Bourreau

par

ARTUR MILHAN

C'est à quarante ans que l'idée vint à l'esprit de M. Procombe : sa vie, jusqu'alors, n'avait été qu'une longue avalanche d'échecs et d'avanies ! Cela ne pouvait durer davantage, se dit-il. Oui, il en avait assez. C'était un matin. Le réveil venait de grincer sur le marbre ébréché de son chevet.

Il pleuvait sans fin. Sur la ville, sur le continent, sur le monde entier.

Sa vie lui avait paru aussi désespérante que la naissance du jour, que le cul-de-sac de l'impasse bourbeuse, en contrebas, aussi misérable que le halo de l'ampoule pendant nue au plafond de sa chambre. Sans compter cette face surgie soudain dans un miroir en médaillon et qui était le seul élément dont il pût revendiquer la propriété, ici, avec son corps et ses habits qu'il n'avait pas encore enfilés.

Ah ! Cette face… Il approcha son menton fuyant du miroir et considéra un instant avec dégoût cette marqueterie de tarabiscots tremblotants sous un front prématurément pelé, ces rougeurs corrompant le surplomb d'un nez bivalve, oblique, ces vaisseaux explosés à l'intérieur des joues et des yeux, ces yeux à lui, proéminents, liquides, de fait mal calés entre des paupières que le temps, la solitude et la morosité avaient peu à peu rendues aussi flasques que son portefeuille : la gueule de M. Procombe Sylvain, premier commis des abattoirs !

Parce que c'était comme ça, malgré tout, que les gens l'appelaient, y compris la concierge de l'hôtel où il vivait depuis son débarquement dans la ville une vingtaine d'années plus tôt : M. Procombe !

Avec une gentillesse tout empreinte de considération, certes, mais qui faisait paraître en quelque sorte déplacé un assaut de chichis dont on croyait toujours devoir accompagner ses propos quand on s'adressait à lui : comme s'il avait été différent des autres, un autre, tout bonnement ! Quelqu'un d'important, quoi, et qui n'eût pas été redevable de plusieurs ardoises un peu partout ! Quelqu'un d'important et de dangereux !

Ainsi M. Procombe, ce matin-là, se sentait-il subitement plus léger et, mine de rien, presque enjoué malgré la pluie et l'heure.

A un certain moment, il se prit même à siffloter tandis qu'il plongeait dans sa combinaison de serge comme à l'accoutumée.

Oui, tout ça était fini, se répétait-il à mi-voix, mi-moqueur mi-sardonique, et il se tira même la langue avant de se détourner du miroir. C'est qu'une dernière fois il avait pensé à celui qu'il avait été jusqu'alors, à son emploi aux abattoirs municipaux, au chef de l'équarrissage enfin, son chef, M. Sevran, qu'on avait surnommé Bathyscaphe à cause de ses verres loupes fumés comme des hublots.

- Merde ! gronda-t-il.

Son cœur, devenu douloureux, impatient, se mit à battre plus vite sous sa combinaison. Eh ! Le jeune campagnard dont il se souvenait avait emprunté de drôles de traverses, en vingt ans ! déplora-t-il. Mais ne devait-il pas en éprouver de la compassion plus que de la honte ? protesta tout à coup en lui la voix de Procombe l'ancien. Etait-ce en effet sa faute, à ce dernier, si… ? Car enfin il aurait été par trop injuste, aussi, de lui faire grief de ce qui lui apparaissait soudain comme une suite de revers de fortune !

Non ! Non ! Procombe le nouveau, affichant la mine courroucée d'un procureur impitoyable, ne voulut rien gober d'arguties dont la duplicité, d'après lui, n'avait d'égale que l'inconduite ignominieuse qu'il entendait défendre ! C'en était trop ! s'indigna-t-il en lui-même, furibond, en serrant les poings.

Il haussa les épaules, vraiment dégoûté. Il se promit alors de ne plus boire, de ne plus fumer, de ne plus se goinfrer. Il était convaincu de parvenir ainsi à faire renaître un charme et une vigueur depuis longtemps en allés, indispensables, se dit-il, pour accomplir des choses qu'il n'aurait pu d'ores et déjà définir, sans doute, mais dont il commença d'entendre en lui le noble appel !

Il continua sous la pluie de siffloter jusqu'à l'avenue où débouchait l'impasse. "Quelqu'un d'important ! Quelqu'un de dangereux !" se répétait-il, l'air crâne, en assurant sur son épaule l'équilibre du grand sac de coutil qu'il y avait hissé un moment auparavant. Il souriait tout seul à ses pensées. Et sous les réverbères, ses caoutchoucs esquissaient quelquefois des pas de danse parmi les flaques d'eau.

