Maurice Batignol : A Votre Service !

par

NELLY BRIDENNE

 

Maurice Batignol est roux et porte sa quarantaine bedonnante. 

Il partage sa vie avec un chat prénommé Caramel (roux lui aussi) et il est un rien porté sur  le Ricard (le p'tit jaune, c'est sacré).  Il aime taquiner le goujon à l'occasion. Le gars pas antipathique, pas non plus la bombe sexuelle… Dernier détail : il est bègue, mais uniquement avec les mots commençant par B.  Ce qui l'handicape fortement pour se présenter : Maurice Ba-Batignol.  Sa concierge, Mme Bignole, une dame âgée, se trompe de nom à chaque fois qu'elle le salue :  "Bonjour, Mr Bagnol" (elle ne conduit plus depuis longtemps). Il rectifie par "Ba-Batignol, bon-bonjour Mme Bi-Bignole."  Maurice a débuté dans la vie active, par des petits boulots sans grand intérêt, ni grande  légalité. Il s'est donc retrouvé à Fleury-Mérogis, pour quelques mois, dans la même cellule qu'un as du grand banditisme, qui lui, avait tiré 20 piges.  (Surpopulation carcérale, quand tu nous fais des farces…) Son co-locataire, Le Coucou, (ni Corse, ni Marseillais, en fait un gars de la Creuse) l'a briefé  vite fait sur ses activités et dés sa sortie, Batignol est confié au nouveau boss.  Il lui propose d'emblée une première mission de confiance : une petite prise d'otage.  Rien de bien compliqué, le kidnapping d'un roi de la finance : le Baron de la Brioche. Après quelques repérages sur ses habitudes, l'enlèvement se passe comme prévu.  Le Baron est planqué en banlieue, dans une cave et loge dans une tente canadienne, à deux  places, s'il vous plait. La famille oubliera longtemps de verser la rançon, malgré plusieurs relances et menaces  des ravisseurs.   Finalement, le prisonnier, quoique bien traité, restera cloîtré quatre semaines dans sa tente. A sa libération, il déclare aux journalistes : "Je ne ferai plus jamais de camping !"  Après ce succès, Maurice monte en grade et est promu tueur à gages. Ce nouvel emploi lui convient : bien payé, plus cool, lui laissant beaucoup de loisirs pour s'adonner à la pêche à la ligne. Mais attention, Batignol est un gentil, avec des principes et une éthique de vie : il est  végétarien, il refuse d'abattre les enfants et les femmes de moins de 50 ans.  Il se renseigne toujours sur ses victimes potentielles et pour certains contrats "c'est niet de  chez Popov". Il est intraitable sur quelques sujets. Pourtant chez lui, pas de signe religieux ostentatoire,  Dieu l'en préserve ! Ni de parti pris politique.   Son premier CDD (contrat à date déterminée), il s'en souvient encore avec délice, était sur  la tête d'un maquereau Moldave : Nick Tamer. Ce salaud obligeait des filles mineures à  tapiner.  Des gamines vendues 50$ en Moldavie par leurs propres parents, contre la vague promesse  de leur offrir un job de serveuse à l'ouest. Les pauvres filles, battues, droguées, sont tout  d'abord "testées" à Moscou, à Bucarest et en Italie, avant d'échouer à Paris. Et quand elles  ne sont plus rentables, petites poupées cassées, elles repartent vers l'est, soldées à des  trafiquants d'organes. Le boss de Maurice, (appelons-le "le Grand Charles", car il est féru d'histoire) n'a pas  commandité ce "nettoyage" par bonté d'âme, non, seulement parce que le proxo Moldave et  toute sa clique ont envahi son périmètre réservé.  Et ça, le Grand Charles, il tolère pas !  Batignol, lui, s'en était donné à cœur joie et avait descendu ce vendeur de putes avec  délectation. Maurice exécute surtout à l'arme blanche. Selon lui, un coup de surin bien ajusté est plus discret et moins bruyant qu'un projectile.  Une fois le contrat réalisé, Batignol téléphone à son boss et prononce la formule établie : "Le manchot la sert dans ses br-bras", je répète : "Le manchot la sert dans ses br-bras"  et raccroche.  (En effet, le Grand Charles, inventeur de ce code, revisite la période "Ici Londres, les Français  parlent aux Français.") Puis le devoir accompli, Maurice rentre chez lui et récupère son matériel de pêche.  Il croise sa concierge, qui lui lance un "belle journée, Mr Roubignol ! ", (souvenir, souvenir) "Pareillement, Mme Bi-Bignole !" Quelques semaines plus tard, fin août, le boss lui confie une nouvelle mission : profiter de  la canicule meurtrière, (déjà 15.000 victimes)  pour liquider un petit vieux.  Un de plus, un de moins, qui s'en apercevra ? Marcel le Gitan, la cible, est retiré des affaires depuis dix piges, rapport à son impotence.  Mais ne rechigne pas à balancer les anciens potes… Grâce à lui, le Coucou moisissait à  l'ombre.  Le Grand Charles allait enfin l'éliminer "en douceur" et venger ainsi son lieutenant.  Batignol devrait déroger à ses règles : il utiliserait à haute dose des somnifères, noyés dans  un Pastis. Le vieux s'en faisait livrer un à domicile, tous les jours, à 11 heures précises : son ultime  plaisir.  Maurice avait soudoyé le serveur et apporté lui-même le breuvage, très frais.  Marcel, déshydraté, s'était jeté sur son verre, l'avait bu cul sec et en réclamait même  un second.  Après tout, mourir de ça ou d'autre chose … L'exécutant, zélé, avait obéi, puis guetté les effets rapides du médicament.  Il avait ensuite appelé les pompiers, anonymement. Ceux-ci emportèrent le corps, un de plus,  fatalistes face à cette hécatombe estivale.  Contrat rempli !  