Cher Public "qui A Tué Romane Flavennec" ?

par

MICHEL LLAPASSET

Acte I

 

 

 

Sur les pavés du quartier Saint-Michel, le tracé du corps à la craie. Sur la civière, une pulpeuse beauté, lèvres peintes, cou de velours, cuisses crémeuses. Jeanne referme sa gabardine sur sa jupe, croise ses bras sur son ventre. Elle aurait aimé connaître cette splendeur vivante, lire dans son regard ses chances de la séduire. Elle se sent vidée, corps emporté par les brancardiers. Cette fille lui ressemble. A peu près son âge. Elle ne pense qu'à cette ressemblance.

Il fait gris et humide. L'air poisseux. Jeanne regarde s'éloigner l'ambulance. Ce sera sa dernière enquête. Car il y aura une enquête, elle en est sûre. Elle refuse de croire au suicide.

La mère Flavennec pleure à gros bouillons. Grande est sèche.

-Pourquoi nous a-t-elle fait ça ? Pourquoi ?

Cette manie de se pleurer plutôt que le mort.

Le père se sait trop séduisant pour l'être tout à fait. Version bourgeoise de Richard Geere en moins musclé, plus froid, plus ferme. Droit et raide, il garde son sang froid. Les hommes surmontent mieux le chagrin que les femmes, moins d'eau dans le corps, plus de fer. Ce cliché se vérifie chez les Flavennec, probables partisans du mariage à quatre : papa, maman, le fric et Dieu, spécialité briochine aussi traditionnelle qu'une bolée de cidre et visant à perpétuer le patrimoine plus que l'espèce.

Jeanne ne s'est pas habituée à cette ville bourgeoise de province. A Saint-Brieuc les gens possèdent. Leur trop lourd héritage pollue l'air, l'eau, les rues.

-Personne ne s'est jamais suicidé dans la famille ! Déclare papa.

Jeanne lève les yeux vers la façade de l'hôtel particulier XVIIième aux hautes fenêtres moulurées :

-Vous me faites la visite guidée ?

Richard Geere obtempère, poli, vieux beau, sourire bourré de calcium :

-Je vous en prie, si vous permettez, je vous précède, excusez-moi…

Obséquieux, ridicule, attendrissant aussi, car préoccupé par sa femme. La pauvre se tord les mains, Jeanne aurait préféré le suicide de cette grande bringue à celui de sa fille. Racheter une mort par une autre, espoir d'un flic qui rêve de choisir ses victimes. Jeanne sait bien. Au rayon poulet, ni label rouge ni qualité fermière, elle joue la volaille aux os mous, nourrie à la farine et abrutie à la lampe. Un doigt d'intuition, deux larmes d'exaspération. Dans l'affaire Flavennec, les ingrédients y sont : hypothèse d'un assassinat, rogne contre une famille bourgeoise, Jeanne ne sera pas bonne poularde sur ce coup là. Elle a grandi à Evry, dans une cité HLM qui ne s'encombrait pas de patrimoine. Parfois elle se dit que c'était un choix. Et le bon.

Au quatrième, le grenier mansardé a été aménagé en chambre, penderie, salle de bain. Jeanne examine la grande pièce, parquet, poutres apparentes, mûr blanc. Très peu d'objets, aucun livre. Un lit carré couvert de piqué blanc trône au centre, face à une télévision géante à l'écran plat.

-C'était l'appartement de Romane, explique papa Geere. Notre fils Loïc dispose d'une surface identique à l'étage inférieur.

Jeanne s'informe. Loïc, vingt-neuf ans, guide de haute montagne à Chamonix.

-Il vient souvent ?

-Il n'est pas revenu depuis deux ans…

Papa parle du télégramme qu'il va envoyer. Suicide. Le mot passe mal dans sa bouche. La fenêtre est encore ouverte. Jeanne avance. Comment choisit-on sa façon de se

suicider ? Pour laisser un message aux survivants ? Où par simple commodité, le désespoir ne s'embarrassant pas de complications matérielles ?