Comme il était court sur pattes et un peu gras, M. Procombe marchait évidemment à petits pas vifs parmi les passants indifférents. Aussi atteignit-il bientôt les hauts murs de parpaings qui clôturaient l'extrémité de la ville.

De ce côté on se retrouvait seul dans l'obscurité et le silence. Hors de souffle.

Le terrain montait en pente douce jusqu'à une immense plateforme de ciment déserte à cette heure, qu'on appelait le purgatoire parce que c'était là que le jour on parquait les bêtes par familles avant de les diriger vers les toboggans. Les abattoirs s'élevaient au-delà, dans un vacillement de lueurs furtives, voilées par des écrans de mica fixés aux soupiraux pour dérober aux regards indiscrets la vision de l'office qui s'accomplissait dans les lieux. Mais ce matin-là, ils se dressèrent devant l'homme avant même qu'il n'eût réalisé qu'il avait traversé le purgatoire. D'autant plus que ce qui s'était produit entre-temps était assez extraordinaire pour ressembler à une hallucination. Or, bien entendu, ce n'était pas une hallucination ; il était certain que M. Procombe ne rêvait pas plus à cet instant qu'il n'avait déjà rêvé dans sa vie : M. Procombe ne rêvait jamais.

Bathyscaphe avait réellement surgi au milieu des ténèbres humides ! Aucun doute n'était possible pour M. Procombe. C'était Bathyscaphe et Bathyscaphe appelait M. Procombe à pleins poumons.

Bathyscaphe était un con !

Comment aurait-il compris, d'ailleurs ? De loin, outre la silhouette familière à son souvenir, qu'il eût reconnue entre mille à cause de l'infirmité qui affectait la démarche du chef de l'équarrissage, souvenir d'une exécution mal engagée, M. Procombe ne pouvait pas ne pas reconnaître le double halo circulaire des verres de lunettes fumés, l'épaisse moustache gagnée par une tremblante tandis qu'un bras s'allongeait dans l'ombre en formant d'amples mouvements de moulinet. Courbé sous son sac de coutil, le premier commis poursuivit néanmoins son escalade à petits pas saccadés comme s'il ne l'avait ni vu ni entendu. Mais il est vrai qu'à cause du vent, de toute façon, il ne pouvait comprendre ce que l'autre gueulait en arrière. D'autre part, la pluie, qui tombait toujours, martelait avec fracas la surface de la plateforme où grouillaient les lumières des abattoirs. Mais voilà qu'en un éclair, on avait été près de lui ! Le responsable, qui avait parcouru au trot les quelques mètres séparant les deux hommes, s'étranglait à répéter :

- Monsieur Procombe ! Monsieur Prôôô-com-om-be ! Tu n'entends pas ce que je te dis, des fois ? Tu es devenu sourd ? Ou bien es-tu aussi bête que tout le monde le prétend ?

- Hop, là ! C'est vous, Chef ? demanda M. Procombe d'une voix crapuleuse, sans se retourner, cherchant à retenir le sac qui glissait le long de son bras.

L'autre, qui bondissait devant lui comme un gnome affolé, lui barrait soudain le passage en gesticulant. Il avait écarté les bras et ses mains luisaient sous la pluie, comme affairées à chasser entre eux d'invisibles ennemis.

- Où est-ce que tu vas comme ça ? Je ne t'avais pas demandé, hier, d'aller prendre d'abord la place de Pedrosa à l'abattage des chevaux ? Pedrosa est malade ! Eh ! Pedrosa est malade ! Tout le monde le sait, merde, qu'il est malade, Pedrosa… C'est toi qui le remplaces ! C'est ce qui a été décidé là-haut. Je te l'avais dit ou je ne l'avais pas dit ?

Et Procombe de se répéter en secret : "Non mais quel con, quel con, ce Bathyscaphe !"

- Puis-je me rendre d'abord aux vestiaires, monsieur ?

- Et qu'est-ce que tu portes là, s'il vous plaît ?

L'autre désignait le sac d'un index à demi plié. Procombe l'ancien aurait assurément rougi malgré l'obscurité, aurait balbutié des excuses, aurait même tendu le sac dans le dessein de permettre au chef d'en inventorier l'intérieur sur-le-champ, si besoin, mais Procombe le nouveau se contenta de hausser les épaules et d'affermir la pression de ses doigts mouillés autour de la lanière en ficelle.

- Vous le voyez bien, quoi. C'est un sac ! expliqua-t-il de la même voix crapuleuse en fixant du regard les poils hérissés de l'épaisse moustache.

