Alibi Artistique

par

CEDRIC CITHAREL

 

 

 

J’étais mal à l’aise. Bien sûr, je n’avais rien à me reprocher, mais j’avais peur d’avoir à le prouver. C’était idiot. J’avais perdu un ami et je ne voyais pas comment on aurait pu me soupçonner d’y être pour quelque chose. Je n’avais ni mobile, ni opportunité. Mais en voyant tous ces policiers en uniforme, je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir en milieu hostile. J’ai attendu dans une salle dont les murs de brique avaient été peints en blanc, probablement parce que c’était plus rapide que de les nettoyer, et je me sentais déjà un peu en prison. Pour un artiste, la police a quelque chose d’incompréhensible, de décalé.

Le commissaire Gauthier m’a demandé d’entrer dans son bureau. C’était bien rangé, fonctionnel. Le long des murs, il y avait des étagères remplies de bouquins ; je ne distinguai que des livres de droit. Au moins, j’échappais aux posters d’armes de gros calibre et de voitures de course exhibés fièrement dans les couloirs. J’imagine qu’ils avaient dû retirer les calendriers cochons depuis que les effectifs s’étaient féminisés.

« Très bien. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. J’imagine que vous savez pourquoi je vous ai demandé de venir ? »

C’était une question. À l’école des beaux arts, les professeurs avaient l’habitude de poser des questions sans attendre de réponse ; ici c’était l’inverse. Le commissaire avait déclamé une affirmation en utilisant un ton vaguement interrogatif, et maintenant il attendait que je réagisse.

« N’est-ce pas ? » ajouta-t-il, agacé par mon silence.

Maintenant c’était une vraie question.

« Oui. C’est probablement au sujet de la mort de mon ami ? répondis-je timidement, en m’efforçant cependant d’utiliser le même ton interrogatif.

— De votre ami et de madame de Vermont, sa bienfaitrice. » ajouta-t-il en me fixant intensément.

Il avait l’air sympathique ce commissaire. Il était petit, un mètre soixante tout au plus, mais ça ne semblait pas lui poser de problème. C’était un petit policier avec un gros pistolet, qui arrivait néanmoins à ne pas se montrer désagréable. Je trouvais ça plutôt héroïque.

En regardant les livres les plus hauts perchés, hors de sa portée, j’ai marmonné : « Oui, c’est vrai. Madame de Vermont est morte aussi. »

« Vous la connaissiez ?

— Très peu. Ça m’est arrivé de la croiser, mais je ne la connaissais pas personnellement.

— Je vois. Mais peut-être que vous pourrez quand même m’aider… Savez-vous comment madame de Vermont et votre ami se sont rencontrés ? »

En écoutant sa question, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à Pascal, mon ami dont le corps avait été retrouvé sans vie avec celui de madame de Vermont. Ils avaient tous les deux été empoisonnés, dans son appartement ; sa garçonnière, comme il aimait l’appeler.

« Oui. J’ai assisté à la scène. » répondis-je.

C’était le premier vernissage de Pascal dans une gallérie parisienne. Nous étions deux artistes de province fraîchement débarqués sur la capitale. Je me souvenais parfaitement de cette soirée et pendant que je la racontais au commissaire, j’en revivais toute l’intensité, tous les détails, avec précision.

 

La salle n’était pas bien grande, moins de cinquante mètres carrés, pour deux semaines, sur la rive gauche. C’était quand même bien plus que tout ce que Pascal avait pu espérer jusque-là. Quelques personnes s’extasiaient devant ses toiles. Même si la plupart n’étaient venus que pour les petits fours et les cocktails offerts à l’occasion. Pascal, malgré ses efforts, était toujours habillé comme un paysan endimanché. C’est peut-être pour ça qu’il avait autant de succès à Paris.
« C’est vous qui avez peint ces merveilles ? »
Je me souviens m’être dit que la vieille dame devait connaître la réponse, sans quoi ce n’est pas à Pascal qu’elle aurait posé cette question.
Il a d’ailleurs probablement eu la même idée. J’ai vu une étincelle passer dans son regard quand il a répondu : « Si elles vous plaisent madame, j’en assume l’entière responsabilité. »
Ensuite, je me suis un peu éloigné pour discuter avec d’autres personnes. La vieille femme était madame de Vermont. Ils sont restés ensemble toute la soirée. Les quelques bribes de conversation dont je me rappelle portaient sur un éventuel mécénat et sur le fait qu’il devait vivre de son art à Paris plus dignement, c’est du moins ce qu’elle lui disait. Mais je ne me souviens plus des détails. Je ne les ai pas écouté pendant toute la soirée.