Penchée à la fenêtre, Jeanne se rappelle un film qui l'avait bouleversée. Un homme avançait dans la mer, continuait de marcher jusqu'à disparaître. Lentement. Il se contentait de marcher. Romane a avancé vers la fenêtre, continué jusqu'au vide… Jeanne y croit-elle ?

-C'est de la qu'elle a sauté ?

-Probablement.

Jeanne contemple les toits. La ruelle étroite, l'immeuble d'en face aussi haut que la demeure des Flavennec. Pas d'envol vers la lumière, l'espace. Jeanne imagine. Mal. Romane ouvre les battants. Enjambe l'appui de la fenêtre. Le cri. Le bruit de l'impact sur les pavés. Les voisins disent qu'elle a hurlé durant la chute. Façon de dire non, de dénoncer. Qui ?

Trente-six ans, hôtesse de l'air, ni fiancé, ni amant connu, pourquoi Romane revenait-elle plusieurs fois par an dans cet appartement qui ressemble à un décor, pas à une habitation.

-J'imagine qu'elle avait un autre domicile …

-Romane aimait l'hôtel.

Sur les murs nus, seuls une calligraphie chinoise et un agrandissement photographique représentant un aquarium empli de poissons multicolores. Un mur tapissé de miroirs accentue l'impression de dépouillement. Romane détestait les meubles et les bibelots.

Jeanne croit comprendre pourquoi en entrant dans le salon encombré de meubles anciens, de tableaux de maîtres, d'objets divers. Le père et la mère vivent par et pour les objets : Lui commissaire-priseur, elle antiquaire. Romane étouffe au milieu de ces appels aux enchères. La multiplication du message "je possède donc je suis" raréfie l'oxygène. Au-dessus d'un chesterfield, une toile de Cézanne. Jeanne frissonne.

Papa et maman répondent aux questions. Ils venaient de rentrer. Maman est montée dans la chambre de sa fille… vide, fenêtre ouverte.

-Vous dites que Romane était arrivée la vieille… Elle paraissait déprimée ?

-Je n'ai rien remarqué.

-Très secrète, elle ne parlait jamais de sa vie privée.

Privée de quoi ? D'amis, d'amants, d'amour ? Romane s'est-elle tuée par manque ? L'a-t-on assassinée pour manquement ?

Le sang froid de papa ne se réchauffe pas du moindre degré :

-Romane était très nomade.

Vivre au milieu de cette armée de meubles et d'accessoires crée forcément l'envie de respirer au grand air, libéré des meubles, porcelaines, bronzes, miniatures, laques…

-Je vous tiendrai au courant après les résultats de l'autopsie.

-Quelle autopsie ? S'indigne la mère.

-Comme vous dites, madame.

Papa hoche la tête. Parfait comme toujours. Jeanne l'imagine culbutant des veuves sur des meubles Régence tout en estimant la juteuse succession. Il a l'œil du type qui, soucieux de rendre service, ouvre sa braguette avec élégance et politesse sans casser le moindre bibelot. Un sens de l'objet, même en pleine montée de sève. Une appréciation parfaite d'un soutien-gorge, et d'une petite culotte. La pauvre mère Flavennec n'a pas du prendre son pied tous les jours. Les yeux fermés quand le devoir faisait grimper papa sur elle. Yeux fermés quand papa se soulageait sur d'autres.

Jeanne tressaille, noue d'un geste sec la ceinture de sa gabardine et fuit ce musée qui pue l'angoisse et l'encaustique.

De sa voiture, elle téléphone à Nathalie à l'institut médico-légal.

-La beauté qui débarque, tu t'en occupes, et tu me fais le ménage à fond, son suicide tient du déguisement.

-Marc devrait s'en occuper.

-Je préfère que ce soit toi !

-J'aime que vous me préfériez, ma belle.

Au bureau, la belle se fait engueuler par son chef. L'habitude ne créant par forcément l'accoutumance, cela la met d'une humeur noire. Monsieur le commissaire-priseur s'est plaint, et l'autre commissaire défend son pote.

A Saint-Brieuc, tout le beau linge se connaît autant qu'il s'y connaît en linge sale :

-Vous croyez que c'est agréable, quand votre fille vient de se suicider, d'être traités de cette façon ?

