Jamais Sans Mes Fleurs

par

JOSEPH OUAKNINE

   
B
ernadette est allergique au pollen à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Toute petite déjà, ses parents limitaient ses sorties aux jours d’hiver, sous la neige ou sous la pluie, de préférence ! Un rayon de soleil printanier, un frémissement de vie à l’aurore d’une belle saison, et elle se retrouvait cloîtrée chez elle, piqûres à l’appui.Elle a passé toute son enfance et son adolescence à éviter soigneusement de passer trop près des platanes embourgeonnés ou des parterres trop fleuris, toussant à s’en cracher les poumons à la simple vue d’une abeille en train de s’empiffrer jusqu’aux ailes dans une corolle pleine à craquer.

Encore aujourd’hui, sa gorge se gonfle, ses mains déchirent son corsage d’un geste désespéré et elle est emportée aux urgences, toutes sirènes retentissantes, si par malheur la fenêtre de sa chambre reste ouverte, un jour de grand vent… et de printemps ! Pourtant, elle habite en ville ; Allergie oblige !

L’idée de sortir autrement qu’emmitouflée dans un cache-nez, même par des chaleurs caniculaires, ne lui viendrait jamais à l’esprit. Une simple photo de fleurs l’incommode à un point tel, qu’elle se cache les yeux derrière d’épaisses lunettes de soleil avant de l’encadrer.Quand j’ai rencontré Bernadette, elle m’a caché son mal. Il est vrai qu’on ne peut pas tout dévoiler le premier jour, mais tout de même, cela peut parfois vous jouer des tours… Je l’ai repérée chez des amis dans une ambiance spécialement aseptisée pour elle, mais je ne le savais pas encore. Ah ! Bernadette ! Ma petite chérie à taille de guêpe ! Elle est si douce, si belle avec ses yeux en forme d’amande et ses cheveux blonds, presque nacrés, qui lui encadre un visage d’une pureté à couper le souffle. Ce fut un vrai coup de foudre. Pourtant, j’ai de suite trouvé ses goûts excentriques et sa façon de s’habiller folklorique : elle n’avait sur elle que du cuir et du latex ! Je n’ai rien dit, trouvant même que cela rajoutait à son charme et contrastait savamment avec son teint clair, me disant qu’après tout, je portais bien des sabots tous les jours de l’année, comme un paysan, même aux bals des samedis soirs !— Je ne pensais pas trouver une aussi jolie fée ici ce soir ! lui ai-je déclaré en m’approchant du canapé dans lequel il ne restait plus qu’une place à côté d’elle, comme si elle me l’avait déjà réservée.Elle m’a souri, loin de trouver trivial mon engagement pourtant banal, cela se voyait dans ses yeux :— Il n’y a de fée que là où des yeux savent leur sourire !— Vous avez raison, une fleur ne s’épanouit-elle pas quand une abeille la frôle ?Elle a tiqué, froncé les sourcils, mais comment aurais-je pu deviner qu’un coup de massue ne l’aurait pas plus étouffée ? J’ai pensé qu’elle me trouvait gauche, maladroit…Heureusement, ce soir-là, j’avais apporté une bonne bouteille de Côte-rôtie. Je ne sais pas pourquoi, d’habitude j’apporte des fleurs, en pot ou en bouquet, en gerbe ou à l’unité. Il faut dire que Marcel, l’auteur de cette invitation pour son anniversaire, était passablement accro de la bouteille, ceci explique sans doute cela… À ce moment-là, je ne savais pas que si j’étais arrivé avec des fleurs, elles seraient restées sur le palier, et sans doute même enfermées dans un sac en plastique !Moi, j’adore les fleurs ! Les dahlias surtout ! Ils me font penser à une forêt vierge, touffue et enchevêtrée, gauchement éparpillée en même temps. Mais j’aime aussi toutes les autres fleurs qui n’hésitent pas à présenter leur pollen, toutes pistils dehors, celles dont la beauté nacrée et sucrée attire les guêpes et les abeilles, celles qui donnent le goût et l’odeur du miel avant l’heure de leurs pétales assoiffés de vent.J’aime aussi les pâquerettes, les boutons d’or et le muguet, sans doute un reliquat de l’épopée campagnarde qui a bercé toute mon enfance. Les petites fleurs sauvages éparpillées à perte de vue au milieu d’un champ de blé ou d’un pré verdoyant, des fleurettes fraîchement coupées dans les bois et les bouquets séchés merveilleusement garnis d’épis d’or et entourés de fougères, éveillent en moi autant de sensations que la vue d’un Renoir, un Van Gogh ou un Monet, sans aucune comparaison possible.Une fleur, c’est comme une femme… c’est souvent si beau ! D’ailleurs, j’adore les