 

Le commissaire m’interrompit dans mes pensées et dans mon témoignage.

« Pour quelqu’un qui n’a pas passé la soirée à les écouter, vous vous souvenez plutôt bien de ce qu’ils se sont dits ? »

C’est vrai que je m’en souvenais bien. Comment aurais-je pu oublier ? Une expo comme celle-là, je rêvais d’en faire une moi aussi. Pascal était mon ami et je trouvais ça normal de profiter de ses contacts pour me hisser avec lui en haut de l’affiche.

« J’ai une bonne mémoire. » répondis-je.

Le commissaire plissa les yeux et nota quelques mots sur son bloc-notes. J’aurais aimé pouvoir les lire.

« Vous avez revu madame de Vermont après cette soirée ?

— Oui. Plusieurs fois, mais toujours en compagnie de Pascal… jamais toute seule, ajoutais-je en masquant ma déception. »

Le commissaire sembla réfléchir quelques instants, s’étira, puis reprit.

« Comment qualifieriez-vous la relation que madame de Vermont entretenait avec votre ami ? »

Le ton qu’il utilisait était froid, administratif, presque mécanique.

« Passionné » fut le premier mot qui me vint à l’esprit et que je prononçai sans même prendre le temps de réfléchir.

Le commissaire sembla surpris. Je me souviens m’être demandé si c’était ma réponse ou la rapidité avec laquelle je l’avais donnée qui l’avait pris au dépourvu.

« Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ? D’après ce que je sais, ils ne se sont jamais livrés au moindre débordement en public. »

C’était vrai. En public, rien ne ressortait. Ils donnaient même l’impression d’être en parfaite harmonie. Mais j’étais le meilleur ami de Pascal, et j’étais bien placé pour savoir ce qu’il y avait entre eux. Et ce qu’il y avait, c’était beaucoup de choses, sauf peut-être de l’amitié ; et ce n’étaient pas les exemples qui me manquaient pour illustrer cet état de fait. À nouveau, je me remémorai la scène au fur et à mesure que je la racontais au commissaire.

 

Pascal et moi étions à la terrasse d’un café ; un coin branché, dont j’ai oublié le nom. Il avait réussi à me convaincre que pour ma carrière d’artiste, il était préférable que je reste sur Paris. Je logeais donc dans un quinze mètres carrés sous les toits, qui me servait aussi d’atelier. Ça faisait plusieurs mois qu’il fréquentait madame de Vermont. À l’époque, elle se comportait déjà en mécène et lui avait permis de s’installer bien plus confortablement que moi. Pascal était serein, il avait trouvé la poule aux œufs d’or.
« Tu crois qu’elle connaît d’autres personnes qui seraient intéressées pour soutenir un artiste, comme elle le fait avec toi ? lui ai-je demandé.
— Si elle en connaît, elle ne me le dira pas. Elle est bien trop fière de financer des prestations artistiques pour me mettre en contact avec d’autres personnes qui auraient la même marotte. »
Une marotte ! Elle lui donnait dix-mille euros par mois et Pascal osait appeler ça une marotte. Il avait la décence de payer l’addition quand nous allions prendre un verre, mais ça ne lui donnait pas tous les droits.
J’ai posé mon demi citron glacé sur la table et je lui ai dit.
« Si elle te parle de quelqu’un, je compte sur toi pour me présenter. »
Il m’a répondu qu’il n’y manquerait pas. C’est à ce moment que son téléphone a sonné. Il l’a regardé et l’a remis dans sa poche.
« Tu ne réponds pas ?
— Pas tout de suite. C’est un message de Julia – il appelait déjà madame de Vermont par son prénom à cette époque. Je vais attendre une heure ou deux. »
Ça m’a surpris. Quand je lui ai demandé pourquoi il faisait ça, il m’a répondu qu’elle s’ennuyait et que grâce à lui, elle allait avoir de quoi s’inquiéter pour le reste de l’après-midi. Il a même rajouté : « Elle m’en voudrait si je lui répondais tout de suite. »