-Une autopsie pour un suicide sans explication d'une femme en pleine santé, c'est le minimum, non ?

-Vous n'étiez pas obligé d'en parler !

Le secret. Autre spécialité briochine. Motus et bouche cousue.

-Je connais les Flavennec depuis longtemps, ce sont des gens très respectables.

Monsieur est remonté. Collectionneur de pendules du XVIIIième, il a décidé d'en chier un, de pendule :

-Vous les avez heurtés, et je vous prie d'être un peu plus subtile désormais. Vous manquez de psychologie, ma pauvre Jeanne ! Vous savez, je suppose, qui est le père de madame Flavennec ?

Pour l'amateur de mécaniques horlogères, la psychologie est le respect des hiérarchies sociales.

-Jean Quillec Lenormand. Procureur Général. Une des plus vieilles familles briochines.

C'est reparti sur Saint-Brieuc et ses vieilleries. Comment faire du neuf avec tout ça ?

 

Dans la salle comble, le public a écouté l'énoncé des faits dans un silence religieux. Il faut dire que Lescoat y a mis tout son talent de conteur, ponctué de pause, afin de permettre aux spectateurs de se mettre dans l'ambiance. Certains griffonnent des notes, d'autres sont particulièrement attentifs, où s'interrogent du regard.

Lescoat interpelle le public. Crime ou suicide ?

Un spectateur se lève et dit.

-Pourquoi pensez-vous qu'il s'agit d'un meurtre ?

-Dans l'immédiat, rien ne le prouve, nous devons attendre les résultats de l'autopsie, répond Jeanne. Ce n'est qu'une simple intuition. Pourquoi une jeune femme belle et séduisante vient-elle se suicider chez ces parents à Saint-Brieuc dans la maison familiale ? La mère, rappelez-vous a déclarée "Pourquoi nous a-t-elle fait çà ?"

Une spectatrice s'interroge sur l'attitude du père qu'elle trouve peu éprouvé par le suicide de sa fille contrairement à la mère bouleversée par la mort de sa fille.

Un autre spectateur plus catégorique dit.

-On ne peut rien dire tant que nous n'aurons pas les résultats du médecin légiste. Se ne sont que des suppositions. Des gens se suicident tous les jours sans qu'on en connaisse véritablement les raisons.

-Le dépouillement de son appartement semble laisser supposer qu'elle n'aime pas les meubles et les objets.

-Alors que vient-elle faire à Saint-Brieuc assez régulièrement réponds Jeanne ?

 

Acte II

 

Le soir, Nathalie mange sa blanquette avec entrain. Jeanne n'a jamais vu une femme engloutir de telles quantités de nourriture. Elle-même a l'appétit boudeur. Elle pense à Romane.

Plus tard, enlacées dans la mousse parfumée de leur bain, Nathalie et Jeanne rêvent comme presque chaque jour d'aller voir ailleurs si l'air est moins pollué de cadavres. Nathalie a rempli des dossiers de candidature pour Toronto. Des pays jeunes, anonymes, qu'elles pourront oublier pour penser à elles. Elles n'osent signer un PACS et en publier l'annonce dans Ouest-France. Elles se cachent dans un quartier où ne vivent pratiquement que des portugais. Jeanne dans un studio, Nathalie dans une vieille maison paumée.

Les deux femmes joignent leurs bouches, mêlent leurs langues.

Dans leurs lits, seins contre seins, sœurs et amantes, elles jouent. Loin, cachées.

Le jour suivant, Nathalie achève de microscoper le cadavre de l'hôtesse de l'air. Elle analyse les photos, la position d'écrasement.

Son rapport ne laisse aucun doute : la belle était inconsciente quand elle est passée par la fenêtre. Assommée par un violent coup sur la tempe.

Jeanne traduit pour son chef : quelqu'un a fait descendre l'hôtesse de l'air par la fenêtre dans la ruelle en lui évitant l'ascenseur. Les pavés de Saint-Brieuc, lui ont cloués le bec une fois pour toutes.

Le chef de Jeanne, hurle, il en a assez de la paranoïa de sa subordonnée :

-C'est quoi ce bordel, pour qui vous prenez-vous ?