Il était fier de lui. Content, en somme ! Il avait trouvé la parade, songea-t-il non sans satisfaction.

La pluie tombait maintenant un peu moins fort sur le purgatoire et le ciel pâlissait au-dessus des bâtiments.

- Quoi, un sac ? J'aimerais bien savoir ce que tu comptes faire d'un sac ici, moi !

Et les yeux de Bathyscaphe, rétrécis par la grosseur des verres fumés, avaient étincelé comme des têtes d'épingles.

- Tu n'as pas oublié, au moins, qu'il est interdit d'emporter de la bidoche chez soi, n'est-ce pas ? Et tu sais également que si tu as besoin de quoi que ce soit, c'est à moi qu'il faut que tu t'adresses… Comme d'habitude, hein ? Qu'il s'agisse de bidoche ou de monnaie ! Tu le sais, ça, nom de Dieu !

Eh bien ! C'était pourtant exact : M. Procombe avait hésité une demi-seconde ! D'ailleurs, il s'en voulut dans la suite. Mais il était trop tard.

Il s'apprêtait déjà à passer avec humilité le sac au responsable qui attendait devant lui, planté sur ses jambes tortes, quand un instinct auquel il ne croyait plus l'arrêta tout à coup : ah ! il s'était ravisé. Parfaitement. Il regarda même derrière M. Sevran et, hagard, fit le geste de lui fausser compagnie à la faveur du mauvais temps. Mais cela avait suffi pour exciter les soupçons de l'infirme qui avait alors fondu sur lui et s'était mis à glapir :

- Halte ! Où est-ce que tu vas, avec ton sac ? demandait-il. Tu vas au hangar de la conserverie, des fois ?

M. Procombe sentit en même temps une main féroce empoigner au hasard une poche de sa combinaison de serge et l'attirer brutalement en arrière comme un vulgaire voyou matinal. L'autre haletait, hors de lui, soufflant entre ses lèvres une haleine déjà pestilentielle.

- Hop, là ! Mais je ne me rends pas encore à la conserverie, moi, monsieur… bégaya M. Procombe, qui se dégonflait. J'allais justement aux vestiaires déposer ce sac avant de me rendre au hangar d'abattage. C'est que je n'avais pas oublié ce que vous m'avez dit hier.

Ce disant il tenta encore de se dégager et, n'était la force de Bathyscaphe, il aurait même glissé dans l'épaisse plaque de boue où s'étaient enfoncés ses caoutchoucs. Déjà la nuit chancelait lorsque l'étreinte vigoureuse s'était resserrées de justesse autour du bras tendu.

- Allez, va ! Va aux vestiaires, va ! soupira avec mépris le responsable, qui s'était rasséréné instantanément. Et que je ne te revoie pas par ici aujourd'hui, monsieur Procombe. N'oublie pas, hein ? D'abord à l'abattage des chevaux !

Procombe le nouveau lui en avait voulu pour cela : qu'il se fût fait un devoir de reconnaître qu'en définitive son premier commis était par trop minable pour que son honorabilité dût jamais faire l'objet d'un quelconque soupçon et que lui-même eût à lui donner raison quand il avait tant espéré en découdre ! Il lui en avait voulu d'avoir à s'en vouloir lui-même de ce que son excitation du lever se fût tout d'un coup dissipée comme l'écume de la bière a tôt fait de retomber au fond du verre.

Ainsi Procombe le nouveau enragea-t-il à part lui ; et son mépris pour Procombe l'ancien, sa haine pour Bathyscape s'en trouvèrent peu à peu augmentés au fil des heures qu'il avait vécues ce matin-là parmi ceux de l'abattage, la taille ceinte du tablier en plastique réglementaire qui lui descendait jusqu'aux caoutchoucs.

Un homme discret, solitaire, sombre, pas loin de tenir la panade pour une marque de vertu dans un monde où triomphait le lucre, voilà ce qu'il avait été jusqu'à quarante ans ! Le contraire d'un homme important, dangereux ! Un lâche, oui, dont l'un des moindres vices n'était pas de ne pouvoir honorer les débets qu'il avait laissés derrière lui aux quatre coins de la ville ! Il n'ignorait pas pourtant qu'aux abattoirs municipaux le vol se pratiquait chaque jour sous ses yeux avec une impunité confinant au paradoxe et que s'il l'avait osé, lui aussi…

Le jour n'était-il pas enfin venu ?

Voler, aux abattoirs, était en effet une tradition. Celle-ci avait sacralisé une série de codes à l'usage des acteurs internes de la chaîne menant les bêtes du purgatoire jusqu'à la conserverie, qu'on appelait le paradis.