 

« Vous parlez de passion, moi je parlerais plutôt de manipulation psychologique. Vous ne pensez pas ? m’interrompit le commissaire.

— Non. Ça va peut-être vous paraître étrange mais Pascal n’était pas manipulateur. En agissant de la sorte, tout ce qu’il voulait, c’était mettre du piment dans la vie de madame de Vermont. Et c’est aussi ce qu’elle attendait de lui. »

Le commissaire soupira et croisa les doigts devant lui. Il prit cet air qu’ont les instituteurs quand ils s’adressent à un élève difficile.

« Vous savez ? me dit-il. Après plus de trente ans dans la police, il n’y a plus grand-chose que je puisse trouver étrange. »

Il me faisait le numéro du flic qui en avait trop vu. Après avoir traité mon ami, mort depuis peu, de manipulateur, il me faisait un show digne d’un mauvais polar. À ce moment, je me suis demandé s’il espérait vraiment obtenir des résultats en agissant de la sorte ou s’il se faisait seulement plaisir.

« C’était un commentaire purement rhétorique, monsieur le commissaire. Entre nous, que vous trouviez ça étrange ou pas, je m’en fiche. »

Au moins c’était dit. Que ce soit pour se faire plaisir ou pour me faire parler, le commissaire savait maintenant que sa stratégie n’était pas la bonne. Je voulais bien collaborer, dire tout ce que je savais ; j’étais même prêt à dévoiler mes sentiments personnels sur certains points, mais je ne voulais pas qu’on me prenne pour un imbécile.

En comprenant que son jeu du ‘surprenez-moi’ ne fonctionnait pas, le commissaire s’affaissa légèrement. Puis, il m’a jeté un regard mauvais, avant de reprendre l’initiative.

« Vous avez d’autres anecdotes intéressantes qui pourraient m’aider à comprendre la relation que votre ami entretenait avec madame de Vermont ? »

Des anecdotes intéressantes, j’en connaissais plein. Entre les scènes auxquelles j’avais assisté et les conversations dont j’avais été témoin, je n’avais que l’embarra du choix, et je ne me suis pas privé pour livrer celles qui me semblaient les plus parlantes.

Le commissaire a particulièrement apprécié quand je lui ai décrit le scandale qu’avait fait madame de Vermont la dernière fois que je l’avais vue. J’étais avec Pascal et ça remonte à plusieurs mois maintenant.

 

Nous étions tous les trois ; Pascal, madame de Vermont et moi, réunis plus ou moins par hasard. Pascal rentrait de ce qu’il appelait un ‘voyage d’inspiration’ sous les tropiques. Sa bienfaitrice avait insisté pour le voir dès son retour. Et comme nous avions prévu un dîner ce soir là, et de longue date, il l’avait tout simplement invitée à nous rejoindre.
« J’espère que vous ne cherchez pas vous aussi un mécène, parce que je dois vous avouer que j’ai déjà bien assez de souci avec votre ami, m’a-t-elle rapidement glissé sur le ton de la plaisanterie.
— Rassurez vous. Je ne vous demanderai jamais de faire pour moi tous les efforts que vous faites pour Pascal. D’ailleurs, je suis convaincu que si un artiste sincère doit se contenter d’un seul bienfaiteur, ces mêmes bienfaiteurs ne devraient pour leur part supporter qu’un seul artiste.
— Et sinon ? On peut savoir en quoi ça gênerait ? » demanda sèchement Pascal.
Ma tentative pour poser des jalons et prendre un ticket au cas où un ami de madame de Vermont désirait à son tour se lancer dans le mécénat ne lui avait pas échappé.
J’ai répondu par quelques banalités sur le besoin que les entreprises avaient de donner une image claire en ne soutenant qu’un seul courant artistique et sur l’importance pour les artistes de ne pas chercher à satisfaire plusieurs clients à la fois, au risque de chercher à plaire au plus grand nombre et de perdre leur originalité. Même dans mon esprit, ce n’était pas très clair, mais j’espérais que mes explications suffisent pour désamorcer la situation.