Le rapport d'autopsie lui rabat son caquet. Il ne sait pas pour Jeanne et Nathalie. Il est au courant du principal : Nathalie est le meilleur légiste de l'Ouest. Contre ça, il ne peut rien.

Jeanne, elle, a droit à son enquête. C'est ce qui compte. Poulet de concours, elle va se montrer digne d'une médaille d'or au salon de l'agriculture. Elle aime entendre ceux qu'on veut faire taire.

Elle interroge, écoute, rassemble des paroles éparses : Romane a étudié le droit, un an en Angleterre, trois aux Etats-Unis. Elle en est sortie diplômée. Jeanne apprécie.

La jeune briochine laisse tomber le droit et passe un concours d'hôtesse de l'air. Engagée par Luftansa, elle rompt avec toutes ses connaissances briochines. Ne salue même plus ses copines de classe lorsque de passage à Saint-Brieuc, elle les croise dans les rues piétonnes. Jeanne pense à Nathalie et à elle. Leur volonté d'en finir avec cette ville.

Pour l'hôtesse de l'air, les choses sont plus complexes : Elle revient chez papa-maman, bien que, les témoignages coïncident, ses conflits avec son père à l'adolescence aient été très violents.

A la Luftansa, Romane, bien notée, efficace, restait réservée avec ses collègues. Jeanne se met en contact avec les différents équipages qui partaient régulièrement avec elle.

Le frère Guide à Chamonix ne peut quitter son job avant huit à dix jours. Quoi qu'il en soit, le jour J, il était loin du lieu du meurtre.

La perquisition de l'hôtel particulier se passe mal, plus exactement il ne se passe rien. Papa et maman rôdent, apeurés, l'œil hagard. La poulette d'Evry a perdu espoir et moral lorsqu'elle explore la bibliothèque.

La maison quatre étoiles sent le renfermé. Elle fouille, feuillette. Dans les pages de "A la gloire de mon père" de Marcel Pagnol, une lettre tapée sur un ordinateur. Jeanne espère un message de Romane.

Jeanne manque d'air. La lettre vibre dans sa main.

Le reste de la perquisition n'a rien donné aucun résultat.

Jeanne montre la lettre à son chef.

Le chef de Jeanne n'apprécie pas la prose mauvais enfant de la lettre :

-Ca rime à quoi ?

-Je l'ai trouvée dans la bibliothèque des Flavennec, c'est tout…

-Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Jeanne ?

-Savoir qui a tué la fille.

-Cette correspondance de bas-étage circule peut-être sur Internet, cela n'a aucun sens…

Aucun sens. Cette lettre n'accuse personne, elle gêne. Qui ? Papa ? Trop évident pour être honnête.

Jeanne prend pourtant la direction du vieux Saint-Brieuc. Dans l'hôtel particulier des Flavennec, papa n'est pas là. Maman maigrit de jour en jour. Et une maigre qui maigrit, c'est vite l'horreur.

-Votre fille aimait écrire ?

Jeanne connaît la réponse, elle a vu les bulletins scolaires de Romane. La mère pleure en se tordant les mains :

Romane était première en français au lycée, elle aurait voulu devenir écrivain.

Jeanne lui tend la lettre.

-Aurait-elle pu écrire ça ?

L'antiquaire devient verte, couleur bronze.

-D'où sort cette lettre ? Je refuse de lire.

Elle se lève les mains suppliantes. Pourtant, elle est désespérée. Une victime. De qui, de quoi ?

Inspecteur, je vous en prie…

-J'ai trouvé cette lettre dans votre bibliothèque…

-Mon Dieu !

Maman qui en appelle au Bon Dieu, est sauvé par l'entrée du père. Il lit trois lignes de la missive, se tient le cœur, à deux palpitations du malaise :

-Vous ne croyez tout de même pas que cette lettre ignoble m'était

adressée ? J'ignore qui veut salir notre famille, c'est un scandale, j'appelle tout de suite mon avocat.

Jeanne repart. Ennuyer papa-maman n'a pas été une bonne idée. Nathalie essaie de remonter le moral de sa poulette.

