Les Voisins

par

PATRICK VAST

— Ah, monsieur Loret, vous allez devoir nous quitter, votre contrat à durée déterminée va se terminer, la personne que vous remplacez rentre demain.

Dans sa blouse bleue de magasinier, Jacques Loret, un trentenaire grand et sec à la calvitie galopante, regarda son interlocuteur d’un air dépité.

— Ah bon, je pensais qu’il ne rentrerait peut-être pas.

L’interlocuteur, un homme petit, malingre dans son costume gris, qui officiait dans l’entreprise en tant que directeur des Ressources Humaines, hocha la tête.

— Et si, il revient. Vous resterez jusqu’à demain pour lui passer les consignes. Nous comptons sur vous, monsieur Loret.

— Vous pouvez, fit l’intéressé en s’efforçant de ne pas grimacer.

Le soir venu, il retrouva sa femme et ses deux enfants, dans la maison que la famille louait depuis un mois.

Il se laissa tomber sur le canapé du séjour, acquis avec tout l’ameublement de la maison dans un discount au cours des soldes, et déclara :

— C’est foutu, on va devoir retourner vivre en appartement.

— Quoi ! fit sa femme, une brunette de 28 ans.

— Oui, reprit son mari, je termine mon CDD demain. Le gars que je remplaçe rentre à la boîte ! Alors, avec tous les deux au chômage, on ne pourra pas rembourser le crédit des meubles, de la voiture, et assurer le loyer de la maison. Il faut choisir.

— Mais… mais, bredouilla sa femme, tu m’avais dit que…

— Oui, je sais, que le gars que je remplace ne devrait plus rentrer. C’est ce qu’on m’a laissé croire. On m’a même dit qu’il ne devait plus remarcher et finir sa vie dans un fauteuil roulant. Et bien sûr, que c’était moi qui allais hériter de sa place.

À ce moment-là, Loret aperçut par la porte-fenêtre du séjour, sa voisine d’à côté qui s’en allait arroser ses fleurs dans son patio. C’était une septuagénaire qui profitait d’une retraite paisible avec son mari.

Loret prit un air dégoûté.

— Et celle-là qui vient me narguer avec ses fleurs, lâcha-t-il la bouche amère. Moi aussi, je voulais le fleurir le patio ; je voulais en mettre partout des fleurs, mais ce n’est plus la peine d’y penser.

 

****

 

Le lendemain, il vit arriver en moto celui qu’il avait remplacé. C’était un grand gaillard bardé de cuir. Il s’efforça de se montrer aimable avec lui, mais à la fin de la matinée, il ne put s’empêcher de lui demander :

— Au fait, vous n’avez pas eu peur de remonter sur une moto ?

L’autre s’esclaffa :

— Et pourquoi donc ?

Loret ravala sa salive avant de répondre :

— Eh bien, il paraît que vous avez eu un sacré accident. Que vous avez même failli…

— Y rester ? le coupa l’autre.

— Ben oui.

L’autre fit un vague mouvement de la main.

— Tout ça, c’est déjà oublié ! s’exclama-t-il. Ça n’a en rien entamé mon amour de la moto et surtout de la vitesse ! Je prends toujours autant de risques.

— Alors, ça, c’est incroyable, dit Loret.

 

****

Le midi, il se hâta de manger, puis sortit du réfectoire de l’entreprise. Il se rendit à l’endroit où son collègue avait garé sa moto. C’était une Harley ; une moto que Loret connaissait bien. Son père en avait possédé une jadis. Il avait même appris à bricoler ce type d’engin.

Il regarda sa montre ; il avait du temps devant lui.

 

****

 

Deux jours plus tard

 

Éliane Sorot, la voisine de Loret sortit dans son patio et commença à s’occuper de ses fleurs qui grimpaient le long du grillage séparant sa maison de celle de son voisin.

Elle sursauta quand elle entendit :

— Bonjour !

Cette petite femme aux cheveux blancs leva la tête, et vit Loret en survêtement qui la regardait en souriant.

— Ça va, madame ? fit-il.

— Ça va, dit Éliane. Et vous aussi apparemment.

— Ouais ! fit Loret. Figurez-vous que je vais pouvoir garder la maison.

Éliane prit un air interrogateur.

— Oui, reprit Loret, le gars que je remplaçais et qui était revenu à l’entreprise, a eu un nouvel accident de moto, et c’est fois-ci, il est mort.

— Ah oui, je me souviens, fit Éliane, vous m’aviez dit que vous remplaciez quelqu’un et…

— Oui, et cette fois-ci, je le remplace pour de bon, il ne reviendra plus. Il faut dire que ce type était un inconscient. Il avait déjà failli y passer la première fois, et il continuait de rouler comme un fou. C’était un dingue de vitesse ; il me l’a dit ! Là, il ne s’est pas arrêté à un stop et s’est fait renverser par une voiture. Il est mort sur le coup à ce qu’il paraît.

