Une Pointure De Trop

par

YANN VENNER

Ferdi (1) Lance était un policier de haut vol. Le meilleur de tous. Le meilleur, en tous cas, de la brigade des Abatscides - brigade chargée, comme on le sait, de la protection de l’aéroport international  Toul’house Blaniakbar.

Ferdi était payé pour enrayer tout acte terroriste, prévenir tout détournement d’avion, empêcher le trafic illicite d’armes stupéfiantes, pour prendre le Mal à la gorge, l’étrangler, et le terrasser. Véritable terrassier du crime, Ferdi Lance était aussi un pauvre ver de terre, petit lombric rampant amoureux des étoiles. En d’autres termes, il aimait les hôtesses de l’air, en consommait à foison, toujours preux chevalier servant et à la noble figure ; toujours prêt pour défendre l’honneur de ces haquenées du ciel, voler à leur secours et prendre sous son aile ces belles étrangères, égarées tels des albatros, une fois débarquées à terre.

Il vivait d’ailleurs depuis quelque temps avec une charmante Nastasia, hôtesse biélorusse de passage, une pulpeuse blonde de vingt-six printemps et quelques feuilles. La dame en transit jouissait d’indéniables atouts ; mais le travail avant tout !

Toujours sur la brèche, plus souvent sur le tarmac que dans son hamac, Ferdi Lance courait sans cesse d’un terminal à l’autre, inspectait les soutes, reniflait le moindre bâton de shit (oeuvre de Chitan ), et n’hésitait pas à faire main  basse sur tout colis suspect. Il était partout et nulle part à la fois. C’était, on vous l’a dit, un policier de haut vol.

Ses collègues les plus instruits le surnommaient Aker, génie à double tête personnifiant la terre dans sa matérialité et dont il assurait la cohésion. Représenté, à l’origine, comme une bande de terre ayant une tête humaine à chaque extrémité, Aker prit plus tard  l’aspect d’un double sphinx. Préposé à la garde des issues de l’au-delà, il était l’adversaire du défunt qui cherchait à y pénétrer. Par sa fonction, il protégeait dons Osiris.

 On annonça le vol 732 pour Le Caire. Embarquement immédiat. La voix chaude et voilée de l’hôtesse invitait au désir ... d’un prochain vol. On eût dit un appel à l’extase, à une élévation certaine, à un voyage hors de soi. Bien mieux que la voix de l’imam du haut de son minaret. Les quelques islamistes, musulmans, coptes, chiites, de tout poil, sans compter les athées et les chrétiens de toutes confessions, se hâtaient tranquillement, comme anesthésiés par la voix d’Anastasia, car c’était elle. Les cartes d’embarquement dûment enregistrées, on prit la navette pour se rendre à l’avion de la compagnie Egypterranée.

Ferdi Lance, habillé en civil, faisait partie de la centaine de passagers. Il avait repéré, véritable instinct de sa tête chercheuse, un candidat à l’arrestation virtuelle. L’homme, âgé de soixante-dix ans environ, lisait le quotidien El Watan, l'œil, on ose le dire chafouin. Du moins, l’un des deux. C’est ce qui paraissait troubler notre brave policier.

On le croyait voyager sous le nom d’Eloi Than, ressortissant belge né à Hanoï, le trois mars 1930, de mère khmère et de père inconnu, quoique certaines langues avançaient - bien qu’à reculons - qu’il était le fils d’André Malr... quand celui-ci était à Vientiane quelques années plus tôt, parti trafiquer le patrimoine religieux, véritable voie royale à l’époque, s’il en était...

L’homme était en fait un simple tailleur de pierre à la retraite, reconverti cependant en agent de change, travaillant secrètement pour le compte de la banque cairote  Schliemann and Grote.

En vérité, moitié thaïlandais, moitié hollandais, et de taille plutôt moyenne, ce septuagénaire cacochyme se rendait à l’anniversaire de son petit-fils, le gentil  Abd’ El Rhamane Youssoufi.