Le lendemain, Jeanne fouille sans entrain dans le passé des familles Flavennec et Quillec Lenormand. Côté Flavennec, il y a bien eu un scandale, six ans plus tôt, en salle des ventes : des antiquités chinoises volées vendues par le commissaire-priseur. Possible, le trafic. Les Flavennec adulent suffisamment les objets pour aller jusqu'au péché, et des enfants nomades peuvent être utiles à une telle entreprise. Romane a-t-elle voulu faire chanter son papa magouilleur ? Mais papa Geere a été bien sûr blanchi de tout soupçon. Ce qui ne prouve pas grand chose. Côté Quillec Lenormand, Jeanne découvre que le papa du Procureur Général a fait fortune aux USA dans le commerce, et laissé à ses descendants un pactole.

Le téléphone sonne. Franz est allemand, chef de cabine de la Luftansa. D'accord pour répondre aux questions. Convaincu que Romane ne s'est pas suicidée.

-Si je viens à Cologne, vous pourrez me consacrer un peu de temps ?

-Je ne bouge pas pendant quinze jours…

je vous rappelle pour vous dire quand j'arrive…

Jeanne prend le premier vol disponible pour Cologne. Elle retrouve Franz dès le lendemain au bar de son hôtel sur Birgenstrasse. Homosexuel, il vit avec le même compagnon hollandais depuis dix ans dans la banlieue d'Amsterdam. Romane était sa confidente.

-Vous étiez le sien ?

-Elle parlait peu. Mais j'avais les clés de son appartement.

Romane avait donc un pied-à-terre !

La plupart des longs-courriers de la Luftansa font escale à Amsterdam, et les marginaux s'y plaisent bien. J'ai choisi d'abord la ville, puis la compagnie. Je crois que c'était la même chose pour Romane.

Jeanne se sent plus que jamais très proche de Romane, sa pareille :

-Elle était lesbienne ?

-Pas à ma connaissance…

-Marginale dans quel sens

-Elle ne tenait pas à ce qu'on se mêle de ses affaires…

-Je ne sais que ça !

Le confident ne veut rien confier.

-Je dois voir cet appartement, Franz.

-Franz, Romane a été tuée. Je vous demande seulement les clés de son appartement pendant vingt-quatre heures.

Ils dînent ensemble, Jeanne lui parle de son travail, de Nathalie, de Saint-Brieuc, la prison, l'envie de fuir. Franz écoute. Il a un peu bu. Il est amoureux, Jeanne aussi. Cette disposition enviable crée des liens

A minuit Franz, lui donne les clés.

Au troisième étage d'un immeuble moderne, l'appartement clair et calme comporte un salon et deux chambres. Les fenêtres donnent sur un canal. Dans la plus grande chambre, encastré dans un mur, un aquarium éclairé de bleu. Des poissons des mers chaudes y exhibent silencieusement leurs couleurs et leur nonchalance. A peine le ronronnement du système qui chauffe et aère l'immense bocal. Romane a affiché la photo de cet aquarium dans son appartement briochin. Elle doit vraiment aimer les poissons. Ils sont moins ennuyeux que les humains.

Jeanne inspecte les fichiers de l'ordinateur, imprime une lettre. Elle examine les caractères. La lettre découverte dans le livre de Pagnol sort de la même imprimante.

Jeanne regarde les poissons. Sans imagination, ils éclosent, nagent, expulsent leurs semences.

Elle a froid. Nathalie lui manque. Elle entend le cri de Romane. Sa probable raison de vivre : Troubler le ou la destinataire de cette lettre. Lettre qui fût peut-être motif de meurtre. Par la fenêtre, la lune scintille sur les eaux noires du canal. Jeanne mordille le col roulé de son gros pull à bouclettes. Sa peau brûle. Elle a honte d'avoir découvert le secret de Romane.

 

La tension commençait à envahir la salle. On entendait quelques chuchotements dans le public. Mais Lescoat ne laissa pas la salle perdre de son attention. Il interpella les spectateurs.

-Nous savons maintenant avec certitude que Romane a été assassinée.

-Qu'en déduisez-vous ?