 

« Si je peux me permettre, ce que vous me dites là m’en apprend plus sur vos ambitions que sur le duo que formait votre ami avec madame de Vermont. » m’interrompit le commissaire.

Je n’ai pas relevé l’injure. J’ai toujours considéré les artistes sans ambitions comme des ratés et j’étais plutôt fier de ne pas faire partie de cette catégorie.

« Oui. Mais il faut me laisser terminer. C’est plus tard, dans la soirée, qu’il s’est passé quelque chose d’intéressant. »

Je fis une courte pause pour éprouver la patience du commissaire et le punir de m’avoir interrompu. Il semblait suspendu à mes lèvres.

« Madame de Vermont a parlé de la prochaine exposition que Pascal devait présenter ; et ils se sont tous les deux mis d’accord sur la date du dix-huit octobre. C’était environ trois mois après le rendez-vous.

— Et alors ? me demanda le commissaire, sans chercher à me ménager.

— Et bien, une semaine plus tard, j’étais avec Pascal quand madame de Vermont lui a téléphoné pour l’informer que toutes les dispositions avaient été prises pour cette date. C’est là que les choses ont dérapé. Pascal lui a certifié qu’ils n’avaient jamais fixé la date du dix-huit octobre et qu’elle se trompait. Le ton est rapidement monté et à un moment, Pascal s’est levé de table pour s’éloigner. Je n’entendais plus ce qu’ils se disaient mais j’imagine que ce n’étaient pas des amabilités.

— Et il vous a expliqué ce qui l’avait poussé à agir de la sorte une fois la conversation téléphonique terminée ?

— Oui. Il m’a donné la même explication que pour le message auquel il n’avait pas répondu. Il m’a dit que Julia s’ennuyait et qu’elle avait besoin d’être un peu bousculée de temps en temps. »

Je fis une petite pause, avant de préciser : « Ce sont exactement les mots qu’il a utilisés… un peu bousculée ».

« Et dans ce cas, vous ne pensez pas qu’on se trouve face à un bon exemple de manipulation psychologique ? me demanda le commissaire.

— Je ne crois pas. Je suis sûr que Pascal était sincère lorsqu’il m’a dit pourquoi il agissait de la sorte. Il était attaché à madame de Vermont et avait même fait l’effort de s’éloigner lorsque le ton était monté. En fait, maintenant que j’y réfléchis,  je ne l’ai jamais vu malmener sa bienfaitrice en présence d’autres personnes. Et même en ma présence, il prenait garde et s’éloignait quand les choses allaient trop loin. S’il avait été manipulateur, comme vous dites, il ne se serait pas privé de l’humilier en face d’autres personnes, vous ne pensez pas ?

— Ça dépend, répondit le commissaire, dubitatif. Tous les manipulateurs n’ont pas le même profil. »

Un silence pesant s’abattit. Le commissaire venait de comprendre – à peine trop tard – que je n’étais pas venu pour prendre une leçon de psychologie de comptoir. Soudain, une idée particulièrement nauséabonde me vint à l’esprit. J’avais peut-être ‘chargé’ un ami qu’on avait enterré à peine deux jours auparavant.

« Pour Pascal non plus, cette relation n’était pas de tout repos, ai-je alors confié au commissaire.

— Comment ça ? »

Il semblait à nouveau intéressé et attendait que je lui donne plus de détails.

« Vivre au crochet d’une vieille femme, même pour un artiste, c’est parfois difficile à assumer.

— Difficile à assumer… par rapport à qui ?