comparer. Martine, mon amie d’enfance, est une marguerite ; elle adore s’épiler des heures durant devant son miroir, comme rejetant au vent ses plumes dorés. Ma mère est une tulipe ; très rigide ! Ma tante, Françoise, toujours maquillée à la bleu-mauve, est un chardon ; qui s’y frotte s’y pique ! Ma sœur Béatrice est une pensée ; son air rêveur et ses yeux toujours grands ouverts semblent empreins de nostalgie !Souvent, j’aime à me balader sur les quais, entre les jardins fleuris et les vitrines endimanchées. Par tout temps, du moment que flottent dans l’air de divins parfums de floraison, je pourrais y passer des heures… Que dis-je ? Ma vie entière ! D’ailleurs comment imaginer que je puisse passer une journée sans voir et sentir une jolie fleur ? Ce soir-là, donc, chez Marcel, nanti de ma fameuse bouteille de vin aux arômes de tanin fin, café et mûres sauvages aussi subtils qu’un coulis de roses sur un nougat glacé ou qu’un liseré d’or sur une parure de satin blanc, j’ai passé la soirée auprès de Bernadette sur le canapé. Elle était heureuse comme une grappe de lilas et fraîche comme une fleur d’oranger.Très volubiles, aussi bien l’un que l’autre, nous avons bavardé jusqu’au bout de la nuit, nous enivrant jusqu’à plus soif de vins fins et légers, engloutissant petits fours sur petits fours, car mon filou de Marcel avait tout prévu. Il faut dire qu’il aimait bien recevoir et qu’il aurait vidé sa cave et celle de ses voisins pour satisfaire aux désirs et féroces appétits de ses convives.Des convives, en dehors de Bernadette, je n’en ai vu aucun : je n’avais d’yeux que pour elle ! Dans un souffle, entre deux danses, elle m’a avoué qu’elle adorait la poésie alors, en étant moi-même très friand, je lui ai conté Verlaine, puis Rimbaud et le bateau ivre que je connaissais par cœur, et j’ai terminé avec les fleurs du mal, Baudelaire et compagnie…— J’adore le ton suave que tu prends en récitant des vers, m’a-t-elle susurré à l’oreille en s’agrippant à mon cou tel un liseron.— Alors, je ne te parlerai plus qu’en prose, ai-je répliqué en m’emparant de sa taille comme d’un brin de muguet.Nous avons ri ! Nous avons ri ! Je n’ai jamais été aussi heureux que ce soir là ! Elle m’a conté fleurette, et, roucoulant comme de jeunes pouces, nous avons fini par nous rapprocher l’un de l’autre jusqu’à ne plus pouvoir laisser passer une feuille de trèfle entre nous, avant de nous éclipser au fin fond d’une terrasse pour goûter de nos lèvres, nos caresses et nos baisers, nous promettant déjà de ne plus jamais vivre l’un sans l’autre :— Les matins blêmes déposent la rosée sur les plateaux fleuris, ai-je soufflé en glissant ma tête au creux de son épaule, toi, ma rose, tu m’engendres une rivière de joie sur un plateau de bonheur.— Ne me parles pas de ses choses-là ! a-t-elle répliqué en me mordillant les lèvres, cela me fait trop peur…J’ai pensé qu’elle avait peur de succomber trop vite. Je l’ai trouvé trop vertueuse, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu la froisser…— Ce sera comme tu voudras, je te le promets.Dans la nuit fraîche, j’ai vu son sourire s’épanouir, j’ai senti son pouls s’accélérer, son corps vibrer de plaisir. Moi-même, je devais ressembler à un jeune arbrisseau poussant ses plus belles fleurs à l’aube de son premier printemps. Nous étions déjà unis pour la vie… pour le meilleur et pour le pire, comme on dit !J’ai raccompagné Bernadette chez elle aux petites lueurs de l’aube. Elle n’a pas voulu que je monte, mais m’a laissé entendre que je n’attendrais pas bien longtemps… Dans la voiture, nos derniers baisers ont pris des allures de feu-follet. Nos cœurs tumultueux ne battaient plus, ils moussaient ! J’en avais mal aux lèvres à force de l’embrasser, et les siennes étaient devenues rouges de plaisir, tout comme ses joues. Pourtant, pour rien au monde je n’aurais osé abréger ses derniers instants de pur bonheur, ne serait-ce d’une seule seconde… Peut-être en était-ce la cause, mais je n’ai pas compris le message, quand, m’invitant chez elle pour le vendredi soir suivant, elle m’a susurré à l’oreille :— Tu apporteras une bouteille de Côtes-rôties ! C’était fameux !Bah ! Que voulez-vous, on ne peut pas tout deviner… Ignorant que par ce message, elle voulait s’épargner de mauvaises surprises trop fleuries, j’ai imaginé des choses…