Un spectateur empressé se lève et déclare : Nous devons trouver le mobile du crime.

-Bien répondit Jeanne. Qui a une idée du mobile ?

Une spectatrice rouge d'émotion déclare : Pour découvrir le mobile, nous devons essayer de découvrir le contenue de la lettre découverte dans la bibliothèque des Flavennec.

-Que venez chercher Romane dans la maison familiale ?

Un spectateur du fond de la salle lance alors : Une preuve de ce qu'elle avait découvert lors d'un de ses passages dans la maison.

Jeanne lui répondit : Oui bien sûr mais qu'a-t-elle découvert de si grave sur la famille Flavennec ? Pourquoi était-elle en conflit avec son père ? C'est de ce côté que vous devez orienter vos recherches.

Une femme se manifeste en déclarant : Peut-être a-t-elle un fichier dans son ordinateur sur sa découverte concernant la famille. Peut-être cela nous donnera-t-il une piste sur le mobile du crime et de l'assassin.

Très bonne idée répondit Jeanne : Nous devons nous concentrer sur les relations entre père et fille. De quel conflit s'agit-il ?

Pour quelles raisons Romane a-t-elle abandonné le droit après avoir obtenu son diplôme ?

Pour faire avancer l'enquête, nous devons donc nous concentrer sur les faits suivants :

-Le mobile du crime

-Qui avait intérêt à tuer Romane ? Et pour quel motif ?

-Qu'avait découvert Romane dans la maison familiale de si honteux ?

Quand nous aurons répondu à ces questions, nous ne tarderons pas à connaître la vérité.

 

 

Acte III

 

Un bruit de clés. Lumière : Un homme. Jeune. Beau. Pas tout à fait inconnu. Jamais rencontré…Mais son visage pourtant…

-Loic ?

-Qui êtes-vous ?

Un Français ! Pas le moindre accent.

Franz m'a donné les clés. Lieutenant de police Jeanne Le Pennec. Je cherche l'assassin de Romane. L'homme pose sa valise. Las. Détruit. Jeanne le reconnaît. Beau comme son père, comme sa sœur. Le guide de haute montagne, vu en photo chez les Flavennec, le frère montagnard qui n'avait plus remis les pieds à Saint-Brieuc depuis deux ans.

-Loic Flavennec ?

-Oui !

Il s'assoit. Jeanne leur sert de l'eau. Le jour se lève. Elle pense à Toronto.

-Vous avez lu "A la gloire de mon père" de Marcel Pagnol ?

-C'est mon auteur préféré.

-Les lettres c'est pour vous ?

Dos tourné, le fils de Richard Geere regarde le canal. Il n'a pas le sang froid de son père.

Romane et moi étions très proches… Nous nous retrouvions ici, en fonction de nos voyages, ça ne regarde personne.

-Sauf moi, c'est un des rares avantages de mon métier : tout me regarde

Il éclate en sanglots. Jeanne le laisse se calmer

Calmez-vous. J'ai les preuves que vous étiez à Chamonix le jour où votre sœur a été tuée, vous n'êtes pas soupçonné. Mais vous pourriez être le commanditaire du meurtre.

Loic est épuisé, détruit.

-Je vous laisse récupérer. Je reviens cet après-midi vers quinze heures. Réfléchissez. J'espère que vous déciderez de me faire confiance…

Jeanne téléphone à Nathalie. Elle se raconte des histoires.

-J'ai une réponse pour Toronto : enseigner la médecine légale à l'université. Ca te dirait, le Canada ?

-Là-bas on doit se foutre du style Louis XV non ?

-Je commencerais en octobre.

-Le temps de mon préavis…

-Tu es sûre que tu veux arrêter ?

-Je reprendrais les études.

Jeanne y pense. Ne plus se pencher sur les cadavres. S'occuper d'océanographie peut-être. Comme Romane, elle devrait pouvoir apprécier les poissons.

A quinze heures, Jeanne sonne chez Loic Flavennec, reposé, douché, rasé.

-C'est pour vous que Romane inventait ses accusations ?

Les yeux pâles brillent dans le visage hâlé du guide de montagne. Il semble loin, dans les cîmes montagneuses de Chamonix.