Souvent, faisant irruption le soir dans les vestiaires des hommes, après la douche, M. Procombe avait surpris le bref mouvement d'un équipier pour escamoter dans son armoire métallique un paquet dont la forme était assez particulière pour ne pas prêter au doute : il s'agissait parfois d'un pied de porc, d'un pièce de bœuf sommairement taillée dans la macreuse, d'un jaret arraché à la dépouille d'un cheval ou d'un mouton, extraits encore tièdes d'une bête parfois encore palpitante fourrés tant bien que mal dans un pochon publicitaire qui trompait la vigilance des surveillants. M. Procombe, qui avait tout vu, se taisait cependant, gêné, rougissant comme s'il n'était pas comme les autres. L'incroyable était que chaque fois le plus troublé, dans ce cas, était lui-même. Il ne savait alors où se mettre ni que faire pour assurer l'autre de sa connivence, sinon de son admiration sans mélange, se contentant finalement de sourire à des pensées impossibles. Puis, tandis qu'il se glissait avec gaucherie dans sa combinaison de serge, il se mettait à siffloter et finissait par s'éloigner de son petit pas vif en exagérant la virilité d'un salut dont l'écho vibrait longtemps dans ses oreilles.



*



Il avait exécuté ce matin-là pas moins de trente-sept chevaux à la suite parmi les hennissements, les bêlements, les meuglements auxquels se mêlaient les cris de tous ces hommes s'agitant sous la verrière. Les appels et les rires se succédaient tandis que les sabots heurtaient précipitamment les planches des toboggans dont les portillons claquaient comme drapeaux au vent.

Une décharge électrique déclenchée par un instrument appliquée entre les deux oreilles de l'animal provoquait une mort pour ainsi dire muette, propre et à peu près instantanée, dans les conditions du règlement.

Une seule fois il eut à renouveler la manœuvre, une seconde de distraction, mise sur le compte de la fain, l'ayant fait lâcher à l'approche de midi l'instrument qui s'en était allé rebondir avec fracas entre deux sabots scintillants. Il n'empêche, on loua son adresse : "Pedrosa pouvait aller se rhabiller !" en concluait-on avec respect tandis que le cadavre du cheval disparaissait sans bruit à l'intérieur d'une trappe obscure d'où un mécanisme automatique, commandé à distance, l'expédiait au hangar de l'équarissage qu'on appelait les limbes. C'est que sa taille extrêmement modeste procurait à M. Procombe des avantages certains sur l'absent, des dispositions innées qui pourvoyaient à elles seules à des exigences que l'ancienneté de Predosa dans une fonction enviée par tous ne satisfaisait pas toujours et satisfaisait même, depuis quelques mois, de moins en moins.

Personne ne reconnut dès lors en lui le premier commis de Bathyscaphe, y compris M. Procombe lui-même. Sa voix, naguère indécise, pâteuse les jours de gueule de bois, aussi irritante la plupart du temps que le fausset d'un chalumeau, avait en quelques heures pris un essor qui lui attira l'estime de chacun.

Son optimisme s'était peu à peu mué en une sorte d'héroïsme barbare, le serment qu'il s'était fait devant le miroir de sa chambre en une abondance de défis audacieux qu'il jeta à des faces d'abord sceptiques puis médusées, admiratives enfin quand il releva chacun à son tour avec un zèle qui tenait de la sorcellerie. La matinée n'était pas passée qu'il fallut bien se rendre à l'évidence : M. Procombe n'était pas homme à se laisser prendre de court par l'événement !

Lorsque l'heure du déjeuner retentit, il déclina les invitations innombrables. Il opposa à tous que malgré la faim le devoir ne souffrait pas de pause !

Ses yeux flamboyaient. Ses narines palpitaient. Eh ! oui, quoi. Et ce disant il avança le menton ! Il ordonna, essoufflé, qu'on lui amenât sans délai ce qui restait de la marchandise dès qu'elle serait prête. C'était qu'il était déterminé à s'acquitter jusqu'à son terme normal de la mission que la haute direction lui avait confiée, claironna-t-il. Il ne restait plus guère qu'un lot de dix percherons, lui fut-il répondu.

Renonçant à insister davantage pour qu'il les rejoignît, les hommes gagnaient la porte à regret.

Demeuré seul, M. Procombe s'immobilisa un instant, respira à fond et leva la tête. Un gros œil impénétrable le considérait du haut d'une rampe. Il lui tira la langue, fâché, et se demanda subitement si l'écho de son triomphe avait atteint les oreilles de son chef. A cette pensé il avait ricané. Son cœur se mit à battre plus vitre. Puis il se souvint soudain du sac de coutil qu'il avait emporté ce matin.

