Les Morts Avec Les Morts...

par

JEAN- PIERRE PLANQUE

Le coup de la panne, le truc idiot ! Il me manque trois clopes pour finir ma nouvelle. Je sais comme je fonctionne. Tout est réglé. J’y ai veillé. Après, j’irai dormir... Il est tard, très tard. Trois cigarettes, pas une de plus. Juste le temps de finir cette putain de nouvelle. Mon paquet de Gauloises light est désespérément vide. Et la voiture de ma femme peut-être pas fermée...


Il faut vraiment que je me sente coincé pour que ce genre d’idée me vienne. En fait, depuis la mort de Sandrine, je ne suis jamais retourné dans le garage. Je ne me suis jamais hasardé à ouvrir sa Clio, et encore moins à fouiller quoi que ce soit dans la maison. Laver, nettoyer, ranger est pour moi un cauchemar. Depuis son accident, je végète dans le fond du jardin. Un bungalow tout simple, avec terrasse, chiottes et douche. Le pire pour moi, c’est d’en être réduit à regarder des films sur une télé pourrie. Oui, je sais, faut savoir faire son deuil. Mes amis ne cessent de me répéter cette phrase idiote depuis des mois. Comment c’est déjà ? Les morts avec les morts, et les vivants… avec les vivants. Ou l’inverse. Sauf que là, j’ai l’impression de n’être ni mort ni vivant. Je suis en manque. Point. Souvent, j’ai envie de me foutre en l’air. Pas cette fois. Je sens venir une super idée. Mais sans clope, j’y arriverai jamais…


Sandrine… Brune, assez jolie, bosseuse comme c’est pas possible. Une battante. Tout l’inverse de moi. Quand j’y pense, elle avait probablement fini par me prendre pour un gentil glandeur ! La femme fourmi et l’homme cigale. Sans son salaire qui rentrait tous les mois, on aurait été mal. Enfin, disons qu’on aurait été comme je suis aujourd’hui. Pas vraiment mal, mais pas vraiment bien. Au RMI, à devoir gratter tous les jours pour quelques cigarettes hors de prix. Je l’aimais. Oui, l’amour, hein, c’est bien beau, mais ça suffit pas. Ça inspire juste des histoires plus ou moins bonnes qu’il faut ensuite vendre à des requins. On a vécu dix ans ensemble et puis elle s’est foutue en l’air dans un virage – c’était l’époque du travailler plus pour gagner plus. Plus de quoi ? En fait, on ne sait toujours pas. Les services de la préfecture m’ont ramené l’épave de sa Clio et l’ont poussée dans le fond du garage. Tu parles d’un plus !


Sandrine gardait toujours un paquet de cigarettes dans la portière. Je devrais y aller voir. Je l’ai souvent fait, avant. Sans même lui en parler. C’était comme une complicité de fait qui m’amusait et m’inspirait. Et puis le garage n’est pas si loin quand on y réfléchit…


— Salut !


Merde, Patrick. Comment est-il entré ? J’étais tellement perdu dans mes pensées que je ne l’ai pas entendu arriver. Mon ami prend une chaise de jardin et s’assied en silence.


— Qu’est-ce que tu fous sur ta terrasse ? demande-t-il. Pourquoi tu ne vis pas dans la maison ? Ça n’a pas l’air d’aller très fort…


— Rien de grave. Je pensais à Sandrine. T’aurais pas une Winfield ?Patrick sourit. J’aime son éternelle moustache, son catogan et son front dégarni. Son détachement. Il porte un magnifique T-shirt blanc, avec une rose bien rouge peinte au niveau du cœur. J’imagine que c’est une de ses plus récentes créations. Il nous avait parlé de son projet d’imprimer des T-shirts pour les touristes. En y regardant de près, je distingue un prénom qu’il a imprimé au pochoir : « Fanny ». C’est le genre de truc qui plaît sur les plages. Ça doit se vendre comme des petits pains. Suffit d’imprimer le prénom à la demande…


— Je ne fume plus, répond-il. Tu devrais faire comme moi.