Quand Romane était adolescente, j'étais encore petit, elle s'engueulait violemment avec mes parents, surtout avec mon père. Plus elle le provoquait, plus il restait digne et calme, parfaite image du père de famille qui avait su garder ses enfants au bercail. Il refusait de nous voir grandir. Nous lui appartenions.

De même que ses meubles et bibelots, pense Jeanne qui n'oublie pas sa sensation d'étouffement dans l'hôtel particulier

-Puis Romane est partie. Chaque fois qu'elle revenait à Saint-Brieuc, les engueulades recommençaient. Je crois qu'elle venait pour ça. Elle en voulait à mon père, à ma mère.

-Et vous ?

-Je l'admirais, je ne comprenais pas sa violence.

- Il y a deux ans, papa l'a surprise en train de fouiller les tiroirs de son bureau. Ca a été un drame, il a frappé Romane, elle est restée au lit pendant une semaine.

Jeanne se ressert un gin-fizz, elle pense à l'ascenseur, à la façade XVIIe, à monsieur le commissaire-priseur qui porte si bien le costume trois-pièces et cogne si fort sur sa fille. Tout lui appartient.

-C'est pour ça que vous n'avez plus remis les pieds à Saint-Brieuc ?

-Et je n'y retournerai pas. Je n'ai jamais cédé à Romane sur ce point.

Romane voulait faire payer aux parents leur bourgeoisie, leur soif de richesse, leur hypocrisie…

-Ils mentaient ?

-Mon père a toujours trompé ma mère. Cela n'a jamais été dit, mais nous, enfants, nous le savions. Sans s'en rendre compte, ma mère n'en finissait pas de nous appeler au secours. Elle ne se plaignait jamais, mais elle était l'éternelle victime, et nous nous en avions mal pour elle…

-Romane en voulait à papa de rendre notre mère malheureuse. Elle prétendait qu'il l'avait épousée pour sa fortune, pour l'hôtel particulier hérité de son grand-père…

Romane détestait la famille de notre mère…

-Le Procureur général ?

-Oui.

Loic se tait.

-Vous le voyiez souvent ?

-Il ne mettait jamais les pieds à la maison.

J'étais trop petit, c'est Romane qui m'a raconté beaucoup plus tard ce qu'elle avait découvert avant que mon père la surprenne…

En Angleterre, elle a suivi une analyse, qu'elle a poursuivie aux Etats-Unis. Le cœur de Jeanne s'emballe. Romane préfère voler au-dessus du monde en expliquant comment passer un masque à oxygène et attacher une ceinture de sécurité à d'anonymes passager de la Luftansa… Voir le monde depuis un hublot, enfermé dans un aquarium à dix-mille mètres d'altitude, loin des turbulences d'en bas, loin des crimes bienséants dont les victimes ne se confieront jamais à personne. Planer à trois-mille pieds des abuseurs.

-Qu'avait-elle découvert ?

-Loic je vous en prie dites-moi ce que vous savez !

Elle n'était pas la fille de mon père répond Loic du bout des lèvres.

-De qui était-elle la fille ?

Jeanne appréhende la réponse. Elle n'ose croire à une pareille horreur.

Loic se ferme comme une huître.

 

 

Dans la salle, le public entièrement captivé par les propos de Lescoat commence à se manifester.

Une spectatrice demande la parole.

-Nous connaissons maintenant la nature du conflit qui opposait Romane à son père.

-Il n'est pas son vrai père.

-Elle a découvert qui était son père biologique dans le bureau.

Un spectateur se lève et déclare :

-Pourquoi le grand-père, le Procureur Général ne venait-il jamais chez les Flavennec ?

Bien dit Jeanne voilà une bonne question dont nous n'avons toujours pas la réponse.

-Quel rôle a-t-il joué dans cette affaire ?

-Pourquoi Romane détestait-elle la famille Quillec Lernormand ?

Nous devons répondre à ces deux questions si nous voulons trouver l'assassin de Romane.

 

Une autre spectatrice s'interroge :

-Je suis persuadé qu'il y a eu un marchandage abominable entre les deux familles pour étouffer le scandale.

