. Maintenant, des pas foulaient l'allée de gravier ; au moment de pénétrer chez moi, j'entendis une quatrième détonation et une odeur de poudre envahit mes narines. Le projectile était passé bien près de ma nuque. Je traversai la cuisine, ouvris plusieurs battants puis m'engouffrai dans l'escalier qui menait à l'étage. L'homme jaloux me talonnait de près ; il venait de claquer la porte du couloir donnant sur toutes les pièces de la maison. Il leva la tête, j'étais déjà au premier. La tête de mon père apparut par l'entrebâillement de l'entrée du grenier, il fit descendre l'échelle, je m'agrippai aux barreaux. Une nouvelle balle me frôla, j'imaginai son museau destructeur forant son chemin dans mes entrailles. Non, ce n'était pas vraiment le moment de fantasmer sur une scène de mon prochain roman d'épouvante. Car, en une fraction de seconde, je décidai de me remettre à ce style d'écriture si je réchappais au massacre. Ecrire des romans à l'eau de rose n'adoucissait pas les mœurs, non, ça semblait plutôt les exacerber, les exciter. A tous les coups, Myriam venait de le plaquer et s'était précipitée ici afin de m'annoncer qu'elle m'aimait à un point tel qu'elle avait décidé de prendre du recul, m'acceptant désormais comme que je suis. Aimant mais solitaire. Dans la précipitation, la pagaille générale, mon père eut la présence d'esprit de me souffler à l'oreille : « Laisse-le monter derrière toi, le grenier est grand, j'ai mon plan ! Allez, viens... ». J'allais récupérer l'escalier escamotable ; je me ravisai aussitôt. L'autre n'avait pas entendu ; il était en train de grimper les barreaux, tandis que mon père m'attirait à part. Une immense toile d'araignée nous enveloppa. On s'en dégagea sans tarder.

?

Mon vieux papounet avait sa petite idée derrière la tête. Je ne lui soupçonnais pas tant de malice. Il alluma quelques bougies. « Mais papa, qu'est-ce que tu fous ? », m'écriai-je. L'homme venait de pénétrer dans le grenier, il était essoufflé comme une antique locomotive. Une ombre colossale dessina sur les murs des contours diaboliques. Le « Cornu » était de retour. Il y avait une odeur de soufre dans l'air. Les allumettes évidemment. Mon géniteur avait d'abord voulu faire peur à l'intrus ; maintenant j'entendais les allumettes assemblées en une meute de bêtes monstrueuses s'allumant les unes après les autres, telle une réaction en chaîne. Des dominos, ou des cartes, que l'on fait basculer à tour de rôle. Une mèche s'éteint, la suivante prend le relais. L'homme hurla ; c'était plus un ululement d'effroi qu'un cri de rage. Ah, il avait de l'allure le « Cornu », tout auréolé de flammes noires et se tortillant sur les murs du grenier ! En plusieurs exemplaires, ça produisait un sacré effet. Une horde de démons dupliqués. Le feu commençait à prendre vraiment. Par un savant mouvement tournant nous réussîmes à prendre la fuite. Mon père se fit une entorse en sautant sur le palier de l'avant-dernier barreau, sans doute pressé d'en finir. Heureusement, j'avais conservé mon intégrité physique ; mais il me fallait agir très vite afin de fuir ces lieux dignes de l'Enfer. On perçut un craquement subit ; le « scribouillard du cœur » venait de marcher à l'endroit précis du plancher où mon père s'ingéniait à jeter ses boules de pétanque pour me signaler qu'il avait besoin de me voir, de me causer. Ce fut la débâcle. Il y avait une ambiance de bataille. La fumée nous étouffait, on suffoquait. Je soutenais mon père ; il me restait des forces inespérées. Il mangeait peu mais conservait un poids fort honorable. L'énergie du désespoir, l'instinct de conservation. Nous parvînmes enfin dans la cuisine, sortîmes dans la cour. Le mas brûlait. Et avec lui mon agresseur et les figurines créées de toutes pièces par les mains adroites et méticuleuses de mon cher papounet. Le spectacle était à la fois grandiose et pitoyable. C'était comme si on venait d'immoler un géant. Le bûcher devait toucher le ciel, le titillant de ses doigts sulfureux.

?



(Quelques jours passèrent...)



Je crois bien que j'en ai marre d'écrire. Je vais passer un concours administratif pour entrer à l'EDF. Après le feu, le courant. J'étais un fonctionnaire de la plume ; maintenant je postulais pour devenir un fonctionnaire, tout court ! Mais je garderai toujours en mémoire cette immense chevelure flamboyante qui s'éleva dans le ciel de Provence. J'ai même cru y voir des ombres chimériques disparaître à jamais.

Je vis toujours avec mon vieux papounet. Il ne touchera plus jamais aux allumettes ! Quand j'ai le temps, on joue à la pétanque. On s'est installé à Salon. On y est bien.

« Le Plumivore » s'est évanoui dans la nature, parti en fumée...

FIN

Nouvelle de : Jean-Yves DUCHEMIN
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