Maurice téléphone au boss et lui récite : "Les girafes ne portent plus de faux col", je répète : "Les girafes ne portent plus de faux col" et raccroche. Puis il réintègre son domicile, pour se jeter, lui aussi, un p'tit jaune ou deux, bien frais,  derrière la cravate.  Leur goût commun pour le Pastis a failli attendrir Maurice. Failli seulement. Dans l'escalier, il croise sa concierge qui lui crie : "Quelle chaleur, Mr Borgnol !" (Elle ne croit  pas si bien dire…) "Mortelle, Mme Bi-Bignole."  Pendant son temps libre, c'est-à-dire entre deux "affaires" à régler, notre justicier agit pour  son compte personnel. Il fait des extras, en somme. Parfois même dans son propre immeuble :  il avait tout d'abord pensé que sa voisine, Mme Jeanne, était maladroite ; il avait remarqué,  pendant qu'elle balayait leur palier commun et qu'elle nettoyait leurs deux paillassons,  des ecchymoses sur ses bras. Elle s'était cognée sans doute, dans un meuble et sa peau  marquait facilement.  Quelques jours plus tard, sa lèvre fendue avait attiré plus particulièrement son attention.  Il l'avait questionnée gentiment, mais elle s'était empourprée et avait bafouillé des mots  inaudibles, en retournant chez elle précipitamment.  Pour la sainte Jeanne, il lui avait offert une gerbe de tournesols, accompagnée d'une carte  déclarant qu'elle ensoleillait l'immeuble.  Elle avait rougi à nouveau, mais de plaisir cette fois.  Le lendemain, en voyant son nez cassé, il avait enfin compris et elle, n'avait plus la force  de mentir : la sainte Jeanne avait été sa fête, une fois de plus.  Son mari, jaloux, avait jeté le bouquet et s'était défoulé sur elle.  En résumé, Monsieur dérouillait régulièrement Madame entre deux cuites…  Il ne lui épargnait ni les gifles, ni les insultes, ni les brimades.  Une fois calmé, il regrettait, jurait de ne plus recommencer, mais ce n'étaient que "des mots,  toujours des mots, rien que des mots." Elle avouait enfin être battue par son conjoint (comme une femme sur dix en France).  Maurice refuse que Jeanne succombe sous les coups et confirme les statistiques : six femmes  en meurent tous les mois.  Il va s'occuper personnellement et définitivement de son cogneur de mari et lui rendre coup  pour coup.   "Qui a vécu par les poings, périra par les poings !" Batignol a pratiqué la boxe, il y a quelques années et n'a pas oublié certains coups vicieux.  Le corps du mari de Jeanne sera découvert plus tard dans un petit bois, proche de son lieu  de travail, visage tuméfié, méconnaissable. Notre vengeur a offert un autre bouquet de soleils à Jeanne, qui l'a remercié, pour tout… Il a répondu par un "à votre service !", complice.La concierge, toujours à l'affût dans l'escalier, l'a gratifié d'un "vous avez trouvé votre  bonheur, Mr Mariol ?", "On s'en approche, Mme Bi-Bignole..."   Batignol a une autre voisine, qu'il apprécie : Géromine. C'est une vieille dame, qui habite  la petite maison, (sans la prairie) coincée entre les deux immeubles.  Elle nourrit les chats errants du quartier.  Attention à quiconque maltraite les chats : un gamin qui leur jetait des pierres, a disparu ;  le boucher du coin a dû fermer boutique, après appel anonyme au service de l'hygiène.  Il ne manquera pas à Géromine, elle est végétarienne.  Faut pas l'emmerder de toute façon ! C'est une collègue de Maurice, pourrait-on dire, mais elle n'agit que pour son compte.  Quand "c'est trop gros" pour elle, elle lui refile le morceau.  Depuis quelques mois déjà, sa petite fille se plaint régulièrement de sa responsable  hiérarchique : Edith, une vieille peau, pochtronne, manipulatrice, divisant pour mieux régner.  Tous les employés démissionnent ou dépriment.  Une idée leur est venue, lancée comme une boutade : la faire buter par un professionnel.  Victoire, au bout du rouleau, se confie à sa grand-mère.  Géromine connaît le "pro" dont ils ont besoin. Elle rassure sa petite fille : "Avec le temps, va,  tout s'en va, tout s'arrange et certaines coïncidences l'accélèrent."  Puis elle court (à son rythme) prévenir Maurice.  Celui-ci lui doit un "service", rapport au boucher qu'elle a mis en faillite, étant végétarien  lui aussi.  Elle le rencarde sur le quartier général de la harpie : le "Tea for two", un bar huppé pour  alcoolos mondains. On ne s'y enivre qu'au whisky, du dix ans d'âge minimum.  Maurice repère les habitudes de ce dictateur en jupons : célibataire, mais adepte de la  copulation haut de gamme. Elle ne se fait sauter que par des médecins, avocats, cadres en tout genre, rencontrés dans son rade. Avec quelques verres dans le nez, elle est prête  à suivre le premier notable arrivé.  Elle qui vient du caniveau, elle pense ainsi pouvoir accéder au haut du pavé.  Dans la gueule, le pavé !  C'est ce que lui réserve Batignol.  Cette garce finie n'a pas de famille, a plus de 50 ans, et c'est un meurtre commandité même  virtuellement par ses collègues, Maurice n'a donc aucun scrupule. A Géromine, gourmande d'infos, qui l'interroge sur sa manière de procéder, il répond,  à l'heure de l'apéritif, avec un p'tit jaune dans les mains : "Je vais la transformer en apéri-cubes !"                                                                               Nelly BRIDENNE                                                                               
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