Sans doute avez-vous raison répond Jeanne, mais nous n'en avons aucune preuve officielle. Le seul document en notre possession : c'est la lettre trouvée dans la bibliothèque. Elle ne désigne personne nommément.

 

Acte IV

Maman n'a jamais voulu reconnaître le comportement de son père. Romane s'entêtait. Elle adorait notre mère, elle était certaine qu'elle avait subi des choses horribles de son père.

Ma mère se mettait à pleurer, mon père ordonnait à Romane de se taire, et elle répondait : tant que je serai en vie, je ne me tairai pas !

Pour tenir sa promesse elle a effectivement crié jusqu'au dernier instant.

Un jour, elle est allée chez nos grands- parents, a parlé à notre grand -mère qui l'a traitée de folle.

-Est-ce lié au suicide de votre grand-mère ?

Loic se tait. Il semble pâle et minuscule.

-Romane disait avoir envoyé une lettre de dénonciation à la police et à Ouest-France…

Jeanne frissonne. Cette famille folle, Romane la haïssait mais n'avait pu la fuir.

Tout cela n'avait pas fait de vagues. Pourtant, Quillec Lenormand a dû éprouver la trouille de sa vie, et sa femme une bonne raison d'en finir.

Hors jeu, hors la loi, finira-t-il sa retraite dorée en taule, tout beau linge qu'il est ? Avant Toronto, Jeanne fera son possible pour qu'il ne soit pas blanchi. Son possible et probablement peu. Elle essaiera pourtant. Elle aimerait que ses adieux à Saint-Brieuc aient un sens.

Vive le Thalys et le TGV ! Dès le lendemain Jeanne va retrouver maman Flavennec.

-Revenons au jour du suicide, madame Flavennec. Votre fille a provoqué votre mari n'est-ce pas ? Il est devenu fou, a assommé sa fille, l'a passée par la fenêtre ?

Maman, écarlate, crie comme un chien. Elle se tord les mains, pleure, réclame son mari qui vient à son secours.

Devant lui elle se décide. Elle pleure, dit qu'elle ne voulait pas, qu'elle était hors d'elle. Ils avaient reçu par la poste à deux reprises des lettres obscènes, un peu comme celle de la bibliothèque.

-Mon père aussi en a reçu… vous vous rendez compte !

Jeanne a mal au ventre. Cette grande sèche défend ce père qui l'a détruite, et empêchée de comprendre qu'une seule personne l'a aimée : Sa fille. Pathétique.

-Romane voulait nous rendre fous, elle affabulait complètement. Je me suis énervée, on s'est disputé une fois de plus, elle m'a exaspérée, je l'ai giflée, sa tête a heurté le chambranle de la fenêtre, elle a chaviré, je …

Le papa Commissaire-priseur l'interrompt.

-Romane ne pensait qu'à nous nuire, elle nous haïssait. Il ne sortait de sa bouche qu'un tissus de mensonges.

A plusieurs reprises, elle m'a adressé des lettres infâmes au bureau, et comme c'est ma secrétaire qui ouvre le courrier, vous vous rendez compte de la situation ?

Les lettres, nerf de la guerre, armes pour la guerre des nerfs.

-Donc, elle a chaviré, et vous avez continué à la frapper…

_Elle m'a poussée à bout, elle était là, appuyée à la rambarde de la fenêtre à me dire des épouvantes…

-Votre mari vous a peut-être aidée à la pousser…

-Non, il n'y est pour rien, hurle la mère.

Elle l'aime encore, ce mari trompeur. Enfermée dans son malheur d'enfant abusé, elle reste ligotée à cette histoire de papa Quillec Lenormand tout-puissant.

-Je ne voulais pas c'est elle qui l'a cherché…

Jeanne ferme sa gabardine sur sa jupe noire, croise ses bras sur son ventre. Elle va bientôt partir à Toronto avec son amour étudier les mœurs des poissons. Changer d'aquarium. Oublier Saint-Brieuc. Sa splendeur. Ses nantis. Ses yeux fermés et sa bouche cousue.

 

 

Saint-Brieuc, le 14/03/2002.

 

Michel LLAPASSET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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