— Arrête, Patrick ! L’inspiration… On a tous nos manies, notre rituel. Toi qui as peint tant de tableaux, tu sais ce que c’est, non ? Tu fumes encore plus que moi, et il t‘arrive de boire comme…


— Comme quoi ?Là, je me sens gêné. Je n’ai pas vu mon ami depuis plusieurs semaines. Je sais que Fanny l’a viré et qu’il galère. Imprimer des T-shirts, faire le tour de l’île sur sa belle moto… Après tout, peut-être a-t-il pris de bonnes résolutions, comme on dit. Ça arrive de rebondir, n’est-ce pas ? Moi-même, j’ai failli. C’est vrai que son visage reflète une profonde sérénité. Je l’ai rarement vu aussi calme…


— Excuse-moi. Quand on était en métropole, on levait tous bien le coude en refaisant le monde, non ? Fanny, toi, moi… On était toujours inspirés. Souviens-toi. Même ici, en Guadeloupe, nos soirées ti punch


— Vaut mieux pas se souvenir, dit Patrick, c’est mauvais. Écoute, je vais t’aider. Je vais t’accompagner dans ce putain de garage. Je ne te quitterai pas d’un orteil. Ensuite, je partirai, et tu finiras ta nouvelle… » 


C'est la nuit. Surtout pas faire de bruit. Ne pas la déranger dans son sommeil. Je fais coulisser la porte du garage. La voiture est là, tapie dans l’ombre. On ne voit pas grand chose, mais j’ai décidé de ne pas allumer. Je tire sur la portière enfoncée. Rien à faire. Le métal est complètement tordu. J’essaye d’imaginer la violence du choc. Le pare-brise a explosé, mais je me vois mal m’introduire par là…


 — Patrick, tu peux m’aider ?


Mon ami ne répond pas. Sa silhouette se dessine en contre-jour, immobile, comme figée dans l’entrée. J’hésite, puis décide de contourner le véhicule pour tenter ma chance du côté passager.


La portière s’ouvre. Putain… Je suis à l’intérieur. Dans le parfum de Sandrine qui flotte encore entre les sièges. C’est un parfum sensuel d’herbe fraîchement coupée. Sandrine, mon cœur, tu es là… Mes doigts fouillent à l’aveuglette dans le vide-poche, identifient l’objet magique, l’ouvrent et s’emparent au jugé de trois cylindres. Ils sont dans ma main. C’est gagné ! Je suis certain d'écrire la suite, même avec des News rouge. Je vais te la dédier, chérie, cette nouvelle que tu n’espérais plus ! Vite, sortir de là !


Le chant des grenouilles s’est arrêté. Le jour va se lever. Des larmes coulent sur mes joues. J’entends Patrick qui murmure : « Ne pleure pas, mon ami, tu nous rejoindras bientôt. »


La rose s’est épanouie sur sa poitrine. En fait, c’est pas vraiment une rose. Ça ressemble plus à une tache, à l'explosion d'un cœur détruit…


J’ai comme un passage à vide. J’ai envie de crier. Tout se met à flotter. Putain de con, qu’est-ce qu’il a fait ?


Je le cherche. Il n’est plus là.


Et moi ? Je suis seul. Envie de balancer ces objets ridicules, de les écraser sous mon talon et d’oublier, oublier cette histoire que je voulais écrire. TOUT OUBLIER !


Le parfum de Sandrine a imprégné ma chemise et mes mains. J’ai toutes les peines du monde à m’en défaire. Je jette un coup d’œil vers le haut. La terrasse s’offre aux premiers rayons du jour. Quand je pense que j’ai vécu là ! Que j’y ai même vécu heureux… J’ai tant de fois monté cette légère pente bordée de buissons ardents. Tiens, le goyavier a rendu l’âme définitivement. Sandrine m’avait demandé de le couper. Mais je ne sais pourquoi, j’avais envie de lui laisser une chance. La nature est si peu prévisible par ici. On croit les arbres ou les plantes calcinés et au bout de trois ou quatre pluies, il y du vert partout. La pli ka tombé, soley ka chofé. Pourquoi je pense à ça ? Il faudrait aussi repeindre la rambarde et passer la tondeuse dans les herbes folles. Depuis que je vis dans le bungalow, derrière, je ne me rends plus compte de rien. J’allume une cigarette, un de ces putains de clopes gagné contre la peur. Patrick a raison : c’est de la merde. Mais il faut croire que je satisfais mon plaisir autant que j’alimente ma propre destruction. Je devrais me bouger. Si je montais jusqu’en haut ? Juste pour voir.