— Mais à tout le monde. Avec moi, ça allait parce que j’étais son meilleur ami, mais tous les autres – sa famille, ses amis, et je ne parle pas des concurrents potentiels – se sont éloignés de Pascal.

— Et vous savez pourquoi ?

— Oui. Mais je pense que vous le savez aussi bien que moi monsieur le commissaire, lui répondis-je avec un sourire en coin. Tout le monde soupçonnait Pascal d’abuser de cette pauvre femme.

— Et ce n’était pas le cas ?

— Non. Je me souviens même que plusieurs fois, Pascal s’était plaint que s’il avait été une jeune femme obtenant les faveurs d’un vieil homme, les gens lui auraient pardonné plus facilement son succès. Tout le monde aurait trouvé ça normal. Mais un homme jeune qui séduit une vielle femme riche, c’est totalement inacceptable.

— D’après vous, ce n’était pas un  gigolo ? » renchérit le commissaire.

À ce moment, j’eus l’impression qu’il jouait son dernier atout pour me faire dire ce qu’il attendait de moi.

« Non. Un gigolo, c’est un homme qui fait tout pour séduire une vieille femme afin qu’elle lui donne de l’argent. Pascal ne faisait aucun effort pour plaire à madame de Vermont. Il aurait facilement pu tout abandonner et renoncer à ses privilèges pour repartir de zéro. Son seul objectif était de faire de sa vie une œuvre d’art. Alors non, mon ami n’était pas un gigolo. »

Le commissaire nota quelques lignes sur son carnet avant de reprendre ses questions.

« Leur relation était tout de même ambiguë, vous ne pensez pas ?

— Ambiguë sur quel plan ? Sexuellement, il n’y avait rien entre eux – je fis une légère pause – Ils étaient plus que des amis ; si cela vous suffit à qualifier cette relation d’ambiguë alors oui, elle l’était. »

Afin de ne pas laisser l’avantage au commissaire, je repris ensuite rapidement : « Ce que vous devez comprendre, c’est que les liens qui unissaient Pascal et madame de Vermont étaient extrêmement forts. Elle le considérait comme un fils. »

« Oui. C’est ce que j’ai cru comprendre en prenant la déposition de sa fille. » me répondit le commissaire.

Je ne pus m’empêcher d’étouffer un léger rire.

« Vous la connaissez ?

— Je ne l’ai croisée qu’une fois. Ça m’a suffit pour comprendre qu’elle vouait à Pascal une haine féroce et qu’elle prenait sa mère pour une folle.

— C’est aussi l’impression qu’elle m’a donnée » répondit le commissaire en souriant.

Ça aurait pu fonctionner. Si le commissaire avait joué la carte de la sympathie dès le début, au lieu de me faire ses numéros de flic qui sait tout, ou de chercher à me provoquer, il aurait pu me faire dire tout ce qu’il voulait ; mais il n’avait pas eu cette chance. Il avait joué son atout trop tard, il ne pouvait plus compter sur moi pour lui désigner un coupable.

 

***

 

Après mon interrogatoire, je suis rentré directement chez moi. Et sur le chemin, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que le commissaire avait peut-être eu plus de chance avec d’autres. Il était fort probable que certains m’aient désigné comme le coupable idéal. Je me rassurai en me disant que je m’en étais plutôt bien tiré. Pendant tout l’entretien, j’avais réussi à ne pas mentir, sans non plus dévoiler ce que je voulais garder secret.

 

Une fois installé à mon bureau, je visionnai à nouveau le film que Pascal m’avait fait parvenir. Depuis la dernière crise de jalousie de Julia, dont j’avais sciemment omis de parler au commissaire, il se savait en danger. Lorsqu’elle lui avait demandé si elle pouvait passer chez lui, il se doutait qu’elle préparait quelque chose. Il avait donc installé chez lui une petite caméra qui allait filmer toute la scène et me l’envoyer par internet au bout de deux heures, pour peu qu’il ne coupe pas l’enregistrement avant. Et ce fut bien un film de deux heures que je reçus sur mon ordinateur ce jour là. À la fin de ce film, Pascal était mort.