Oui, le moment n'était-il pas venu de faire enfin comme tout le monde ?

Il haussa distraitement les épaules en détournant le regard de l'œil qui continuait de le considérer sans ciller depuis là-haut et évoqua une dernière fois Procombe l'ancien avec commisération. Procombe le nouveau se saisissait de l'instrument de Pedrosa avec fermeté quand M. Sevran parut devant lui, affable, la moustache frémissante.

- Alors, monsieur Procombe ? Alors, hein ?

- Hop, là ! Après ceux-là, s'empressa de répondre ce dernier en désignant d'un geste le toboggan le plus proche, j'en aurai abattu trente-sept, monsieur. Trente-sept chevaux !

- Dis-moi, monsieur Procombe… le coupa le responsable de l'équarrissage.

- Monsieur ?

- Tu voudrais bien la place de Pedrosa, avoue !

- Hop, là !

Cela se fit naturellement, sous le regard impénétrable qui continuait de le considérer du haut de sa rampe. Le con avait disparu en un clin d'œil dans la trappe obscure. Le hangar de l'équarrissage touchait celui de l'abattage. C'était comme ça, ici. Le premier commis fit alors le tour par la cour de derrière, qu'on appelait le Ciel parce que c'était là, dans cette cour, que les différentes préparations, quartiers et boîtes de conserve, se retrouvaient ensemble avant leur expédition à travers la ville, stockés dans les camions froids. Procombe courut autant que le lui permettaient sa combinaison, son tablier et ses caoutchoucs. La pluie tombait tout fin. En bas, le tapis mécanique avait déjà fait basculer le cadavre dans le bac d'inox. M. Procombe ne cessa jamais d'opérer prestement, après avoir troqué son tablier contre celui du mort. Il officiait à l'équarrissage depuis vingt ans. Il découvrit avec ravissement qu'un homme n'exigeait pas davantage qu'un canasson : dix minutes, pas plus, suffirent tandis que les autres s'empiffraient à grands bruits sous les néons de la cantine. Le plus compliqué, à la rigueur, fut de se débarrasser des vêtements, des bottes, des lunettes fumées et autres accessoires usuels d'un disparu. Cependant, comme s'il avait prémédité depuis toujours le moindre de ses mouvements, il mena l'affaire à son accomplissement définitif sans l'ombre d'une hésitation : ainsi le tout fut-il transféré au fond du sac de coutil qu'il alla prendre dans le vestiaire attenant et qu'il enferma de nouveau ensuite dans son armoire. Cela fait, il récupéra son propre tablier. Il le renoua avec soin autour de sa taille après avoir jeté celui de Bathyscaphe dans la gueule d'un four où culbuta à son tour la tête qu'il avait dû attraper par les cheveux pour ne pas se salir. Quant au corps, qu'il avait découpé puis dépecé à l'aide d'un coutelas, il l'enfila pièce par pièce sur les broches alignées à l'intérieur d'un long wagon frigorifique où de la viande de mouton attendait sa mise en conserve.

Puis il se lava les mains, sous un robinet.

Il regagna le hangar d'abattage. Il y poursuivit son office comme il l'avait promis. Revenu à l'équarrissage, plus tard, il s'étonna avec les autres de l'absence de Bathyscaphe.

Les heures passaient. Dehors, la pluie avait tout à fait cessé.

On convint en haut lieu que M. Sevran ne reviendrait plus. Il buvait trop. Son ivrognerie, associée à une infirmité qui l'entravait de plus en plus dans sa tâche, ne lui permettait plus d'assurer l'exécution de celle-ci dans les conditions du règlement, fut-il décidé.

Procombe fit comme d'habitude jusqu'au soir : il équarrit et embrocha sur les wagons les parcelles de viande ainsi obtenues et destinées à la conservation, les quartiers les plus importants, réservés à l'acheminement vers les boucheries, étant rangés à part, suspendus à des poutres par des crochets qu'on appelait des crocs.



*



En sa qualité de premier commis, M. Procombe Sylvain fut promu à quarante ans responsable de l'équarrissage, ce qu'il accepta avec entregent comme de ne pas remarquer dans la suite celui des équarrisseurs qui enfouissait dans un pochon publicitaire une partie de ce qu'il avait embroché seul à midi ce jour-là. Il était vrai, de toute façon, qu'il en resterait assez pour bourrer encore quelques boîtes de conserve, songea-t-il en prenant l'air de quelqu'un d'important, de dangereux, de presque beau, enfin.



Paris, 15 juin 2000

Artur Milhan
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