Fanny m’avait tout de suite plu. J’avais tout de suite aimé sa bouche et ses cheveux coupés court, son look d’artiste. Je ne parle pas de sa vulgarité qui m’excitait, mais plus du personnage qu’elle s’était, au fil des ans, construit. Devant le portail de l’école, elle attendait souvent ses fils et moi ma femme. Oui, Sandrine, l’institutrice. La gentille, celle qui sacrifiait sa vie au bonheur et à l’éducation des enfants. Fanny ne craignait pas de me toiser. Elle m’avait tout de suite estimé, peut-être même désiré. Mais elle avait vécu. Bien vécu. J’ai tout de suite eu envie de la baiser. Moi, le romantique, l’idéaliste sentimental, le poète… Ma queue se tendait chaque fois qu’elle était là et mon envie d’elle me taraudait au point de ne plus penser qu’à ça. De Carpentras à Cavaillon, l’attente n’épuisa pas mon désir. Je la voulais.


Nous fûmes rapidement invités à dîner, Sandrine et moi, chez elle et son mari. C’est ainsi que je fis la connaissance de Patrick.


Patrick peignait et dessinait. Il était doué pour tout. Dans sa maison construite sur les hauts du village, une villa dont il avait lui-même tracé les plans, on pouvait découvrir ses toiles tendues aux endroits élus par lui. Je m’en souviens comme si c’était hier. De grandes toiles magnifiques, peintes dans un style puissant, très hispanique. En fait, j’appris plus tard que nos nouveaux amis avaient vécu en Espagne. Ils formaient un couple étrange. D’aucuns diraient vivant, voire exhibitionniste. Je les ai toujours suspectés de mettre en scène leurs différends et leurs querelles pour se mettre en valeur. Dans les pires moments, je les sentais complices, liés l’un à l’autre par Dieu sait quel obscur serment qui fortifiait ainsi ma propre inspiration. Je devrais dire pour être honnête : mon désir de la conquérir, de la baiser et d’en faire mon amante. Plus il me paraissait génial, plus je la désirais. J’avais besoin de les savoir en couple et, en même temps, je les maudissais de me taire le secret de leur entente !


Je pousse le portail, entre sur la terrasse. Qu’a-t-elle fait des chats ? Les a-t-elle donnés à des amis ou laissés à eux-mêmes ? Ils se précipitaient toujours vers moi quand je rentrais. La mère, noire et blanche, et son fils, un gros patapouf un peu peureux que Sandrine avait fait castrer. Les plantes ont débordé de leur pot en plastique et le sol est glissant. Les mobiles de Sandrine ont été arrachés par les orages et gisent ça et là sur le sol dallé… Il faudrait tout laver. Je reconnais la table basse et les chaises tressées, le petit coin que j’aimais bien et le hamac dans lequel je m’abandonnais souvent avec un livre. Les portes vitrées sont fermées mais je m’approche pour regarder à l’intérieur. Je ne vois rien, mais j’entends. J’entends des bruits étranges et des voix.


Des voix !


Bon dieu ! Ce ne sont pas des voix normales issues d’êtres normaux. Ça ressemble plus à des râles entrecoupés de cris. Je dois faire quelque chose, là, maintenant. Je ne rêve pas. Il faut entrer par la cuisine, par la porte qui ferme mal et que j’avais promis de réparer. Les cris montent, s’amplifient. Une femme souffre. Mais j’entends mal. Tout me semble désaccordé, comme dans un cauchemar. La porte s’ouvre. Je suis dans la maison de Sandrine.


J’avais une gentille femme et rêvais d’avenir glorieux. J’écrivais et publiais de temps à autre quelque nouvelle dans des revues confidentielles. Patrick m’avait parlé de sa vie, de l’époque où il avait rencontré Fanny. À Paris, il dirigeait un atelier d’artistes. Et elle était arrivée de sa province, la bouche en cœur, avec sa valise,. Je l’imaginais plus jeune, encore plus désirable… À l’époque, ils avaient brûlé la chandelle par les deux bouts, tout essayé : les boites échangistes, les campagnes politiques pas toujours clean. Il riait, se moquait de tout ça et me parlait de Pasheda, son héros. Patrick avait écrit une saga héroïque qu’il avait illustrée. Il me montra tous ses dessins. J’ai même contacté pour lui certains éditeurs, mais sans grand résultat. Je voulais percer son secret, séduire sa femme qui se moquait vertement des ambitions littéraires de son mari.