— Mon dieu ! fit Éliane, le pauvre garçon !

Loret prit un air dégagé.

— Oh, il ne laisse personne derrière

— Comment cela ? s’étonna Éliane.

— Oui, fit Loret, il n’avait pas de femme, pas d’enfants, pas de famille. Non, il ne laisse personne derrière lui.

À ce moment-là, deux petites filles vinrent rejoindre Loret, deux petites filles absolument semblables.

— Ce n’est pas comme moi, reprit Loret en regardant les jumelles d’un air bienveillant. Maintenant que j’ai un emploi sûr et que je vais pouvoir garder la maison, je vais leur installer un toboggan, une balançoire. Puis je vais mettre des fleurs partout dans mon patio. Je vais vous faire une sacrée concurrence !

— Eh bien, c’est parfait, fit Éliane un peu mal à l’aise.

Elle rentra dans sa maison, et trouva dans un fauteuil du séjour, son mari Victor, un petit bedonnant à la moustache aussi blanche que la couronne de cheveux qui entourait son crâne.

Éliane lui raconta ce que venait de lui dire leur voisin, et Victor demanda avec un petit sourire :

— Ce ne serait pas lui, par hasard, qui aurait saboté les freins de la moto de son collègue pour avoir sa place une fois pour toute ?

Éliane prit un air offusqué.

— Voyons ! où vas-tu chercher des idées pareilles ? Il paraît que le pauvre garçon qui s’est tué, était un fou de vitesse.

— Alors, si c’est la vitesse qui est en cause, je n’ai plus rien à dire, fit Victor.

 

****

Les mois s’écoulèrent, et le patio de Loret s’égaya de plus en plus. Comme annoncé, apparurent un toboggan, des balançoires et même une piscine gonflable dans laquelle ses filles s’ébattaient pendant des heures quand il faisait chaud. Mais surtout, Loret sema des fleurs, inonda son patio de plantes, en mettant sans cesse au défi Éliane de le surpasser. Alors celle-ci jouait le jeu, faisait semblant d’être jalouse, ce qui paraissait ravir son voisin.

Mais un soir, alors que les Sorot rentraient chez eux après quinze jours d’excursion avec un club du troisième âge, Éliane eut le désagrément de trouver ses capucines qui grimpaient le long du grillage et avaient tendance à s’inviter chez Loret, couvertes d’immondices.

Elle en fut très contrariée, et Victor quant à lui, se montra très inquiet.

Et ça ne devait pas s’arranger le lendemain, quand son épouse lui apprit qu’elle avait vu Loret dans le patio, et qu’en guise de bonjour, il avait émis un grognement des plus hostiles.

— J’espère qu’il n’a pas d’ennuis, dit-elle.

— Va donc savoir, dit son mari en haussant les épaules.

Les semaines passèrent, et il apparut évident que Loret n’allait plus au travail.

— Il ne serait quand même pas au chômage ! dit Alors Éliane.

Victor haussa encore les épaules.

— La situation économique n’est guère florissante depuis quelque temps. Des entreprises ferment et licencient. Ce ne serait pas étonnant.

Quelques jours plus tard, le toboggan et les balançoires disparurent, les petites filles n’apparaissant d’ailleurs plus dans le patio depuis un certain temps.

Et quand un matin, Victor rentra des couses en déclarant à sa femme qu’il y avait une camionnette devant chez les Loret, avec déjà des meubles dedans, il fut évident que leur voisin était contraint de quitter sa chère maison.

Éliane s’abstint de se rendre dans son patio pour aller voir ses fleurs durant toute la journée, mais en fin d’après-midi, n’y tenant plus, elle ouvrit la porte-fenêtre et sortit.

Victor était plongé dans une encyclopédie, et quand soudain il entendit une détonation, il en lâcha son livre. Il se leva de son fauteuil, et regardant par la porte-fenêtre, vit Éliane qui s’écroulait dans l’herbe. Il se précipita dans le patio, et aussitôt une voix ordonna :

— Ne bouge plus !

Victor s’immobilisa, et découvrit son voisin armé d’un fusil qui le mettait en joue.

Les lèvres du septuagénaire commencèrent à trembler ; mais une seconde détonation qui le foudroya, l’empêcha d’émettre le moindre son.

 

****

 

Loret rentra tranquillement chez lui avec son fusil à la main. Il y retrouva sa femme qui tenait contre elle en tremblant les jumelles affolées.

— Allez, fit Loret, on peut quitter la maison maintenant ; il n’y a plus personne pour nous narguer.

 

Patrick S. VAST - Avril 2009

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