Ferdi Lance regardait les chaussures de l’homme. Discrètement. Mais pas assez cependant pour que le vieux ne remarque le manège du vrai faux policier démasqué. René Van Thaï, de son véritable nom, baissa alors le pantalon bouffant qui lui serrait la taille, discrètement. Afin de mieux dissimuler ses chaussures. Ferdi Lance, l’homme revolver, sortit alors de l’anonymat.

 

 - Mains en l’air ! Plus un geste ! Et que personne ne bouge ! Police de l’aéroport ! hurla-t-il, le badge dans une main et l’arme dans l’autre, un pistolet Vico et Khaldun .35 mm à double obturation, capable de descendre un escalier de marbre.

Figé, l’homme fut appréhendé, prié de retirer  ses chaussures, les mains au ciel.

 Ce fut un triple échec. Premio, les contorsions du suspect  retirant ses baskets  Naïke el Jordan, firent tordre de rire les voyageurs descendus du bus. Deuxio, le soit disant terroriste ne portait que de simples chaussures de sport qui émettaient un vif éclair de lumière rouge quand on les frottait l’une contre l’autre. C’était, affirmait-il, pour les douze ans de son petit-fils ! Du 41 ! comme lui. N’avait pu résister au  plaisir de les essayer. Un retour en enfance, en quelque sorte.  Rien n’y fit. On débarqua le malheureux, accusé d’être un séide à la solde de la mouvance islamiste qui en avait fait voir de toutes les couleurs au monde entier depuis un fameux 11 Septembre. On connaisait la musique ! Et son grand orchestre peu splendide. Plutôt du genre explosif, le chef d’orchestre et son armada de cymbales, percussions de coups bas, sonnettes d’alarme et tout le bataclan. On s’y entendait, pour y faire parler la poudre. Dialogue de soufre et de malentendants.

  - Pas de fumée sans feu, dit-on depuis dans le quartier des affaires, à Manhattan.

Le vol 732 en partance pour Le Caire fut retardé. Une heure plus tard, on embarqua de nouveau le personnage. Fausse alerte. Fausse piste pour Ferdi Lance.

Une heure plus tard - tertio - au-dessus de la Méditerranée, l’avion explosa en plein vol. Cent dix-huit morts. La bombe miniature, du dernier cri, n’était pas dans les chaussures, mais sous le chèche du voyageur kamikaze. Il aurait suffi à Ferdi Lance de ne pas se focaliser sur les baskets dudit René Van Thaï ; mais que voulez-vous! Une erreur humaine et voilà 118 humains expédiés dans les limbes, qui au Paradis, qui aux enfers, ou en train de purger leurs os dans la strate-os-sphère si bien nommée.

Un policier, même s’il croit dégainer plus vite son revolver arabe, n’en fera toujours qu’à sa tête et ce sera  bien fait pour ses pieds. Mektoub!

 Ferdi Lance n’était pas fait pour devenir inspecteur en chèche. Encore une fois, ce fut à la mouvance Al Khaïda qu’on fit porter le chapeau. Ce qui donna encore une fois la grosse tête à Ben Laden et ses sbires, qui en rirent jusqu’à plus soif.

De rage, Ferdi but seize bières ce soir-là, pour oublier son drame.

Nastasia repartit au pays, pour un vol qualifié de définitif, avec un pilote russe de l’Aeroflot.

       Flûte ! dit Ferdi Lance, perdu dans son hamac.        A la nôtre ! et nazd’rovié ! dit Vladimir Routine en actionnant vigoureusement son manche à balai, sous le regard éthéré de son hôtesse adorée, tandis que l’avion montait, à l’assaut du ciel pur. Le surnommé Aker, policier de haut vol, fut révoqué. Il avait été une pointure de trop, contre une forte tête. Le soir même, il se tira deux balles, une dans chaque pied. Histoire de tourner la page. L'ancien fer de lance de la police vécut désormais et jusque dans l'au-delà, avec cent dix-huit fantômes à ses trousses.

Pas de quoi prendre son pied.

                                                    FIN 

(1) ferdi en arabe signifie paria ou revolver...

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yann Venner

Nouvelle parue dans la revue Algérie/Littérature Action numéro 73-74, mars 2004, pages 41 à 43.  Libre de droits
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