 

On le voit en train d’ajuster la caméra quand le carillon de la porte d’entrée retentit. Il sort du champ pour aller ouvrir.
« Julia ! Ça me fait plaisir de vous voir… mais vous êtes en avance.
— Je sais mon ami, mais ça ne pouvait plus attendre. J’ai des choses très importantes à vous dire.
— Je vous en prie. Suivez-moi. Nous serons plus à notre aise dans le salon. »
Le couple entre dans le champ de la caméra, et Pascal offre une chaise à la vieille femme. Je la vois maintenant de face.
« Il va me falloir du courage pour vous dire ce que j’ai à vous dire. Pouvez-vous nous servir quelque chose à boire ? » demande-t-elle poliment.
Pascal s’exécute avec plaisir et les deux convives échangent quelques commentaires mentionnant les bienfaits du gin sur la santé quand il est consommé avec modération, dès quatorze heures. Pascal remplit les verres. À ce moment, madame de Vermont semble particulièrement nerveuse.
« Pourrais-je aussi avoir un verre d’eau je vous prie ? À mon grand âge, je dois m’hydrater vous savez ? »
Pascal se lève et pendant qu’il sert le verre d’eau de madame de Vermont dans la cuisine, on l’entend prononcer un : « vous nous enterrerez tous ! » de circonstance.
À son retour, il constate que son invitée a disposé les deux verres au milieu de la petite table en marbre. Il s’assied, et même s’il tourne le dos à la caméra, je le devine en train de plonger son regard dans celui de Julia.
« Je suis sûre que vous comprenez que la situation ne peut plus durer, lui dit-elle.
— Que voulez vous dire ?
— Depuis que je vous ai rencontré, je vous traite comme un fils ; et je dois avouer que cela fait longtemps que je vous considère comme tel.
— Ça me touche beaucoup… sincèrement. Mais je ne vois pas en quoi cette situation pose problème, ni pourquoi ça ne pourrait pas durer ? »
Une larme coule doucement sur la joue de madame de Vermont. Malgré la tristesse qui la submerge, elle garde la tête haute et le léger chevrotement que je perçois dans sa voix n’altère en rien sa dignité.
« Ma fille veut me faire interner. Elle considère que je dilapide la fortune qui lui est due. Elle veut me placer sous tutelle.
— C’est triste, murmure Pascal. Mais vous savez que vous pouvez cesser de me soutenir financièrement à tout moment ; cela n’altérera en rien notre relation.
— Je sais. Et je vous en suis reconnaissante. Mais je ne peux pas supporter que ma fille tente de me dicter ma conduite. Mettre un terme à mes dons ne servira à rien ; vu mon grand âge, elle finira de toute façon par m’envoyer à l’hospice. Je ne vois plus qu’une solution… »
Pascal ne dit rien. Pendant quelques secondes, lui et madame de Vermont s’observent, dans un équilibre précaire entre complicité et curiosité. Puis, le vieille femme reprend : « J’ai versé du poison dans l’un de ces verres. Si je meurs, vous héritez de tout ce qu’il m’est possible de vous céder de ma fortune, avant que ma fille ne me l’ait confisquée. Si vous mourrez, je pourrai tenter de me réconcilier avec ma fille avant d’aller finir ma vie dans un hospice de luxe. »
Pascal ne répond rien, puis s’empare d’un verre. Madame de Vermont fait de même et ils boivent tous deux leur gin d’un trait.

 

J’ignore si c’est sciemment ou par maladresse que madame de Vermont a empoisonné les deux verres. La vidéo n’est pas assez précise pour se faire une idée. Ce que je sais en revanche, c’est que plus on parlera de cette affaire, plus les toiles que Pascal m’a laissées en héritage se vendront cher. Après tout, j’étais son meilleur ami. C’est à moi de faire en sorte que son œuvre prenne de la valeur maintenant qu’il nous a quitté. Lui qui voulait faire de sa vie une œuvre d’art, je suis sûr que c’est ce qu’il aurait souhaité.

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