Ai-je réellement semé les germes qui vinrent à bout de leur union ? J’hésite à m’accorder une telle importance. Plus le temps passe, plus j’ai tendance à me considérer comme un moins que rien. Mais une chose est certaine : je n’ai jamais voulu d’un couple à trois. J’ai toujours aimé Patrick d’amitié. Et puis, il y avait Sandrine. Pas question de la quitter pour vivre une quelconque passion. J’ignorais ce qu’elle pensait, ce qu’elle savait. J’étais simplement bien avec elle. J’avais besoin de son calme impavide. En fait, j’étais incapable de choisir. Pourquoi aurais-je choisi ? Tout allait bien. Quand j’ai baisé Fanny, plusieurs années plus tard, c’était ici. Patrick dessinait dans le bureau de Sandrine. Il savait. C’est certainement à ce moment-là qu’il a décidé de venger sa fierté. Il a toujours pris son temps.


La cuisine. Le four. Le plan de travail et les couteaux. Je m’empare d’un couteau à viande et me précipite vers la chambre. Pourquoi la chambre ? J’en sais rien. Je ne me pose plus aucune question. Les cris redoublent. Une femme est en train de jouir. Puissamment. Elle ne souffre pas, oh, non ! C’est un cri de bonheur, assourdissant, et qui fait mal. Un cri qui résonne, emplit tout, n’en finit pas. Je traverse le salon et pousse la porte de notre chambre.


Les volets sont tirés et je jour entre à peine. Ils ont signé un pacte entre morts pour se venger, pour me détruire. Ils sont là, allongés sur le lit, derrière le voile de la moustiquaire, à copuler dans la pénombre ! Dressé au-dessus d’elle, Patrick la pénètre. Il est vêtu du costume ridicule de son héros. Elle est entièrement nue et j’ai peine à reconnaître le corps de celle que j’ai aimée. Sandrine ! Ses chairs meurtries par l’accident s’offrent à lui, se déchirent sous ses coups de boutoir, libèrent des sanies. Le sexe de son amant est énorme, guerrier, resplendissant. Elle le prend dans sa bouche pourrissante et le suce avec volupté. Ses dents tombent en même temps que le pare-brise explose au ralenti. Double choc dans son ventre. Elle râle comme une chienne repue. Il a enfin éjaculé. Son con le supplie de pénétrer encore son vagin, de lui donner l’extase. Lui me regarde, impitoyable, et caresse le corps que l’accident a ravagé. Le parfum d’herbe coupée a disparu depuis longtemps. Seule la puanteur des corps décomposés baigne la chambre. J’ai déchiré le voile. Aucune haine. Le couteau tranche, lacère leurs chairs pourries que j’évite de toucher. Leur sang jaillit, se mêle et noircit le matelas. Elle me regarde une dernière fois, comme pour me supplier. La lame tranche ce qui reste de sa beauté. Sa tendre gorge libère un flot de cafards translucides. C’est fini.


Patrick brandit vers moi l’arme de son héros. C’est une épée ridicule qui fait penser à ces fabrications enfantines mal foutues, un de ces trucs en bois ou en carton qui ne tuerait pas une mouche et encore moins un poulet. Je trouve la force de crier : « Salut, noble Pashéda ! » avant d’enfoncer le couteau à viande dans sa poitrine. Tout empeste, la couche est devenue immonde. Je vois des scolopendres et des vers se frayer un chemin dans leurs restes.


Je reste un long temps immobile, sonné, prêt à hurler pour effacer toutes ces horreurs. Mais mon cri ne vient pas. Il est temps de partir. J’ai envie de refaire ma vie ailleurs. La maison sera vendue. Quelque chose me dit même que le couple qui s’y installera aura quelque problème… Mais c’est sans importance, j’ai des idées. Plein d’idées. Rien que pour moi.  Je vais retourner en Provence. J’y ai gardé quelques amis…


Les morts avec les morts et les vivants avec les vivants !


  FIN


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