J’ai révisé Kama-Sutra et suis donc arrivé chez elle, à l’heure pile du rendez-vous, avec un paquet de capotes dans ma poche, une bouteille de Côtes-rôties dans une main et… un immense bouquet de fleurs dans l’autre ! Ah quand j’y repense… j’avais mis tant de passion à concocter ce bouquet ! 57 fleurs ! Pas une pareille ! Le Guinness des records m’aurait été promis ! J’avais mis tous les fleuristes du boulevard Saint-Germain à l’ouvrage, choisissant les plus belles, les plus nobles, celles qui devaient sceller notre amour de toute leur splendeur ! Au centre de ce qu’on aurait très bien pu appeler le plus beau bouquet de la planète, il y avait même une magnifique orchidée que j’avais tout spécialement achetée à Rungis et qui l’éclairait de toute sa magnificence.

En ouvrant la porte, Bernadette est devenue aussi rouge qu’une pivoine, passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel :— Non ! a-t-elle hurlé en me regardant, horrifiée, pas ça ! Pas ça !J’ai brandi l’immense gerbe et l’ai secouée au-dessus de sa tête :— Pourquoi ? Tu n’aimes pas les fleurs ?Je n’ai rien compris quand Bernadette s’est écroulée à mes pieds, dans les pommes, bien entendu ! Je me suis rué chez elle, ai jeté pèle-mêle bouteille de Côtes-Roties, anémone, aubépine, azalée, bégonia, bleuet, bouton d’or, camélia, capucine, chrysanthème, coquelicot, dahlia, datura, digitale, edelweiss, églantine, gardénia, géranium, glaïeul, glycine, hortensia, iris, jacinthe, jasmin, jonquille, lavande, lilas, lis, magnolia, marguerite, mimosa, muguet, myosotis, narcisse, œillet, orchidée, pâquerette, pensée, perce-neige, pervenche, pétunia, pivoine, primevère, reine-marguerite, renoncule, rhododendron, rose, saponaire, sauge, souci, trèfle, tulipe, véronique, verveine, violette, volubilis, yucca et zinnia sur le canapé avant de chercher le téléphone pour appeler police secours… Dire que j’ai eu la frousse de ma vie serait bien inutile, mais, quand elle m’a tout avoué sur son lit d’hôpital, à moitié cachée derrière un masque à oxygène, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir encore plus peur. J’étais littéralement décomposé :« Jamais je ne pourrais vivre sans mes fleurs ! » me suis-je dit, me demandant déjà comment j’allais pouvoir faire un choix aussi draconien…Et ni sa mère, ni son père, accourus en catastrophe sur ces entre-faits là, ne m’ont poussé à plus de pragmatisme dans mon choix, persuadés qu’ils étaient, que je n’étais qu’un pauvre abruti incapable de faire la différence entre la bagatelle et la mise en danger de leur fille ! Oh ! Je n’ai pas hésité bien longtemps. C’est Bernadette qui l’a emporté… J’avais trop envie de la croquer, de m’engouffrer dans son corsage et caresser ses frêles tétons. Mais enfin, j’ai obtenu ma revanche : elle a rapidement donné naissance à la première, Dahlia… Puis sont venues Églantine, Rose, Yasmina et finalement Violette, la petite dernière. J’ai longuement hésité entre ce dernier prénom et Margueritte, mais j’aime bien le parfum des violettes… parfum de femme par excellence !Mon rêve aurait été de choisir un nom de fleur jamais encore porté par une femme, Tulipe, par exemple, mais Bernadette n’a pas voulu…Heureusement, nous n’avons jamais eu de garçon. Comment l’aurais-je appelé ? Bouquet garni ?
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